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Helen de Wyndhorn et Wonder Woman : Tom King et ses héroïnes en interview

Helen de Wyndhorn et Wonder Woman : Tom King et ses héroïnes en interview

InterviewGlénat

En ce début d'année, le scénariste Tom King était de passage en France. Auteur prolifique tant du côté de DC Comics que de ses nombreuses créations indépendantes, dont une bonne partie est généralement traduite en VF, le scénariste nous a accordé une bonne heure afin que nous puissions discuter de certains récents projets. Ne disposant que d'un temps réduit, et en ayant déjà eu l'occasion de discuter pas moins de trois fois avec King ces dernières années, nous avons choisi de nous concentrer sur deux oeuvres fortes, avec d'une part son Helen de Wyndhorn, publié l'an passé aux éditions Glénat, ainsi que sa série en cours Wonder Woman, en cours de publication chez Urban Comics. Deux héroïnes qui en disent beaucoup sur la façon d'écrire de son auteur et sa perception du monde. 

Nous espérons que cette longue discussion vous plaira et vous invitons à la partager si c'est le cas afin de faire découvrir notre travail ainsi que celui de notre invité. Vous pouvez également retrouver cette interview à l'audio et en anglais via le podcast First Print


Remerciements spéciaux à Laetitia Matusik de Glénat et à Clément Boitrelle pour la retranscription et traduction de l'interview. 



AK : Bonjour Tom, c’est vraiment un plaisir de vous avoir au micro de notre podcast. Nous avons déjà échangé auparavant mais c’est la première fois que nous nous rencontrons en chair et en os, c’est donc un très grand honneur !

TK : Avec grand plaisir ! Merci pour votre soutien durant toutes ces années et merci à vos auditeurs.rices / lecteurs.rices français.es qui écouteront / liront cet entretien ! Je crois avoir compris la moitié de votre introduction française [dans la version audio, ndlr], j’ai suivi neuf ans de cours de français et je connais sept mots dans votre langue, je crois d’ailleurs les avoir reconnus ! J’ai compris que je travaillais « beaucoup, beaucoup, beaucoup » ce qui résume plutôt bien ma vie !

AK : Nous pouvons d’ailleurs aborder cet aspect si vous le voulez. Vous écrivez énormément de comics…

TK : Moins ces derniers temps que ce que je pouvais produire avant mais oui, c’est vrai.

AK : Vous êtes aussi occupé à gérer différents projets multimédias.

TK : Exact.

AK : Concernant votre travail d’auteur, a quoi ressemble une journée typique dans la vie de Tom King ?

TK : Hé bien, les gens peuvent avoir différentes addictions, il se trouve que la mienne c’est l’écriture ! J’adore ça ! Je ne suis pas content quand je n’écris pas… Non attendez il y a trop de négatif dans cette phrase : j’ai tout le temps envie d’écrire, c’est ce qui me rend heureux ! Inversement, je suis contrarié quand je ne travaille pas. Je suis très rigoureux en ce qui concerne mon organisation : je fais beaucoup d’erreurs mais je suis très strict en ce qui concerne les deadlines, il est très important pour moi de les respecter. Dans les comics, si vous ne respectez pas les deadlines, on risque de ne plus faire appel à vous. Il faut donc garder le rythme.

Généralement, j’arrive à écrire un script par semaine, que ce soit pour la télévision, un jeu vidéo ou que sais-je. J’essaie toujours de commencer un projet le lundi pour le terminer le vendredi. Comme le lundi il n’est pas rare de subir le syndrome de la page blanche, car se lancer c’est la partie la plus difficile, j’essaie toujours d’écrire quelques idées. Du moment que je peux griffonner quelques pistes… Puis, du mardi au jeudi j’écris le reste du script. Je dois toujours avoir terminé le jeudi soir comme ça je peux corriger et peaufiner le vendredi. Et j’envoie tout ça le vendredi soir. Grosso modo, il me faut quatre jours pour écrire un comics, comme ça je peux avoir un jour de libre dans la semaine au cas où les enfants sont malades, si je dois m’occuper du chien ou plus généralement si je dois m’occuper de ma famille. Cela me laisse un peu de flexibilité. Voilà comment je m’organise.

AK : Quand vous dites qu’il vous fait quatre jours pour écrire un comics, vous parlez bien d’un numéro en single issue ?

TK : Tout à fait oui. Si l’on prend l’exemple de Supergirl : Woman of Tomorrow -qui va d’ailleurs sortir en film cette année- il m’a fallu huit semaines car l’album fait huit numéros.

AK : Jonglez-vous d’un projet à l’autre quand vous travaillez ou bien vous vous concentrez sur un seul projet à la fois ?

TK : Il a fallu être sur plusieurs fronts à la fois au début de ma carrière, surtout quand je travaillais sur Batman. Il fallait donner du boulot à tous les artistes, car plusieurs dessinateurs travaillaient sur plusieurs arcs en même temps. J’ai dû par exemple écrire le numéro 15, puis le 25, ensuite le huitième etc. J’étais véritablement sur tous les fronts, c’était fou ! Puis arriva la pandémie de COVID durant laquelle j’ai été très productif, je me suis entièrement consacré à l’écriture. J’ai réussi à terminer mes projets en avance ce qui m’a permis de travailler sur des projets d’une traite. J’ai par exemple écrit Human Target d’un seul coup, de même pour Supergirl, Helen de Wyndhorn ou Danger Street. Tout ça a quelque peu changé ces derniers temps à cause de mes différents projets pour la télévision ou le cinéma ! [rires] Maintenant je me concentre avant tout sur la deadline la plus proche et je m’y consacre entièrement. Pour autant j’ai réussi dernièrement à consacrer une bonne partie de mon temps à écrire la série animée Mister Miracle.

AK : Si je comprends bien, vous n’arrêtez jamais ?

TK : Jamais. Je culpabilise un peu d’ailleurs, je suis à Paris depuis une semaine et je me sens coupable car je ne travaille pas sur Mister Miracle… J’ai des remords quand je ne suis pas en train de produire quelque chose de neuf, je culpabilise.

AK : Ne vous sentez pas coupable.

TK : J’étais justement en train de râler dans le taxi en venant, j’ai tellement de scripts à écrire ! Notre passage sur Terre est si court que vous devez laisser une marque, continuer à produire.

AK : C’est plutôt moi qui devrait me sentir coupable car je vous empêche actuellement de travailler ! Si votre nouveau comics ne sort pas, ce sera sans doute de ma faute !

TK : [rires] J’aimerais tant me balader dans Paris, écouter de la belle musique et trouver de l’inspiration pour le prochain projet…

AK : Vous avez prononcé LE mot : l’inspiration. Si vous passez la majeure partie de votre temps à écrire, comment faites-vous pour trouver l’inspiration ? J’imagine que vous avez parfois besoin de prendre le temps de respirer, de vous reposer pour trouver de nouvelles idées.

