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Publier des comics en Russie : rencontre avec l'éditeur Stepan Shmytinsky

Publier des comics en Russie : rencontre avec l'éditeur Stepan Shmytinsky

InterviewIndé

Si nous connaissons assez bien et rédigeons depuis des années sur l'édition de comics aux États-Unis ainsi que leur publication en France, nous n'avons pas souvent l'occasion d'aller regarder comment sont publiées les bandes dessinées dans d'autres pays du monde. Aussi, lorsque nous avons pu rencontrer en début d'année dernière l'éditeur Stepan Shmytinsky, qui édite depuis plus de dix ans des comics en Russie, l'occasion était trop belle pour ne pas aller aborder les rouages de l'édition de BD dans ce pays lointain. Stepan est éditeur pour son pays natal, mais ne vit plus là-bas (il réside aujourd'hui en France) pour des raisons assez évidentes. C'est au cours du printemps 2025 que nous avons pu nous retrouver, après un premier contact au FIBD, pour enregistrer cette longue interview.

Sont abordées de nombreuses choses : le paysage éditorial en Russie, le nombre de comicshops que l'on peut retrouver, la place de la bande dessinée d'un point de vue culturel et national, mais aussi la façon dont les comics et les BD françaises sont éditées, jusqu'aux problématiques de censure et des contenus. On parle même du débat souple/cartonné qui a aussi lieu en Russie. Un entretien profondément enrichissant que nous sommes fiers de vous proposer, et que vous pouvez aussi écouter en podcast si vous êtes anglophones, via le podcast First Print. Ne manquez pas de partager et réagir à cet article si le travail fourni vous plaît. 

Un immense remerciement à Clément Boitrelle qui s'est occupé de la traduction et retranscription de ce long entretien. 


Bonjour Stepan ! Nous allons  discuter de votre travail d’éditeur et de la publication de comics en Russie. Comment vous présenteriez-vous ? Comment êtes-vous arrivé à travailler dans le comics ?

Hébien sur ma carte professionnelle figure un terme que j’ai inventé : je suis un professionnel du comics multi-tâches ! Cela fait déjà 13 ans que je travaille dans le milieu du comics, ce qui est une longue période en Russie ! J’ai commencé ma carrière comme assistant dans un comic-shop. A cette époque, en 2012, nous avions également une toute petite maison d’édition qui était rattachée au magasin. Nous publiions des licences très différentes. Vous savez en Russie nous devons traduire tous les textes mais également les onomatopées en cyrillique, il faut redessiner tous les « BOOM ! », « SCRATCH » etc. Je me souviens que le premier album sur lequel j’ai travaillé en tant que re-designer fut Lost at Sea de Brian Lee O’Malley [ndt : A la Dérive, tout juste sorti chez HiComics].

Nos autres publications à l’époque comportaient également Life of Che par Alberto et Enrique Breccia, Arrival par Shaun Tan, Le Chat du Rabbin de Joann Sfar. Notre patron publiait vraiment tout ce qui lui tombait sous la main. Quand j’ai rejoint la maison d’édition, nous commencions déjà à nous intéresser à des titres un peu plus mainstream. Je crois que c’est en 2013 où nous avons tous économisé pour acheter notre première grosse licence qui fut le Adventure Time de Bryan Turner. Je ne sais pas comment se portait la licence en France à cette époque, mais en Russie elle était très populaire. On trouvait évidemment des traductions pirates sur internet mais nous avons décidé d’en réaliser une officielle avec la publication, et ce fut un tremplin vers le succès !

Je crois bien que l’année d’après nous avons démarché Marvel, entre temps je suis devenu l’éditeur en chef de la ligne Tortues Ninjas etc. Il y a eu un véritable effet boule de neige. J’ai été amené à devoir vendre des albums, j’ai fait un peu de traduction. Je suis devenu gérant de licences, j’ai fait également un peu de managing. J’ai travaillé sur les séries Walking Dead, un peu de Transformers et même sur Spider-Man.

