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Frank Miller Presents : la série Ancient Ennemies se présente (et l'entreprise se finance au NFT)

Frank Miller Presents : la série Ancient Ennemies se présente (et l'entreprise se finance au NFT)

NewsIndé

A l'ombre d'un discours d'intention fondé sur l'idée de pousser une jeune générations d'artistes, validés, entraînés et sponsorisés par Frank Miller lui-même, la jeune maison d'édition du dessinateur vedette repose sur un objectif bien plus lucratif. Il y a quelques jours, l'auteur de Sin City, 300 et Batman : Year One présentait publiquement Frank Miller Presents, une nouvelle société sur le marché des comics publiés en indépendant aux Etats-Unis, gérée par l'ancien meneur de jeu de DC Comics, Dan DiDio. L'enseigne se lance sur un objectif raisonnable de quatre projets sur sa première année.

Dans la liste, on retrouve notamment plusieurs suites d'anciens travaux de Frank Miller (Sin City 1858 et Ronin 2) et deux créations originales, Ancient Ennemies et Pandora. La rédaction de BleedingCool, toujours à la pointe de l'investigation sur le front de la bande-dessinée éditée aux Etats-Unis, a eu l'opportunité d'en apprendre davantage sur la première de ces deux nouveautés. Mieux encore, de mettre la main sur le plan de financement de Frank Miller Presents. En l'occurrence, le président de la compagnie lance une initiative pionnière dans le milieu de l'édition américaine, en décidant de miser sur la technologie des NFTs - ou jetons non-fongibles, une branche du secteur des cryptomonnaies dédiée à la vente d'art à dominante spéculative, apparue en l'espace de quelques années et devenue depuis peu l'un des gadgets à la mode à différentes échelles des industries culturelles modernes.

For My People

BleedingCool nous apprend pour commencer que la série Ancient Ennemies sera une création de l'autre tête pensante de Frank Miller Presents, Dan DiDio. Embauché par le géant au chapeau suite à son licenciement de chez DC Comics il y a deux ans, le bonhomme se réintéresse manifestement à l'écriture, pour avoir également signé un projet de roman graphique avec Kenneth Rocafort, tout récemment. Aux dessins, on retrouvera cette fois l'artiste Danilo Beyruth - pas tout à fait un débutant, son profil ne correspond pas exactement à la promesse de former une jeune génération de dessinateurs. Beyruth a effectivement eu plusieurs fois l'occasion de s'exprimer, notamment chez Marvel où il se sera chargé de la mini-série Man Without Fear de Jed McKay, un interstice placé entre les volumes de Charles Soule et Chip Zdarsky sur Daredevil.
 
En compagnie de ce-dernier, le dessinateur a également pu travailler sur Howard the Duck, ainsi que sur Ghost Rider et différents numéros de la série Venom de Donny Cates (Web of Venom). Le synopsis d'Ancient Ennemies n'a pas encore été présenté officiellement, mais selon les visuels récupérés par BleedingCool, on peut s'attendre à une série de guerriers du futur contre différents monstres géants, en empruntant à l'imaginaire du dessin animé japonais.
 
 

 

En ce qui concerne le plan de financement de FMP, la compagnie a profité d'une mise de fond de 250.000 à 1.000.000 de dollars pour son lancement. A l'origine de la somme se trouve le collectif Spice DAO, un ensemble de spécialistes du marché des cryptomonnaies versés dans l'achat, le développement et la vente de NFTs. L'organisation s'était faite remarquer il y a quelques mois en faisant l'acquisition de l'une des bibles du regretté film Dune d'Alejandro Jodorowsky, Moebius, H.R. Giger, Chris Foss et Dan O'Bannon pour 3,8 millions de dollars. Entré dans la légende d'Hollywood comme l'un des projets les plus ambitieux de sa génération, ce long-métrage tué dans l'oeuf avait effectivement été présenté à différents studios sous la forme d'un épais volume comprenant de nombreux concept arts, pages de storyboard et feuillets de scripts. Les différents exemplaires de cet ouvrage ont circulé pendant quelques années à Hollywood sur la fin de la décennie 1970, mais n'ont jamais été publiés dans le commerce.