TK : C’est effectivement quelque chose que vous devez faire quand vous êtes créatif : il faut trouver de nouvelles obsessions, de nouveaux thèmes, de nouvelles manières pour entretenir cette flamme qui vous encourage à vous dépasser et à sortir de votre zone de confort. Vous savez, pas mal d’auteurs rêvent de faire ce métier depuis leur plus jeune âge. Ils étudient donc à la fac, obtiennent leur licence et écrivent leur premier bouquin. Je trouvais à l’époque que c’était une perte de temps. J’ai travaillé dix ans à la CIA et aujourd’hui je me sers encore de ces années pour trouver de l’inspiration. Il se trouve qu’après mon passage dans l’agence, je suis également devenu papa au foyer et c’est une expérience dont je me sers encore aujourd’hui dans mon travail.

Je suis constamment à la recherche de nouvelles sources d’inspiration, notamment dans l’art. Comment rendre cet élément plus magique, comment l’améliorer ? Qu’est-ce qui aiguise mon intérêt, pourquoi et qui est-ce qui s’y intéresse ? Typiquement, je vais être inspiré par ce qui n’intéresse pas vraiment le commun des mortels. « Je ne sais pas pourquoi mais je n’ai qu’une seule envie : lire les vieux comics Conan le Barbare ». Vous ne vous l’expliquez pas vraiment, vous vous perdez dans ces lectures. Et quelques mois après vous produisez Helen de Wydhorn. C’est souvent quand vous essayez de vous perdre dans un univers que l’inspiration vous revient. Ma femme me chambrerais à ce sujet, mais dans tout ce que je fais, j’essaie de trouver de nouvelles idées. Si je suis par exemple tranquillement en train de regarder une nouvelle série télé, je reste à l’affut au cas où elle m’inspirerait un nouveau concept. Si je voyage dans un nouvel endroit, j’essaie de repérer tout ce qui pourrait m’apporter de nouvelles idées. Je citerai Jason Aaron qui a déclaré quelque chose d’on ne peut plus vrai : quand vous êtes un auteur de comics freelance, la dernière chose que vous faites avant d’aller vous coucher, c’est de réfléchir à une nouvelle idée. Idem quand vous vous levez le matin, quand vous êtes aux toilettes : votre cerveau ne s’arrête jamais.

AK : Est-ce que c’est difficile de vivre ainsi ?

TK : Oh Grand Dieu non ! Il y a des gens dont le métier c’est d’être comptable, baristas, enseignant face à d’horribles gamins… Mon boulot c’est juste d’inventer des histoires, ce n’est pas si terrible !

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AK : Vous avez mentionné Conan le Barbare et Helen de Wydhorn. Que pouvez-vous nous dire des origines de ce projet ? J’imagine qu’il est lié aux travaux de Robert E. Howard.

TK : Ce fut d’abord la convergence de plusieurs choses. Avant toute chose, Bilquis Evely et moi-même avions terminé notre travail sur Supergirl. Je suis désolé si je l’ai déjà évoqué auparavant mais je pourrais en parler tout le temps ! Bilquis est une des artistes les plus douées que Dieu ait mis sur Terre ! Nous terminions donc notre travail et je lui ai transmis une note lui disant que je serais prêt à travailler de nouveau avec elle sur n’importe quel projet : un superhéros chez DC, un album indépendant, ou même aller à la concurrence, chez Marvel, cela n’aurait pas été un problème. J’étais prêt à lui écrire n’importe quoi. Elle m’a alors répondu qu’elle voulait travailler sur un projet indépendant avec Matheus Lopes qui s’est chargé des magnifiques couleurs de l’album. Bilquis m’a alors envoyé un genre de mood-board pour me montrer les idées qu’elle avait en tête et qu’elle souhaitait dessiner.

Comme je vous l’expliquais plus tôt, vous vous retrouvez parfois plongé dans des obsessions : à l’époque je lisais énormément de vieux comics Conan comme ceux de Roy Thomas, Barry Windsor-Smith ou Joe Buscema. J’adorais ça. Assez étonnamment je lisais au même moment Les Hauts de Hurlevent, qui vient de sortir au cinéma à l’heure où je vous parle. Je me suis alors demandé pourquoi la Romance Gothique, qui fut si populaire à une époque, était tombé en désuétude ? Regardez à quel point la romance fantastique est à la mode aujourd’hui ! Les œuvres gothiques exploraient très souvent les mêmes thématiques : une femme explore une demeure étrange et découvre par la suite qu’il y a tout un mystère autour. Tout ça nous mène très souvent à une relation romantique. Evidement les sœurs Brontë furent à l’origine de ce genre et j’ai voulu retourner aux origines. J’étais donc plongé à l’époque à la fois dans la romance gothique des sœurs Brontë d’une part, mais également dans les comics Conan d’autre part. Bilquis m’a alors envoyé son board qui était plein d’illustrations d’Alex Raymond représentant des acteurs et actrices célèbres des années quarante… Il y avait donc cette ambiance rétro mêlée à une sorte de fantasy. Tous les éléments se mariaient plutôt bien, imaginez : Robert E. Howard + Alex Raymond + Brontë. Tout ça mélangé a donné Helen de Wyndhorn.

AK : C’est donc Bilquis qui a avant tout suggéré l’atmosphère générale de l’album ainsi que la direction artistique.

TK : A 100%.

AK : Est-ce quelque chose qui vous arrive souvent ? Je veux dire vous appliquer à respecter au maximum la vision d’un.e collaborateur.rice ?

TK : Absolument. Comme je vous le disais, l’album fait six numéros. J’ai donc dû travailler dessus pendant six semaines. Il aura fallu à Bilquis trois ans et demi pour tout dessiner. C’est donc sa vision qui doit primer ! Cela aurait été horrible de ma part d’imposer mes propres envies ! Elle y a passé beaucoup plus de temps que moi, je veux avant tout qu’elle dessine ce qui la rend heureuse ! Si elle est contente de travailler, elle fera de son mieux. Plus généralement, c’est une très bonne amie qui m’a toujours soutenu, je veux qu’elle s’éclate ! Son opinion est plus importante que le mien. En tant qu’auteur, je ne veux pas qu’on me laisse de grand boulevard ou de grand espace pour travailler : je préfère qu’on me mette dans une case, que l’on me dise précisément ce que je dois faire. C’est tellement plus facile pour trouver une idée ou savoir dans quelle direction aller. Si un collaborateur me dit : j’aime ça, ça et ça, fais ça, vous avez les murs qui vont structurer le récit. Une fois les murs placés, il est ainsi plus facile de construire votre maison. Je demande toujours aux artistes ce qu’ils souhaitent dessiner, quel genre les stimule, comment travaillent-ils. À chaque fois.