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A vos débuts, vous avez donc travaillé dans un comic-shop. Combien y en-a-t-il en Russie ? Est-ce facile de trouver des comics quand vous n’habitez pas St Pétersbourg ou Moscou ?

Vous savez, nous vivons actuellement à l’époque des boutiques en lignes et des livres numériques. Nous avons par exemple notre propre Amazon, qui s’appelle d’ailleurs Azon. C’est donc plutôt facile aujourd’hui mais en 2012, et même avant, il n’y avait que très peu de boutiques de comics. Je viens de St Pétersbourg, c’est la deuxième plus grande ville et la capitale culturelle de Russie. Il n’y avait qu’une seule boutique à cette époque et vous ne trouviez qu’une seule table dédiée aux comics lors des marchés du livre. Les années 2016 et 2017 sont considérées comme l’âge d’or de l’édition de comics en Russie et c’est à cette période que bons nombres de boutiques spécialisées virent le jour dans tout le pays, on en comptait quelque chose comme 400 je crois. Un de mes amis qui s’avère être le seul journaliste spécialisé dans les comics du pays a vérifié il y a quelque temps lesquelles étaient encore en activité ; il est arrivé au nombre de 150-200 maximum. On parle en plus de toutes petites boutiques qui ne vendent pas que des comics mais également des mangas et des récits de super-héros. C’est donc à ça que ressemble le marché à l’heure actuelle. En 2012, nous vendions principalement des comics en anglais. Nous les achetions directement sur Amazon et à l’époque personne ne savait s’en servir ! Une fois arrivés en magasin, nous les revendions…

Vous n’utilisiez donc pas de système de distribution classique ?

C’est justement assez insolite car quand j’ai commencé à travailler dans ma maison d’édition, nous avions signé un contrat avec Diamond. Nous avons essayé de travailler avec eux mais comme nous sommes en Russie, le système bureaucratique est tellement lourd, qu’amener des comics par des voies officielles vous casse vraiment le cul ! Et en plus c’est très cher ! A bien des aspects, en termes de distribution, la Russie est au même niveau que "le tiers monde". Nous avons donc fait le choix de procéder ainsi : nous faisions livrer par Amazon les comics en Finlande (St Pétersbourg est à environ 400 kilomètres d’Helsinki). Nous prenions un gros van direction la Finlande, on réceptionnait nos commandes, et on traversait la frontière à nouveau en expliquant aux douaniers qu’il s’agissait là de notre propre collection de comics. On peut parler de marché noir à ce stade !

J’imagine que même avant la guerre en Ukraine, il était difficile d’importer directement des Etats-Unis ou d’Union Européenne des comics. Après avoir publié des licences comme les Tortues Ninjas, étiez-vous intéressé par la publication d’œuvres françaises ?

Comme je vous le disais, nous avions déjà publié quelques œuvres par des artistes français comme Joann Sfar ou par exemple 3 Secondes de Marc Antoine Mathieu.

C'est vrai, oui, et un album très expérimental…

Tout à fait ! Aujourd’hui notre maison d’édition s’appelle KOMILFO, qui est une expression française d’ailleurs ! Nous étions, et sommes encore d’ailleurs, une maison d’édition grand public aux côtés d’une autre compagnie qui s’appelle Bumkniga, dans laquelle travaille mon ami Dmitry Yakovlev. Cette maison était d’abord spécialisée dans l’édition d’albums un peu plus « artistiques » comme ceux de Marjane Satrapi, Marc Antoine Mathieu et beaucoup d’autres dont les noms m’échappent ! Dmitry a réussi à monter plusieurs projets culturels grâce à des subventions fournis par certaines ambassades ou des programmes culturels ce qui lui a permis d’amener un album Marc Antoine Mathieu en Russie. Comme nous sommes bons amis, nous avons publié ensemble ce premier album. En 2017 nous avons également publié Wilfrid Lupano ainsi qu’un autre… C’est un album muet…

Vous savez, je suis surtout spécialisé en bande dessinée américaine !