 

En parvenant à mettre la main sur l'un de ces précieux ouvrages, Spice DAO avait promis au public de démocratiser l'accès à la bible Dune, voire de pousser une levée de fonds qui permettrait de mettre en route une seconde tentative de produire cette adaptation des romans de Frank Herbert. Mais, plutôt que de se diriger vers un éditeur, l'organisation aura préféré numériser le contenu de la bible Dune pour basculer l'ensemble du volume dans un format NFT distribué par fractions de contenu - les organisateurs avaient même trouvé intelligent d'envisager de brûler leur exemplaire physique, pour augmenter la valeur de ces copies numériques. Voire de filmer la crémation du livre, et de transformer la vidéo en un autre NFT unique. Une proposition cynique, qui vaudra au groupe une certaine animosité publique sur les réseaux sociaux.
 
Quant à l'idée d'adapter le Dune de Jodorowsky, à l'heure actuelle, le projet serait plutôt de produire une version transformée de l'intrigue originale en série animée, attendu que Spice DAO ne détient pas les droits d'utilisation du roman (pas plus que du long-métrage, produit à l'époque par Michel Seydoux). Ce double coup d'éclat - promettre de brûler un livre rare pour capitaliser sur la vente de NFTs qui prendraient immédiatement de la valeur, et penser pouvoir adapter une oeuvre sans l'accord des ayant droits - finira par asseoir l'image de Spice DAO comme un collectif vorace, maladroit ou, au mieux, difficilement compatible avec l'idéal libertaire de Jodorowsky.
 

 
 
Concernant Frank Miller Presents, Spice DAO n'a pas simplement décidé de faire acte de charité en sponsorisant la maison d'édition de l'auteur. En échange de la somme qui permettra à la structure de se lancer, le collectif récupérera une quote-part de 20% à 50% des ventes sur les futurs NFTs générés par les artistes de FMPFrank Miller et Danilo Beyruth en tête. Voire plus précisément, sur les NFTs générés par calcul algorithmique, en suivant la feuille de route établie par le modèle du Bored Ape Yacht Club : des créations mathématiques basées sur le machine learning qui permettront de fabriquer un nombre infini de variations à partir d'un même modèle, en utilisant une structure par couches d'épaisseurs. Spice DAO fournira ainsi à Frank Miller Presents la technologie qui permettra de créer ces futurs NFTs, en regroupant différents dessins de Miller et Beyruth et en fabriquant par ordinateur des milliers de versions alternatives basées sur le travail des deux artistes. En l'occurrence, l'organisation parle de 10.000 NFTs sur la première année.
 
Ce chiffre n'a rien d'accidentel. La mesure "par 10.000" est d'ores et déjà devenue un standard pour les collections de NFTs rangées dans la famille des photos de profils ("PFP" : profile pictures, un secteur de conquête important pour l'usage concret de cette technologie sur les réseaux sociaux) et repose sur des formules mathématiques répandues. Les produits de la gamme Bored Ape Yacht Club, les CryptoSharks, CryptoPunks ou les LazyLions forment le territoire sur lequel comptent s'installer les membres de Spice DAO avec leurs NFTs Frank Miller Presents : la compagnie compte commercialiser des photos de profil payantes à hauteur de 0.08 ou 0.1 Ethereum (soit 220 à 275 dollars en fonction des fluctuations de ce marché, notoirement volatile). Le groupe table sur un objectif de 3 millions de dollars de chiffre d'affaire sur l'ensemble de cette opération. Sur le long terme, une fois que le premier parterre d'acquéreurs aura été rempli, les ayant droits feront ensuite leur beurre sur le marché de la revente entre particuliers, avec les commissions fixées à 10% du prix de revente pour le créateur original.
 