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AK : Comment définissez-vous la longueur des projets sur lesquels vous allez travailler ? Prenez-vous en compte le temps que prendra l’artiste pour dessiner l’album dans son entièreté ou bien est-ce une question plus pragmatique ? Si l’histoire tient correctement en six numéros par exemple.

TK : C’est une question difficile… Nous avons entamé le travail sur Helen de Wyndhorn sans maison d’édition. J’aurais très bien pu proposer le projet à n’importe qui, mais ce n’est pas le choix que nous avons fait. Nous avons d’abord réalisé quelques numéros car une fois les dessins de Bilquis sur le papier, le projet aurait été très simple à vendre. En revanche, je ne voulais pas d’un projet trop long, je ne voulais pas que cela lui prenne trop de temps et c’est donc pour ça que l’album fait six numéros. Dans mes œuvres, les six premiers numéros correspondent toujours à une première partie, c’est pour cela que je réalise des histoires en douze numéros. Notre projet précédent, Supergirl, faisait huit numéros et je me suis dit qu’une histoire un peu plus courte serait une bonne idée et c’est pour cela que notre choix s’est porté sur six numéros de vingt-quatre pages chacun. Et je voulais lui pitcher un projet sur lequel elle ne serait pas engluée pendant trop de temps.

AK : Contrairement à vos autres travaux, cet album semble moins mettre l’accent sur un quelconque message social ou politique. C’est un titre qui semble plus se tourner vers l’évasion. A ce sujet, pensez-vous qu’à l’heure actuelle, nous pouvons encore nous évader via des œuvres ?

TK : Oh mon Dieu, j’espère ! Ça vous plait vraiment de vivre dans cette époque ? Pas moi en tout cas, je veux me perdre dans d’autres univers. Il suffit d’allumer les infos, c’est terrible.

AK : Je suis d’accord avec vous mais j’ai déjà eu des discussions avec d’autres auteurs qui estiment qu’il est illusoire de chercher l’évasion totale dans une œuvre, c’est une sorte de mirage, de rêve.

TK : Je trouve ça complètement absurde. Je veux dire, Samuel Beckett lui-même regardait énormément de matchs de football ! Si un type comme lui, très dépressif tout comme ses œuvres, pouvait s’abandonner en encourageant son équipe préférée, je crois alors qu’on peut tous aussi trouver un peu de répit dans nos vies. Je ne considère cependant pas Helen de Wyndhorn comme un récit qui met en avant l’évasion à 100%... Si vous êtes constamment à l’affut de ce qui se passe autour de vous, vous risquez très vite de vous fatiguer et ainsi ne plus avoir suffisamment d’énergie pour défendre votre propre vision du monde. Quand les infos vous bombardent 24h/24, c’est tout bonnement impossible. On a besoin de recharger nos batteries, de s’isoler. C’est quelque chose que j’arrive à faire. Je veux dire, vous avez le droit de scroller sur TikTok je m’en fiche, seulement vous n’êtes pas obligé d’y être tout le temps. Si vous ne trouvez pas d’espace dans lequel vous pourrez souffler et vous détendre, alors vous risquez vite de devenir inutile. C’est pour ça qu’il faut trouver des moyens de s’évader et selon moi certaines formes artistiques sont faites pour ça et les personnes qui les fournissent réalisent un travail très noble.

AK : Un des thèmes d’Helen de Wyndhorn est la transmission, l’héritage. Vous préoccupez-vous de ce que vous laisserez à vos enfants ou bien même à d’autres auteurs pour ce qui est de l’inspiration ? Ce n’est pas la première fois que cette thématique est présente dans vos travaux.  

TK : Bien sûr. Ce qu’on laisse derrière nous est une des façons d’échapper à la mort, non ? C’est un des moyens que l’on a de laisser une empreinte de notre passage sur cette Terre, plutôt que d’envisager le vide qui nous attend tous. Cela nous réconforte également. La transmission est une sorte d’évasion pour être honnête. Je me raccroche très souvent à cette idée ; je me dis que si je pouvais laisser une trace de mon passage, rendre mes enfants heureux alors je me dirais que ma vie valait le coup !

AK : Je viens de plomber l’ambiance non ?

TK : [rires] Pas du tout ! C’est génial de pouvoir parler de sujets profonds dans un podcast français ! En vérité j’y pense souvent… Je ne pense pas qu’Hemingway se soucie de ce qu’il a transmis, il est mort ! Mais pour moi c’est très important de savoir ce que les gens vont penser de moi après ma mort, après ce sera trop tard… Enfin je ne sais pas, je n’ai pas la réponse à cette question… Personne ne l’a je crois et c’est tant mieux car cela veut dire qu’on peut encore écrire des histoires à ce sujet !

AK : Vous souciez-vous plus de ce qu’on peut dire de vos travaux que sur vous-même ?

TK : Je ne devrais pas… Votre travail peut vous donner du sens, mais ce n’est pas le seul moyen. Il y a votre famille, votre vie de tous les jours, votre chien… Disons que c’est un moyen parmi tant d’autres.

AK : Je pourrais vous répondre qu’à partir du moment où vous injectez vos obsessions dans vos travaux, chaque album est en quelque sorte une partie de vous-même ? Vous ne croyez pas ?

TK : D’un point de vue philosophique oui, mais concrètement je ne pense pas… Je veux dire je vais bien disparaître le jour où mon cœur arrêtera de battre… [rires] Je ne considère pas Helen de Wyndhorn comme ça ! C’est un truc très poétique et incroyable à déclarer. Regardez, vous pouvez lire Aristote et être encore inspiré par ce qu’il racontait il y a 2500 ans, il n’empêche qu’il est bien mort aujourd’hui ! C’est l’éternel débat… C’est un sujet qui peut très vite m’obséder, mais un peu comme tout le monde : il faut que je laisse une trace de mon passage. Mais d’un autre côté je suis bien conscient à quel point ce questionnement peut être absurde. Je me contredis, « je suis multitude » comme le dit si bien Walt Whitman.

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AK : Un autre élément intéressant dans vos séries est votre propension à donner des « gimmicks » à vos personnages, que ce soit quelque chose qu’ils vont répéter ou faire constamment. Dans l’album, Helen est obnubilée par les cigarettes, est-ce que cela a à voir avec votre propre relation à la cigarette ?