En tout cas, comme je vous le disais, nos publications étaient vraiment très variées. Et pour vous dire la vérité, en 2014 lors des tensions politiques avec la Crimée, le taux de change pour la rouble Russe a véritablement chuté. Ce fut un vrai challenge que de surmonter ces difficultés. Cela dit, il est vite devenu beaucoup plus logique pour nous d’acheter directement des licences, de les traduire et les imprimer directement en Russie que de faire venir les livres de Finlande, car il faut changer de devise pour faire la transaction ! Aussi ramener toute la production en Russie était une meilleure alternative.

A-t-il été difficile d’entrer en contact avec des éditeurs américains ?

Pas vraiment non. De 2012 à 2022, c’était même plutôt facile. Certaines maisons d’éditions avaient déjà des représentants en Russie qui les aidaient pour gérer leurs licences. Si l’on prend l’exemple des Tortues Ninjas… La maison d’édition Umnitsa Masha, qui se traduit par « Masha la Maligne ». Est-ce que vous connaissez ce dessin animé un peu stupide qui s’appelle « Masha et l’Ours » ?

Euh non… Je crois que je suis trop vieux…

Il est très populaire en Russie ! Enfin bref, cette maison d’édition était très forte pour acquérir des licences et c’est grâce à eux que nous avons réussi à acheter la licence Tortues Ninjas à Nickelodeon et Viacom. Marvel travaillait déjà avec Panini et il a alors été facile de travailler avec eux. Nous étions même parfois en contact direct, comme avec Dark Horse par exemple. C’était donc plutôt facile à cette époque.

Panini travaillait déjà avec des éditeurs russes ?

Tout à fait oui… Dans le monde d’avant, tous les pays travaillaient main dans la main [rires] ! Il était donc beaucoup plus simple de signer des contrats, acheter des licences, faire des traductions… Même inviter des artistes en Russie !

C’était effectivement une autre de vos activités : vous organisiez des conventions et des évènements autour de la culture comics.

Nous avons commencé avec une petite manifestation qui s’appelait « Le plus grand comic-shop de la ville » ou quelque chose comme ça, et qui est rapidement devenu la « Micro Comic Con » ! C’était un petit évènement local qui se déroulait tous les ans. Evidemment à Moscou il y avait la Moscou Comic Con, qui n’était d’ailleurs qu’une partie d’une plus grosse convention dédiée aux jeux-vidéo, la IgroCon. De notre côté, nous arrivions à faire venir quelques auteurs à nos conventions. Notre tout premier invité fut Simon Hanselmann à l’époque où il vivait encore en Australie ! Comme nous publiions Howard the Duck à l’époque, nous avons également reçu Chip Zdarsky (il me semble d’ailleurs qu’il s’agissait du principal titre de son répertoire que nous publiions !). Nous avons ensuite décidé d’organiser notre propre festival à Saint Pétersbourg que nous avons appelé le « Big Festival ». Nous avons pu inviter par exemple des animateurs comme Patrick Mc Hale qui a travaillé sur Over the Garden Wall ou Alex Hirsch qui a créé Gravity Falls. Nous avons également reçu Mateus Santolouco

Que nous connaissons bien en France.

Oh d’ailleurs Kevin Eastman a été notre invité une année !

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Un p’tit gars qui a fait deux trois trucs dans son coin !