 
Si cette part du business plan de Frank Miller Presents pourrait sembler inoffensive aux fans de bandes-dessinées qui ne s'intéressent pas au marché des crypto-monnaies ou des crypto-jetons, l'achat des NFTs supervisés par Spice DAO aura aussi un rôle à jouer dans la distribution des copies physiques de comics éditées par la compagnie. Acquérir une photo de profil FMP permettra, par exemple, d'accéder à des éditions spéciales de certaines séries. Pour les particuliers, mais aussi pour les libraires, contraints de privilégier les détenteurs de ces NFTs avec l'accord de Diamond Comics. Or, puisque les NFTs sont faits pour prendre de la valeur en attendant d'être revendus, on peut imaginer que certains acheteurs se dépêcheront de posséder autant de jetons que possible pour les revendre à prix d'or à des fans de comics, qui n'auront pas d'autre choix pour accéder à des copies rares, exclusives ou tirées en petite quantité de certaines BDs de Frank Miller
 
Dans une perspective plus fataliste encore, attendu que la vente de NFTs se fait généralement en nom propre à l'échelle individuelle, on pourrait même imaginer que les libraires eux mêmes soient tentés d'investir pour être les seuls à garder en rayons ces éditions collector de séries FMP, quitte à se mettre en concurrence les uns avec les autres. L'aboutissement d'une logique spéculative déjà répandue dans l'industrie des comics mais augmentée en valeur (à 250 dollars le ticket d'entrée), où le virtuel aura finalement l'allure d'un chantage au physique, et où les détenteurs de crypto' auront une influence réelle sur la vente papier.

Frank Minteur 

Spice DAO semble avoir parfaitement compris l'ensemble de ces rouages : en plus des 3 millions que l'organisation compte obtenir sur les seules ventes de photos de profil, celle-ci vise plus gros pour l'ensemble des activités de FMP à terme. L'objectif cible serait plus proche de 6 millions de dollars. Soit une mise doublée avec ces deux seules variables : la revente de NFTs déjà en circulation, et celles qui permettront d'obtenir des éditions rares ou limitées de certains comics. Avec seulement quatre BDs prévues pour la première année, Frank Miller devrait ainsi rapporter une quantité d'argent considérable à ses partenaires des cryptomonnaies. Ainsi qu'à son propre compte en banque : comme cela a été précisé plus haut, Spice DAO ne touchera qu'une part de 20% à 50% sur les NFTs FMP. Le reste sera capté par la compagnie, et donc, mécaniquement, par son cher président.
 
Là-dessus arrive l'information massue déterrée par BleedingCool, qui sanctifie à elle-seule la gourmandise de cette course aux jetons virtuels : selon Rich JohnstonFrank Miller Presents ne fonctionnera pas sur un principe de creator owned, mais de work for hire. La compagnie conservera à demeure l'ensemble des nouvelles propriétés intellectuelles créées par l'auteur et ses collaborateurs.


Pour celles et ceux qui seraient étrangers à ces termes barbares (dans un article déjà chargé en concepts abstraits, vous excuserez le fouillis), cela signifie, si l'information s'avère authentique, que FMP adoptera un système de répartition des gains à la Marvel/DC Comics. Que chaque artiste embauché par Frank Miller sera un employé, et ne profitera pas directement de l'argent généré par la vente des numéros, de NFTs ou des éditions collectées au-delà de son salaire, et d'une éventuelle part d'intéressement en fonction des contrats. La maison d'édition n'aura donc rien à voir avec le fonctionnement de structures comme Image Comics, AfterShock ou même Dark Horse dans de nombreux cas de figures. L'envie de "pousser une jeune génération d'artistes" se traduirait plutôt par l'envie de mettre au travail des artistes payés un montant fixe, pour générer du contenu revendu à prix d'or sur les plateformes de crypto-échanges, et d'enrichir Frank Miller, Dan DiDio, et leurs partenaires, grands amateurs de Jodorowsky.
 