TK : [rires] C’est une très bonne question ! Je ne fume pas et n’ai jamais fumé. Mes parents étaient fumeurs en revanche. D’ailleurs, quand je repense au premier comics que j’ai eu dans les mains et qui m’a lancé dans cette carrière, il y a un rapport avec la cigarette. Comme beaucoup de petits américains de ma génération, je savais que quand ma mère allait s’acheter un paquet de cigarettes au kiosque, elle en profitait pour me prendre un comics. Mais selon moi, le fait qu’Helen fume symbolise deux choses. C’est une histoire qui se déroule dans les années 30 et fumer était bien plus acceptable à l’époque. Cela vous donne le cadre historique. Mais dans un deuxième temps, au début de l’histoire, Helen s’imagine être déjà une adulte. C’est en tout cas ce que son père l’a laissée penser d’elle : il ne s’est jamais vraiment occupé d’elle étant enfant, elle a dû grandir trop vite. C’est surtout ce que la cigarette dans l’album représente pour moi. Je suis un grand fan des classiques du cinéma et dans ces longs-métrages, la cigarette symbolise souvent la transition entre l’innocence et le monde des adultes. Helen s’imagine être une personne très expérimentée alors que dans les faits elle ne connait que très peu de choses du monde qui l’entoure. Elle est incapable de reconnaître que son père l’a mise de côté. Voilà ce que représente la cigarette : elle veut être une adulte mais ne l’est pas encore complètement.

AK : Vous expliquiez précédemment que c’est Bilquis qui a avant tout établi l’atmosphère et la direction artistique de l’album. Quand bien même ce n’est pas une série d’action ou d’aventure, il y a énormément de scènes de fantaisie à base de magie, qui sont incroyables soit dit en passant.

TK : Elles sont magnifiques.

AK : Avez-vous décidé avec Bilquis à quoi devaient ressembler ces scènes ou bien vous l’avez laissée dessiner quelque chose d’épique comme une créature marine gigantesque ?

TK : C’est à elle que revient tout le mérite. Je n’ai jamais rencontré en chair et en os Bilquis avant la fin de cet album. Nous ne nous sommes jamais parlé au téléphone, ni en visio.

AK : Jamais ?

TK : Elle m’a envoyé ses concepts, je lui ai dit que j’avais une idée, je lui ai envoyé un paragraphe avec mes pistes qu’elle a adoré. Puis je lui ai envoyé le script pour les six numéros d’un coup. Elle m’a ensuite renvoyé ses planches, elle ne m’a jamais rien demandé ni posé de questions. Mes descriptions de cases sont notoirement connues pour être très minimalistes ! J’avais juste à écrire « elle combat un monstre marin » et Bilquis dessinait la plus belle créature marine que j’avais jamais vu ! Mais beaucoup du world-building que vous voyez dans l’album provient uniquement d’elle, c’est pour ça que tout le mérite lui revient. L’inspiration vient évidemment d’un monde à la Conan mais elle a réussi à en faire un monde à la fois réaliste et magique, c’est absolument magnifique. C’est au-delà de ce que vous pourriez imaginer pour un monde qui s’inspire de Conan. Je fourni donc peu de description, mais il y en a quand même.

AK : Est-ce que cela vous arrive souvent d’avoir une collaboration aussi efficace avec un.e artiste ? De ce que vous nous racontez, cela a dû être facile : vous envoyez le script, vous recevez les dessins, c’est tout !

TK : Je culpabilise un peu de dire à quel point ce fut facile, je devrais plus me plaindre ! La plupart des auteurs de comics viennent de milieux artistiques. Prenez Alan Moore, Grant Morrison, Scott Snyder, Steve Englehart… La plupart ont commencé leur carrière en tant que dessinateur et ont ensuite préféré devenir auteur. De même pour Brian Bendis. Ce ne fut pas mon cas. Je suis incapable de dessiner !

AK : Allons, vous êtes doué ! On a tous vu vos signatures avec votre Batman qui s’excuse !

TK : Et dans cette situation c’est le maximum que je puisse faire ! Je suis même incapable de tracer une ligne droite ! Aussi, je ne dirai jamais à un.e artiste si son dessin est bon ou pas. J’ai une confiance totale dans mes collaborateurs.rices. Une fois que j’ai terminé le script, je leur laisse les mains libres pour en faire quelque chose de beau. La seule chose que je vérifie, c’est s’ils ne dessinent pas quelque chose qui pourrait leur causer du tort. Mais quand vous travaillez avec les artistes que j’ai rencontrés, Mitch Gerads, Greg Smallwood ou Gabriel Walta il faut juste les laisser faire. Je ne travaille pas avec eux car ils savent ce que je veux et veulent le faire, mais plus car je veux voir ce qu’ils veulent faire. En tout cas je ne dessinerais jamais une série, je préfèrerais les embaucher eux.

AK : Je confirme je ne vous engagerais pas non plus… Ne le prenez pas mal.

TK : Hey ! J’ai dessiné une page dans Mister Miracle qui a gagné un Eisner, donc quelque part je suis un dessinateur récompensé !

AK : Effectivement !

TK : Et je l’ai gagné avant Bilquis, je pourrai la chambrer !

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AK : Etes-vous davantage intéressé par les personnages féminins ? Vous avez écrit Helen de Wyndhorn, vous êtes actuellement au travail sur une série Wonder Woman qui atteint les trente numéros. Préférez-vous écrire des personnages féminins ?

TK : Je m’en suis aperçu aussi mais je vous assure qu’il s’agit d’une coïncidence. J’ai travaillé sur Black Canary, Wonder Woman et Trinity. Il y a un protagoniste féminin dans Love Everlasting. Je ne saurais pas vous répondre... Je me suis dit il y a peu que je voulais que mon prochain personnage soit un garçon ! J’en ai un peu marre… J’ai adoré travailler sur Supergirl et j’avais l’intuition que la série serait un carton, ce qui ne fut pas le cas. Mais au fond de moi, j’étais persuadé d’être dans le vrai. Je voulais d’une série qui puisse être lu si vous avez également aimé Supergirl, j’ai toujours vu ces deux albums comme complémentaire. Aussi, j’y ai intégré de nombreux points communs : il y a un protagoniste féminin, il y a un point de vue extérieur, de nombreux monologues internes… Vous savez, j’adore ce sentiment quand vous terminez votre travail sur un album et vous êtes très heureux du résultat final, vous vous demandez ce que vous pourriez rajouter en plus. Mister Miracle est sans doute l’étape suivante mais si vous lisez Supergirl, Helen de Wydhorn est très clairement un récit qui prolonge ce dernier. Voilà pourquoi je me retrouve encore avec une protagoniste, j’essayais vraiment de rester dans le sillon de Supergirl. Une partie de mes projets chez DC s’explique par la présence d’une éditrice formidable, Brittany Holzherr, qui a travaillé sur tellement de projets. Cela fait dix ans que nous travaillons ensemble et je la suis partout ! On lui a confié beaucoup de personnages féminins et c’est comme ça qu’elle m’a proposé de travailler sur Black Canary, Wonder Woman… Je n’aime pas trop choisir les personnages sur lesquels je vais travailler, je préfère laisser cette décision aux autres.

