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Le département de la justice américaine valide la fusion Warner Bros./Paramount sur le plan légal

Le département de la justice américaine valide la fusion Warner Bros./Paramount sur le plan légal

NewsCinéma

Aux Etats-Unis, une bonne partie de la politique moderne repose globalement sur un principe uniforme : prendre le public pour des abrutis, encore et encore. En dégainant une large panoplie d'énormités, d'inteprétations factices ou falsifiées de la réalité, avec suffisamment d'aplomb dans le regard pour donner l'illusion d'une vague conviction personnelle aux origines de la théorie du moment. Et s'il ne serait pas difficile de trouver de tête (même sans avoir besoin de réfléchir trop longtemps) tout un tas d'exemples pour constater de l'application de cette conception originale du pouvoir, le principe des lois Anti-Trust, et en particulier la partie qui concerne le fonctionnement de la libre concurrence et des monopoles (section n°7 du Clayton Act, 1914) pourra toujours servir de base dans le cas d'une réflexion sur le sujet.

Dans le présent, la question de l'utilité réelle de ce groupe de textes peut effectivement se poser. Aux États-Unis, les législateurs restent de grands nostalgiques, et n'ont donc peut-être pas envie d'abroger pour de bon les politiques fédérales sur les monopoles, par peur de regretter, par peur de se dire adieu, d'abandonner tous ces beaux souvenirs qu'ils ont construit ensemble. Alors, dans l'intervalle, comme pour toutes les relations qui ne fonctionnent plus mais que l'on refuse de briser, les deux parties ont préféré faire semblant. S'ignorer. Pour les gosses, vous comprenez. C'est surtout pour eux que c'est difficile, d'ailleurs.

"Oh ! Non ? Les bras m'en tombent !"

En attendant que les processus finaux de l'accord signé entre la famille Ellison et les représentants du conseil d'administration de Warner Bros. ne soient ratifiés, le groupe Paramount Skydance devait encore recevoir l'aval officiel du gouvernement des Etats-Unis (via le département de la justice, ou "DOJ" en langue originale) pour valider le projet de fusion. En effet, selon les réglementations officielles, les rachats de structures concurrentes au sein d'un même marché sont théoriquement illégales si l'on se fie aux lois du pays. Ou au moins pour une certaine échelle de grandeur, si les autorités compétentes estiment que telle ou telle consolidation pourrait poser problème pour l'équilibre économique du marché donné. Pour ce qui nous concerne, donc, il s'agit du secteur de l'audiovisuel (cinéma, télévision, streaming) et du degré de fusion le plus élevé sur ce secteur, entre deux des sept plus grosses structures de la colline d'Hollywood.

Fondées sur le principe de la libre entreprise et de la libre concurrence, en accord avec la feuille de route libérale du capitalisme américain qui table sur l'idée que l'innovation et les consommateurs profitent d'un marché concurrentiel ouvert et organique, les réglementations antitrust prévoient généralement l'interdiction des monopoles et oligopoles potentiels de cette catégorie. Tout ceci étant théorisé depuis plus d'un siècle, par la voie d'une réforme précise (le Clayton Act), pour empêcher les superstructures de créer des empires économiques trop vastes, au risque de pouvoir imposer leurs conditions au public ou aux représentants de l'état. Malheureusement, depuis la fin des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingt, en accord avec la philosophie du "laissez-faire" prônée par les économistes de cette génération, la Cour Suprême aura généralement été dans le sens d'une correction progessive de ce groupe de lois. Pour faire court, la plupart des tentatives menées par les différentes administrations au pouvoir se sont soldées par une longue liste d'échecs, la justice refusant généralement de se positionner sur une définition claire du concept même des monopoles.

Au fil du temps, les lois Anti-Trust sont donc devenues une sorte de blague que l'on dégaine lors des diners mondains de Washington pour se taper sur les cuisses entre deux gorgées de bourbon. "Fais gaffe, Bill, sinon je t'empêche de racheter Activision !", "Haha, t'es trop con Joe, me fais pas rire comme ça j'étais sur le point d'avaler une bouchée de cet excellent steak de buffalo. Tiens, réécoutons nous un morceau de Willie Nelson en attendant qu'on nous serve les brownies, les donuts et les excellentes parts de applie pies. Yiha !" Oui : on rigole bien, quand même, aux États-Unis. On rigole bien... Là-bas.

Notons tout de même que la situation est un peu différente, puisque cette fois, les organes fédéraux n'ont même pas spécialement tenté d'empêcher la fusion de se produire. Proche de l'actuel président du pays Donald Trump, la famille Ellison, qui gouverne Paramount Skydance avait eu le mérite de jouer cartes sur table de ce point de vue : lorsque Netflix était encore en bonne position pour racheter Warner Bros., les milliardaires du clan Ellison avaient pris le temps d'expliquer dans la presse que les organes fédéraux comptaient de toutes façons censurer ce premier projet fusion fomenté par leurs concurrents. Puisque la Maison Blanche allait naturellement s'aligner sur leur position dans l'idée de les favoriser. Fervent défenseur du clientélisme, Donald Trump aurait effectivement pu faire pression sur le département de la justice pour bloquer l'accord avec Netflix. Et d'ailleurs, les représentants de la plateforme avaient effectivement été entendus lors d'une commission d'enquête sénatoriale, comme pour activer le point de départ de cette chasse aux sorcières.