Sans entrer dans les détails du vaste débat qui entoure la technologie NFT, l'immense dépense énergétique générée par l'existence et l'entretien de ce gadget moderne (qui se chiffre à l'équivalent de pays entiers) pose problème, en pleine crise écologique. Dans des pays où les énergies carbonées restent majoritaires, l'énorme puissance informatique nécessaire au maintien des technologies crypto' et NFT génère souvent un amas conséquent de pollution, et un gaspillage important de ressources. Les défenseurs de la pratique avancent différents arguments - le NFT ne serait pas si polluant en comparaison d'autres industries, et les fournisseurs seraient au travail sur des solutions moins gourmandes en énergie. Mais, à la différence d'autres pôles de dépense en électricité, le NFT ne produit pas de contenu réel en dehors des fameux certificats d'authenticité qui permettent de rendre ces objets virtuels "uniques" aux yeux de leurs acquéreurs. En résumé, polluer pour avoir une photo' de profil rien qu'à soi sur Twitter ou autre réseau social, au moment où l'humanité se pose de sérieuses questions de survie et de calcul sur les efforts à faire pour échapper au désastre de l'effondrement.
 
A l'aune du rachat de Twitter par Elon Musk, belligérant notoire dans le débat sur les crypto-monnaies, Spice DAO joue la carte de la sécurité. Les photos de profil représentent l'une des rares applications concrètes de la technologie NFT (encore que, comme d'hab', il suffira à ceux qui n'attachent aucune valeur à la "propriété" d'enregistrer les images par clic droit), et Twitter propose déjà de mettre en avant ces contenus. La plateforme n'étant pas connue pour être particulièrement rentable, beaucoup imaginent que Musk, dans la fameuse course aux espaces virtuels engendrée par Mark Zuckerberg et son "Meta", accélérera l'usage de ces technologies pour mettre à profit son nouveau jouet. On doit sans doute s'attendre à ce que d'autres collectifs à la Spice DAO tentent de capitaliser sur le PFP d'ici les années à venir, en accord avec cette accélération dans le rapprochement entre les plateformes de réseau social et le secteur des cryptomonnaies. 

Conclusion ?

Si l'on s'amuse à dresser une liste formelle, en suivant les informations rapportées par BleedingCool, la société Frank Miller Presents a tout d'une poule aux oeufs d'or menée par un artiste déjà riche à millions. L'année dernière, Frank Miller avait tenté de prendre la température de sa propre "marque" en commercialisant un premier NFT à son nom (un cube virtuel comprenant un dessin de Sin City). Cette vente lui avait ramené la coquette somme de 840.000 dollars, un prix bien plus important que ce que peut rapporter la moindre planche originale sur le marché des collectionneurs d'objets physiques, y compris pour des artistes particulièrement côtés. A partir de là, il est assez facile de comprendre le raisonnement du bonhomme.

 

Séduit par cette nouvelle ruée vers l'or, Frank Miller a décidé de mettre toutes les chances de son côté. L'artiste, riche en royalties et avec ses 840.000 dollars encore frais sur le compte en banque, n'aura même pas eu besoin d'avancer les fonds pour monter son entreprise : la somme lui a été prêtée par un groupe de spécialistes des cryptomonnaies, qui prendront une part sur les ventes de NFTs générés par ordinateur sur la base de son travail. Lorsque ceux-ci seront revendus, FMP touchera sa part, et lorsqu'il s'agira d'éditer des versions spéciales ou collector des comics de la compagnie, le consommateur n'aura pas le choix d'en passer par là, ou de risquer de trouver les exemplaires à des prix affolants chez des revendeurs qui spéculeront à prix d'or pour rentabiliser leur investissement. Tout ça en ne partageant pas avec les artistes, simples employés au service d'une compagnie qui conservera les propriétés intellectuelles (y compris en cas d'adaptations en films ou en série télévisée). Cette information reste la plus délirante, de la part d'un des premiers auteurs à avoir enclenché la fuite des talents vers les structures indépendantes à la fin des années quatre-vingt.
 
Pour rappel, l'un des derniers projets en date de Frank Miller chez DC Comics, Dark Knight : The Golden Child, s'achevait sur un signal d'alarme évoquant le choc générationnel, un appel aux jeunes gens de ce monde à se débattre et à s'unir contre l'apocalypse, représentée par un Darkseid en parabole de Donald Trump, et où Greta Thunberg elle-même faisait une petite apparition dans la dernière planche du numéro. A croire que l'auteur a eu la flemme de se relire. Les premières annonces des séries Frank Miller Presents ne devraient pas tarder à tomber, pour le produit d'appel.
 
Corentin
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