AK : Vraiment ? Je me demandais justement comment vous étiez arrivé sur la série Wonder Woman. Corrigez-moi si me trompe, mais à ce stade, cela faisait un moment que vous n’aviez pas travaillé sur une série ongoing.

TK : Oui c’est vrai.

AK : Et donc aujourd’hui, on vous a remis aux commandes d’une telle série, comment cela s’est-il passé ?

TK : Pour faire court, quelqu’un m’a dit que ce serait difficile, j’ai donc accepté car je suis un idiot !

AK : [rires]

TK : J’avais surtout l’habitude d’écrire des séries en 12 numéros et cela commençait à devenir une sorte d’automatisme. J’adorais ça et je trouvais le rythme plutôt confortable, et quand un auteur commence à se sentir à l’aise, cela sent mauvais ! Quand vous savez dans quelle direction aller, quel personnage tertiaire intégrer, quel trauma développer c’est génial. Mais quand vous faites ça pour la quinzième fois d’affilé on se dit que Tom King est en train de se répéter. Il faut sortir de sa zone de confort et faire des choses différentes. C’est pour cela que je me suis lancé dans cette ongoing avec une héroïne qui n’a jamais vraiment été très populaire. Cela m’a semblé être un très bon challenge. Quand vous avez une montagne devant vous, vous la contourner. Moi je veux l’escalader.

AK : Ce fut donc un challenge pour vous ?

TK : Oh oui ! C’est une des séries les plus difficiles à écrire de ma carrière.

AK : Pourquoi ?

TK : Pour plusieurs raisons. C’est un personnage compliqué. Sa continuité est très floue, elle a été recommencée de nombreuses fois. Sa personnalité n’est pas forcément très claire non plus car elle a été écrite de pleins de manières différentes. Ses pouvoirs ne sont pas non plus bien définis : est-ce qu’elle peut voler ? Peut-elle repousser les balles ? Doit-elle utiliser ses bracelets ? Pour une héroïne qui existe depuis si longtemps, elle est très peu développée en termes de personnalité et de super pouvoirs, surtout quand on la compare à Batman ou Superman. Sans mauvais jeu de mots, ses origines non plus ne sont pas gravées dans le marbre…

AK : Ni dans l’argile…

TK : Il y a beaucoup d’auteurs qui ont cru savoir écrire Wonder Woman mais qui au final se sont trompés. C’est donc un personnage très compliqué.

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AK : Ce que vous décrivez comme un challenge peut également être perçu comme une source d’opportunités ? Si tout est si flou, vous pouvez choisir ce qui vous convient et ainsi faire votre version de Wonder Woman.

TK : C’est vrai mais les lecteurs voudront peut-être leur version… Quand vous travaillez sur une série en douze numéros, c’est comme si vous travailliez sur un roman graphique : vous proposez votre version du personnage. En revanche, quand vous travaillez sur la série officielle Wonder Women, vous devez avant tout proposer la version que les fans attendent. Je ne me vois pas prétendre apporter la version définitive de l’héroïne, ce serait idiot. Je veux proposer la version que les lecteurs apprécient le plus, mais avec un personnage comme Wonder Woman, c’est une tâche difficile.

AK : Quel a donc été votre processus créatif pour aborder un tel personnage ? Quels aspects vouliez-vous aborder ?

TK : Je retiendrai deux choses : tout d’abord, je voulais la différencier en termes de personnalité par rapport à Batman et Superman. Ce sont deux personnages fabuleux mais qui représentent selon moi l’establishment. Superman est un boy-scout qui maintient le status quo, c’est un idéal vers lequel on devrait aspirer. Batman est avant tout un détective, un flic. Il fait respecter la loi, il attrape les criminels. Wonder Women est avant tout une rebelle, elle est contre le système. C’est pour ça que je lui ai donné cette réplique : « Non, merci ». Elle refuse de prendre pour argent comptant ce qu’on lui propose ; je pense qu’elle préfèrerait casser plutôt que de devoir réparer, ce que Batman ou Superman feraient par exemple. Cet aspect fut très important pour moi, surtout à l’époque dans laquelle on vit. Le système me paraît défaillant, et il nous faut des figures rebelles. Dans un second temps, j’adore les personnages de John et Damian qui représentent un genre de nouvelle génération de super héros. J’ai beaucoup de respect pour Grant Morrison qui a inventé Damian Wayne, un personnage incroyable. Il m’a toujours paru bizarre de voir que deux membres de la Sainte Trinité avaient des enfants, mais pas la troisième. J’ai donc saisi l’opportunité de créer une fille pour Wonder Woman pour contribuer à cette nouvelle génération et explorer ce que cela signifie d’être maman. Voilà donc les deux éléments sur lesquels je me suis appuyé. Je lui ai donc confié cette petite Lizzy qui devient Trinity et j’ai travaillé son caractère rebelle qui me plaît beaucoup.

AK : A-t-il été difficile de convaincre DC de donner une fille à Diana ? Vous avez déjà essayé d’établir un nouveau status quo auparavant avec le mariage de Batman et Catwoman. Tout ne s’est pas passé comme prévu.

TK : [rires]

AK : Vous avez donc un peu d’expérience en la matière. Est-ce que la situation a été différente ?

TK : Ce fut assez difficile.

AK : On sait que de nos jours les principales maisons d’éditions n’aiment pas trop voir leur statu quo trop bousculé.

TK : C’est vrai. Mais j’ai tout de suite su à partir du moment où ils ont compris que John et Damian auraient une petite sœur, qu’ils allaient adorer l’idée. Vous pouvez déjà imaginer le dessin animé, tous les albums pour enfants. Ce n’est pas juste que l’avenir de DC ne repose que sur deux garçons. La dynamique des deux grands frères avec leur petite sœur est juste trop adorable pour qu’ils refusent. J’étais donc persuadé qu’ils allaient adorer l’idée. D’autant que je l’ai introduite de manière un peu sournoise dans une première histoire pour voir comment allait réagir le public. Il se trouve que le public a adoré, je n’avais plus qu’à leur dire « vous voyez, les lecteurs adorent ! ». J’ai également avancé le fait que la série Wonder Woman ne se vendait pas très bien, qu’elle n’intéressait pas vraiment le lectorat car il n’y avait jamais vraiment de prises de risque. L’évènement le plus marquant c’est quand elle se met à porter une veste en cuir... Si nous ne changeons pas le status quo, personne ne s’intéressera à la série. Il fallait faire quelque chose d’important, quelque chose qui bénéficierait à tout le monde. Ils ont été plutôt convaincus.