Dans le même ordre d'idée, les Ellison auront plusieurs fois assuré n'avoir aucune crainte au moment de l'évaluation de leur propre projet de fusion par les censeurs fédéraux. Encore une fois, du fait de leur proximité avec le pouvoir en place. Plusieurs termes pourraient définir le cas de figure de cette situation : corruption, favoritisme, népotisme politique, manipulation des outils du pouvoir public au service d'une entreprise privée, etc. En somme, la routine, de la part d'une amicale de milliardaires aux ambitions de conquête voraces, et qui n'ont plus spécialement envie de faire semblant. Ou de s'encombrer avec les lois et les normes.

Bref, ce ne sera pas réellement une surprise (pour personne) : les organes fédéraux ont pris la décision de valider le projet de fusion entre les groupes Paramount Skydance et Warner Bros. Discovery. Officiellement, au sortir d'une enquête qui aurait permis de passer en revue une large variété de documents officiels, et d'entretiens réalisés avec des experts du secteur de l'audiovisuel aux Etats-Unis. Les conclusions de ce rapport ont été rendues publiques récemment (vous pouvez les découvrir en suivant le lien source). Pour vous résumer tout ceci en quelques phrases : la division antitrust du département de la justice ne voit pas le problème. Et même mieux encore. De leur point de vue, tout ceci est plutôt une bonne nouvelle.

Les responsables de "l'enquête" assurent que le fait de voir une grande compagnie être avalée par une autre grande compagnie ne réduit par l'effort concurrentiel. Pourquoi ? Qu'est-ce qui peut bien vous échapper dans cette équation mathématique ? C'est pourtant simple. Selon le département de la justice, la concurrence reste encore en bel état de forme, avec NetflixPrime VideoDisney+ et AppleTV+ actuellement installés sur le marché du streaming, et le constat fonctionne de la même façon pour l'exploitation du cinéma dans les salles, avec DisneySony PicturesUniversal Pictures, etc. En somme, la concurrence ne se fait pas de l'intérieur vers l'extérieur, mais en sens inverse. Du moment qu'il existe encore au moins une autre société rivale susceptible d'équilibrer le marché, alors théoriquement, tout projet de fusion sera considéré comme valide du point de vue de l'état fédéral. Même dans le cas d'acquisitions horizontales (i.e. : d'une entreprise qui produit les mêmes biens que l'entreprise qu'elle rachète), pourtant ouvertement illégales dans les textes de loi. 

Une fois cette partie formulée, il n'est pas nécessaire de lister les autres raisons (pour la plupart extrêmement floues, soit dit en passant - le communiqué officiel se contentant d'affirmer que "nous estimons que la concurrence n'est pas fragilisée" sans plus d'arguments contraires dans la plupart des cas) qui auront poussé vers cette validation. Les conclusions du rapport en question passeront certainement pour une énorme, colossale, invraisemblable blague du point de vue des syndicats de professionnels du cinéma et de la télévision aux Etats-Unis, ouvertement opposés au projet de fusion entre Warner Bros. et Paramount depuis plusieurs mois maintenant. Même constat pour les autorités de l'état fédéral de Californie, région des Etats-Unis qui abrite Los Angeles et le quartier d'Hollywood, dans lequel se concentre l'essentiel de l'activité économique et de l'emploi pour le secteur actif de l'audiovisuel et du streaming national.

Ces deux groupes ont pris le temps de formuler toute une variété d'arguments capables de présenter le danger de cette opération : la raréfaction de l'offre culturelle (encore une fois, c'est mathématique : si un studio disparaît, une antenne dans laquelle il est possible de postuler, de vendre ses projets, de faire produire de la fiction, disparaît avec lui), le danger pour l'emploi (objectif et concret : les doublons de poste vont forcément disparaître une fois la fusion réalisée, et compte tenu du coût monstrueux de cette opération, le futur groupe devra forcément réaliser des coupes franches dans la masse salariale et les oeuvres produites chaque année), et le danger pour la concurrence libre et équitable. Encore une fois, tout ceci reste objectif en dehors des convictions partisanes : Warner Bros. et Paramount Skydance représentent deux groupes aux philosophies différentes, avec des objectifs différents, et les placer sous le même toit induit donc la disparition d'une politique d'entreprise qui engendrera un effet mécanique sur le marché du cinéma aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Autant de paramètres que le département de la justice n'a manifestement pas eu envie de prendre en compte, sans doute sciemment. 

Autant dire que le foutage de gueule reste impressionnant - on aurait presque envie d'applaudir l'audace, d'être capable d'accoucher d'un constat parfaitement contraire aux réalités du secteur, comme si plus personne n'avait seulement envie de dissimuler les ficelles de la marionette - même en acceptant de considérer que la partie était de toutes façons jouée d'avance. Sur le papier, cette décision signifie au passage que les lois Anti-Trust ne servent donc plus la moindre utilité tangible - le moindre grand groupe peut désormais racheter le moindre groupe, en position horizontale, verticale, pour des centaines de milliards de dollars, avec l'appui de dictatures pétrolières (au fond, pourquoi pas), ou en affichant clairement la couleur de ses connexions politiques avec le pouvoir en place.

C'est généralement comme ça que commencent les romans de la fiction cyberpunk.

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Corentin
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