AK : Il est assez marquant de voir que dès le premier arc, vous décidez d’aborder des thèmes de société, contrairement à Helen de Wyndhorn.

TK : C’est vrai oui. [rires]

AK : Wonder Woman se retrouve à affronter un gang de masculinistes alpha et oméga, avec le personnage du Souverain. Avez-vous profité du fait que Wonder Woman soit un personnage moins populaire pour aborder de manière frontale ces thématiques ?

TK : Oui, c’est vrai que ce n’est pas la chose la plus subtile que j’ai écrite ! [rires] Je voulais en effet créer l’exact opposé de ce que représente Wonder Woman, à savoir une puissante jeune femme. J’ai donc créé ce vieux roi secret des Etats-Unis, en faveur du status quo, totalement opposé à la moindre forme de contestation de l’ordre établi depuis le 19ème siècle. La voir renverser cet énergumène fut vraiment la première thématique que je voulais aborder dans cette série. Je voulais vraiment écrire une relation à la Dr Fatalis et les 4 Fantastiques ou bien Superman contre Lex Luthor. Je voulais représenter l’opposé de Wonder Woman. Cette dernière représente le refus de se courber face à l’establishment, tandis que le Souverain incarne l’establishment.

AK : Très tôt au début de la série nous savons que le Souverain est vaincu par Wonder Woman. Or, l’ennemi principal de la série semble être la Matriarche, qui est évidemment un personnage féminin. Qu’est-ce qui vous a mené à cette idée ? Est-ce que le fait de faire s’affronter Diana et une figure masculine vous a paru un peu trop cliché ?

TK : Plusieurs facteurs m’ont amené à cette décision. Je savais qu’avec le Souverain, j’allais écrire un horrible personnage qui devrait dire des choses terribles et qu’il serait le narrateur. Je voulais malgré tout mettre mon lectorat à l’aise : rassurez-vous, il se prendra un pain à la fin ! Je voulais leur faire comprendre « je sais que ce personnage est horrible, mais il ne l’emportera pas ! ». Pour en revenir à la Matriarche, je savais que le Souverain ne serait pas une menace physique crédible, le type a plus de 90 ans ! Aussi, je voulais créer un personnage contre qui il serait incroyable de voir Diana se battre. Cheetah est son ennemie jurée mais quelque part également sa meilleure amie ! La Matriarche possède le même esprit de rébellion et la volonté de Wonder Woman. J’ai toujours aimé imaginer des personnages qui sont les reflets maléfiques des héros. C’est donc ce qui est entré en compte dans la création du personnage de la Matriarche : à quoi ressemblerait une princesse maléfique ? De plus, l’idée qu’un membre d’une minorité opprimée se retourne contre ce même groupe est quelque chose que l’on aperçoit très régulièrement en politique. La personne qui pourrait être la plus expérimentée car elle est originaire d’une minorité se retrouve être la pire version possible d’elle-même car elle rejette son identité. C’est ce que représente la Matriarche.

AK : C’est également un titre qui parle de vérité et de mensonges car vous inventé le Lasso du mensonge - est-ce que c’est son nom correct ?

TK : Tout à fait.  

AK : Je trouve qu’il a une symbolique très forte : le Souverain impose son règne grâce au lasso du mensonge, ce qui fait également référence à ce qui se passe dans votre pays actuellement…

TK : [rires]

AK : Et dans le nôtre actuellement, soyons honnêtes. Nous observons une réécriture des faits en France ces derniers temps. J’imagine que vous avez voulu explorer le pouvoir que peuvent avoir les mots quand ils sont utilisés par nos dirigeants pour soit dire la vérité ou des mensonges.

TK : Je ne pense pas que dire « mentir à la population c’est mal » soit une déclaration politique fracassante…

AK : Ça ne devrait pas être le cas !

TK : Exactement ! Quand j’entends « Oh je n’aime pas ce méchant car il ressemble trop à cette figure politique que j’aime bien », j’ai envie de dire tant pis pour toi. Désolé si mon méchant ressemble à celui que tu supportes. Le Souverain n’est pas un personnage franchement politique. Il est condamnable de mentir, quel que soit le bord politique. Pour moi cela représente juste la pire manière de gouverner : imposer ses mensonges à la population ; faire croire aux gens que vous êtes puissant alors qu’en fait vous êtes faible, que vous êtes malin alors que vous êtes débile… Je ne supporte pas ça, comme c’est sans doute le cas pour beaucoup d’entre nous. Je veux vivre ma vie les yeux bien ouverts, sinon quel est l’intérêt ?

AK : Je ne pense pas que vous écriviez vos méchants en vous inspirant de personnes réelles. Disons que ce sont plutôt les dirigeants du monde réel qui ressemblent à des méchants de comics !

TK : [rires] C’est de leur faute, pas la mienne !

AK : Avez-vous des échanges avec l’équipe éditoriale chez DC quand vous incorporez des éléments qui pourraient avoir une résonnance avec l’actualité ? Devez-vous revoir vos ambitions à la baisse ? Est-ce que l’on vous invite à explorer une autre voie pour peut-être éviter d’énerver une partie de leur lectorat ?

TK : J’ai écrit beaucoup de personnages très exagérés et le Souverain en est un ! C’est un méchant ridicule ! Je n’ai donc jamais eu de limites imposées par DC.

AK : De notre point de vue français, DC semble être plus enclin à aborder des messages politiques que Marvel. La situation était bien différente il y a quelques années : plusieurs maisons d’éditions étaient prêtes à aborder des sujets comme la diversité ou l’inclusivité. Avez-vous perçu des changements ces deux dernières années ?

TK : C’est une situation compliquée qui, je pense, dépasse le cadre de ce podcast ! [rires] Ce que je peux dire c’est que la direction chez DC, Jim Lee et Marie Javins, soutient beaucoup ses dessinateurs et ses auteurs et nous aide à faire perdurer cette vision. Je leur en suis très reconnaissant.

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AK : Revenons à un sujet plus léger ! Parlons de Trinity, Lizzy. Vous avez également réalisé les titres back-up de la série Wonder Woman. Ce sont des albums très différents en termes de tonalité, très drôles. Je ne savais pas que vous aviez un tel sens de la comédie pour être honnête.

TK : [rires]

AK : La plupart de vos albums ne sont pas vraiment très humoristiques ! Comment faire un comics drôle ? Est-ce plus dur d’écrire une histoire sombre ?

TK : Oh non, les histoires tristes sont plus faciles ! L’humour c’est difficile, tandis que le drame c’est facile. Vous pouvez très facilement dessiner quelqu’un qui regarde par la fenêtre sur neuf cases, cela aura l’air profond ! Vous savez, je suis un nerd des comics : j’ai grandi en lisant Watchmen, The Dark Knight Rises, Maus… Tous ces titres au sujet de types tristes très tristes. Et je les ai adorés ! Mais j’avais un deuxième amour : les comic-strips ! J’adorais Calvin and Hobbes, les Peanuts, Bloom County… Y compris ceux dont plus personne ne parle maintenant comme Hägar le viking, Foxtrot… Je pourrais en citer des milliers ! J’ai donc grandi en lisant ces histoires, je les lis encore aujourd’hui, elles m’amusent encore énormément ! Quand je veux me détendre, je me pose en lisant un de ces titres.

Pour moi, Charles Schulz est la plus grande personnalité du monde de la bande dessinée, loin devant tous les autres. J’apprécie donc beaucoup l’humour dans les comics et j’ai enfin trouvé l’occasion d’en intégrer dans un titre. Quand j’y repense, il y a certains passages dans Mister Miracle qui sont très drôles ! Scott est un personnage qui me fait rire. Ruthye dans Supergirl m’amuse beaucoup également quand elle dit des choses comme « Ce n’est pas facile de mentir à un cheval mais on peut s’en remettre. » Je trouve cette réplique très drôle ! Il est effectivement plus difficile d’être drôle en comics, mais la série sur Trinity fut très plaisante à écrire. A chaque fois que je travaillais sur un numéro j’avais l’impression de prendre une semaine de congés. J’adore écrire de la comédie car quand vous êtes au travail, vous vous amusez tellement ! Vous rigolez de vos propres blagues.

AK : J’imagine que vous pouvez jouer avec différents types d’humour via les dialogues ou les situations. La scène où John et Damian se retrouvent transformer en corgis est vraiment très drôle. Y-a-t-il un type d’humour que vous préférez ?

TK : Je ne sais pas, qu’entendez-vous par différents types d’humour ?

AK : Je pense par exemple au comique de situation, le grand guignol…

TK : Je les aime tous ! Les comédies des Marx Brothers sont incroyables mais j’aime aussi lire des comédies plus intellectuelles comme les articles de Steve Martin dans le New Yorker. J’aime tout ce qui peut me faire rire : le stand-up, les sketchs. Mes enfants et moi adorons les sitcoms que l’on regarde ensemble. Je pense également à Abbott et Costello, 30 Rock… Tout ce qui me fait rire en définitive. Je n’ai pas de limites. Je vais trouver une blague de pet tout aussi drôle qu’une sur Saint Anselme et St Thomas d’Aquin !

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AK : Je faisais mention un peu plus tôt des gimmicks présents dans votre écriture, comme celui de Wonder Woman. Dans la série de cette dernière, nous venons de terminer un arc narratif sur une île peuplée de souris gouvernée par Mouseman et sa devise « Mouseman Knows ». Je crois que durant l’arc « Mon Nom est Bane » quand vous étiez sur la série Batman, ce dernier répète la même phrase durant tout le numéro quand il tabasse Bane. Avez-vous essayez de pousser ce concept plus loin avec Wonder Woman mais cette fois-ci durant tout un arc entier ?

TK : [rires] Il y a un côté Orwellien là-dedans.

AK : C’est vrai, nous parlions plus tôt de l’idée de forger l’opinion et le comportement des gens en manipulant leur langage. On pourrait aussi très bien le prendre au premier degré et se dire qu’il s’agit juste de Tom en train de s’amuser à l’écriture.

TK : J’ai essayé de rendre mes dialogues moins répétitifs mais n’y voyez surtout pas un commentaire sur mon travail ! Dans les comics, vous pouvez parfois illustrer des extrêmes pour justement les dénoncer. Ici, il s’agissait de montrer que dans n’importe quelle société sous la coupe d’un régime dictatorial, la première chose à laquelle on s’attaque c’est le langage. Vous n’avez plus le droit de dire tel mot etc. Je voulais pousser l’idée plus loin en imaginant un endroit où la population ne serait autorisée qu’à prononcer deux phrases, phrases qui rappellent en plus aux habitants de vénérer leur leader. Cela me semblait être la suite logique d’une telle démarche. Ce fut également l’occasion de me poser un challenge : serais-je capable d’imaginer un langage que le lecteur pourrait comprendre : tout le monde répète la même chose, mais en fonction des expressions, des mots en gras et du contexte, vous comprenez que quand quelqu’un dit « Mouseman knows », cette personne exprime en réalité « Tu m’agaces vraiment » ou « Va-t’en ».

AK : J’adorerais voir à quoi ressemble le script de ces pages !

TK : Figurez-vous qu’on m’a demandé de le refaire ! Je venais de terminer la première version du script quand on m’a dit « Tom, il faudrait quand même intégrer des répliques pour Wonder Woman ». Je voulais vraiment tenir le concept jusqu’au bout, un peu comme un numéro sans aucun dialogue finalement.

AK : Ils ont dû se dire « Tom le dingo est de retour »  !

TK : Comme pour le premier numéro, dans le cas de cet arc j’ai attendu la 18ème page avant de faire intervenir Wonder Woman. A chaque fois que je commence un nouvel arc pour cette série, j’attends le dernier moment pour la faire apparaître et ainsi créer de l’anticipation. Mon idée au départ était d’agacer le lecteur avec la répétition de ces deux phrases, de sorte que lors de son apparition et qu’elle commence à parler normalement, il y a un vrai soulagement de la part du lecteur. Mais on m’a dit que je ne pouvais pas faire ça… Ce fut là ma seule limitation !

AK : Je suppose que vous avez également dû donner des indications à Daniel Sampere, pour qu’il s’y retrouve.

TK : Tout à fait, même si Daniel a très vite compris où je voulais en venir. Ce qui m’a beaucoup plu dans cette idée fut également de montrer qu’en fonction de votre niveau dans la société, il y aura des nuances dans ce que les personnes pourront dire ou non. Certains, en plus de « Mouseman knows », pourront ajouter « et » ou « qui ». Tandis que d’autres s’en tiendront aux compliments pour le leader. Tout ça réparti sur 5 niveaux. J’ai imaginé tout cette organisation de la société en fonction du langage, jusqu’à arriver au Mouseman qui, lui, peut dire ce qu’il veut. Cela m’a beaucoup amusé d’imaginer une telle société.

AK : Savez-vous combien de temps serez aux commandes de la série Wonder Woman ?

TK : Je ne sais pas mais sans doute plus pour très longtemps. Je pensais faire cent numéros mais je ne vais pas y arriver.

AK : Cent ?!

TK : C’était l’idée au départ mais je pense quitter la série bientôt.

AK : Parlons rapidement de La Fourrière des Animaux, qui va être publié en France très prochainement.

TK : Oh super, j’adore cet album !

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AK : D’autant que les équipes chez Panini Comics ont fait un bel effort dans la fabrication du livre.

TK : Je m’excuse auprès de la personne qui a dû traduire cette histoire qui est très bavarde !

AK : Que pouvez-vous nous dire au sujet de cet album ? Vous sembliez vouloir adapter la Ferme des Animaux dans un contexte plus contemporain, ou bien l’adapter au système politique américain ?

TK : Quand George Orwell écrit la Ferme des Animaux après la Seconde Guerre Mondiale, le communisme gagnait en influence après la victoire des Alliés sur les Nazis. La Russie s’était alliée à l’Angleterre et le communisme gagnait du terrain là-bas. Orwell, qui a par ailleurs beaucoup voyagé, a eu de grosses désillusions notamment après son séjour en Espagne. Il décida donc d’écrire ce livre pour servir d’avertissement : certes, ce système semble être une solution à nos problèmes, mais il risque de nous conduire au totalitarisme. Son histoire se déroule avec des animaux et commence comme une utopie pour se finir dans l’horreur. Quand je regarde le monde qui nous entoure, je ne suis plus vraiment inquiété par la montée du communisme, qui a connu des extrêmes horribles mais à l’heure actuelle, ce n’est vraiment pas ça qui devrait nous inquiéter. Le totalitarisme nous arrive via une autre perspective. Je voulais donc proposer une nouvelle interprétation de la Ferme des Animaux qui s’adresse aux menaces d’aujourd’hui, aux utopies qu’on nous promet et qui nous mèneraient finalement aux mêmes résultats que dans le roman initial. Pour moi c’est à la fois une suite, une mise à jour et un commentaire sur le travail d’Orwell. Sans oublier les dessins de Peter Gross qui a assuré, c’est sans doute son plus beau travail. C’est donc une fable moderne, une allégorie qui montre que les meilleures intentions peuvent mener au pire.

AK : Ce qui m’a beaucoup surpris c’est que vous avez adapté le système des Grands Electeurs, typique des Etats-Unis, via le poids des chiens dans la série. A-t-il été difficile de trouver un moyen suffisamment clair pour illustrer ce système particulier à votre pays ?

TK : Je me souviens du moment où j’ai commencé à réfléchir à cette idée : comment de petits compromis, nécessaires à la construction d’une société, laisse le champ libre à des personnes mal intentionnées ? Je voulais en faire une métaphore. Pour les lecteurs qui n’auraient pas lu la série, les chiens, les chats et les lapins renversent les dirigeants de la fourrière pour fonder leur propre société. Au début, ils veulent que chacun ait une voix, un vote équivalent. Ce à quoi les chiens remarquent qu’il y a tellement plus de chats, que ce sont ces derniers qui risquent de mener la danse. Les lapins représentent la minorité, la population opprimée. Les chats font alors remarquer qu’ils ne peuvent pas fonder une société sans chiens ; ils se feraient massacrer car les chiens sont plus forts physiquement. Il faut donc trouver un compromis : ils réalisent que malgré leurs différences en nombre, les chats et les chiens ont tous collectivement le même poids. Ils instaurent un système de vote selon le poids : les animaux les plus lourds, représenteront plus de voix. C’est un système plutôt similaire à celui que nous avons aux Etats-Unis. Lors de l’élaboration de notre Constitution, il a fallu faire des compromis vis-à-vis des Etats du Sud, les états esclavagistes : il a fallu leur accorder plus de voix sans quoi ils n’auraient pas rejoint l’Union. Quand on regarde l’histoire américaine, cette décision nous a plusieurs fois posé problème. Ce n’est pas de la démocratie, c’est seulement un symbole.

AK : Pensez-vous que la Fourrière des Animaux pourraient être utilisé en classe ?

TK : [rires] Orwell est un auteur incroyable, j’admire beaucoup son travail. Mais cela ne veut pas dire pour autant que nous ne devrions pas essayer de refaire aussi bien que lui. Si vous enseignez Orwell en classe, j’espère que vous parlerez de cet album également. Même si c’est terriblement arrogant de dire ça, c’est pour que ça que je n’ose pas trop le dire ! Mais tout le monde a de l’ambition… Je ne dis pas que j’ai fait mieux, mais je peux au moins essayer.

AK : Que pouvons-nous espérer dans le futur à votre sujet ? Vous avez été très occupé du côté de la télévision. Lanterns arrive très prochainement sur HBO Max, il y a la série animée Mister Miracle. C’est d’ailleurs incroyable de se dire qu’il y aura une série sur ce personnage, que vous écrivez en plus. Qu’est-ce qui nous attend de plus ?

TK : En effet, ces dix dernières années j’ai dû travailler à 90% pour des comics et 10% pour Hollywood. Aujourd’hui c’est l’inverse ! C’est fou, je suis littéralement en train de changer de carrière à mon grand âge ! Je ne sais pas du tout si cela va fonctionner, nous verrons bien. Je vais continuer à faire mon travail du mieux que je peux ! Prochainement, il y a la sortie du film Supergirl qui est basé sur mon roman graphique. Je ne l’ai pas encore vu, j’espère qu’il sera aussi spectaculaire et fantastique. J’adore cet album et j’essaie donc de le faire découvrir au plus de monde possible ! Lanterns sortira après Supergirl, c’est un projet que j’ai cocréé avec deux autres brillants auteurs, Chris Mundy et Damon Lindelof. Puis ce sera au tour de Mister Miracle, que j’écris seul. Je suis le showrunner de la série. C’est ce qui me prend le plus de temps en ce moment. Il y a d’autres projets en cours : je travaille sur un film Archie, je collabore avec Sony sur un film Love Everlasting. Tout ce travail pour Hollywood est une vraie nouvelle expérience. Comme je vous le disais tout à l’heure, c’est une nouvelle montagne à gravir.

AK : Question piège : en parlant de Love Everlasting, je dois vous poser la question. Que peut-on attendre de cette série en ce qui concerne sa publication ? Nous en sommes à la moitié, il y a quinze numéros de disponibles jusqu’à présent.

TK : J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Commençons par la bonne : pour vendre le projet du film, il a fallu que j’écrive la seconde moitié. L’intrigue est bouclée numéro par numéro. Je connais la conclusion, la dernière réplique etc. La mauvaise nouvelle est que l’on doit se coordonner avec Elsa Charretier ! Elle est très occupée, elle a de très beaux projets indépendants en cours. C’est la co-créatrice de cette série, il faut donc attendre qu’elle soit libre pour dessiner le reste.

AK : Merci beaucoup pour votre temps Tom.

TK : C’est toujours un plaisir Arno.

AK : J’espère que nous aurons la chance de discuter à nouveau ensemble.

TK : J’ai très hâte, merci pour vos questions super intéressantes !

 

Illustration de l'auteur
Arno Kikoo
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