C’était une période très chouette, notre petit festival avait du succès. Vous savez, beaucoup d’américains se plaignent de la Comic Con qui n’existe que pour vendre des jouets et du merchandising, eh bien c’est la même chose pour la version Russe : il s’agit avant tout de vendre des jeux-vidéo. Notre festival avait pour objectif de rencontrer les artistes, voir comment ils  travaillaient à l’étranger, organiser des conférences etc. Je tiens également à mentionner Dmitry Yakovlev qui, quelques années avant la création de notre festival, a créé l’équivalent Russe du festival d’Angoulême, le BoomFest ! Cela se déroulait à Saint Pétersbourg, il y avait des expositions et pleins de visiteurs du monde entier ! Son festival s’intéressait surtout aux dessins et à la bande dessinée plus généralement.

Si je comprends bien, ce genre d’évènements se déroulaient surtout à Saint Pétersbourg, que vous avez d’ailleurs qualifié de capitale culturelle, plutôt qu’à Moscou. S’agissait-il d’une question de distance entre ces deux villes ?

Eh bien, il aurait toujours été plus économique d’aller à Moscou car la ville est tellement grande qu’il y a toujours des vols, il y a trois aéroports ! Mais vous savez à Moscou, tout est question d’argent alors qu’à Saint Pétersbourg, c’est la culture qui est au premier plan, que ce soit dans la ville ou bien dans l’esprit des habitants. Il y avait de grosses maisons d’édition qui publiaient un peu tout et n’importe quoi, tandis qu’à St Pétersbourg, les éditeurs savent ce qu’ils font et se démènent pour le faire bien. D’ailleurs, quelques années avant la crise du COVID, une des plus grosses maisons d’édition, EKSMO, qui est un peu le Hachette russe, a acheté KOMILFO. Mais à cette époque j’avais déjà été viré de KOMILFO et je travaillais en indépendant ! Après le rachat, KOMILFO m’a elle-même repris ! Aujourd’hui vous avez beaucoup d’éditeurs qui ont été racheté par des grosses compagnies moscovites, tandis qu’à Saint Pétersbourg, il reste quelques petites maisons d’édition.

Donc aujourd’hui vous faites techniquement partie du groupe EKSMO ?

C’est ça oui.

Faites-vous toujours partie de KOMILFO ou bien vous êtes un affilié à cette dernière ?

Je vais faire de mon mieux pour vous raconter l’histoire de façon la plus simple ! [rires] J’ai été viré en 2016 de mon poste chez KOMILFO pour des raisons personnelles. Certaines de mes connaissances m’ont très gentiment aidé à retrouver du travail dans une toute petite maison d’édition appelée KOMFEDERATION où je suis devenu éditeur en chef. Cette maison d’édition s’occupait surtout de publier des titres beaucoup plus underground par des auteurs russes. C’est ainsi que j’ai publié Prison Pit de Johnny Ryan, Fante Bukowski et beaucoup des titres publiés chez Fantagraphics et chez Drawn and Quarterly. Et bien évidemment j’ai publié beaucoup d’artistes russes, ce qui a permis de développer une culture comics propre à la Russie. Il faut savoir que je travaillais seul, j’étais donc soumis à beaucoup de stress et j’étais quasiment en burn-out.

Nous avons également ce genre d’éditeurs en France où il n’y a qu’une seule personne. Ce genre de maisons d’édition ne peuvent subsister que si vous avez l’énergie pour le faire.

Aussi en 2019, alors que je venais d’avoir 30 ans, mon ancien patron m’a contacté et m’a demandé si j’étais intéressé par un rachat. Je lui ai répondu : « Faites ce que vous voulez, achevez-moi ! ». Je suis donc devenu rattaché au département comics d’EKSMO pendant un moment. Puis le COVID est arrivé et il fut très difficile de travailler dans l’édition, et ce dans le monde entier. Cela dit, ce fut extrêmement compliqué pour les éditeurs indépendants russes. Je travaillais de la manière suivante : je publiais environ 1000 exemplaires d’une œuvre indépendante. Vous savez, 1000 livres, c’est beaucoup pour le marché russe. A titre d’exemple, un trade paperback de Spider-Man tourne aux environs de 3000 exemplaires pour 145 millions d’habitants, ce qui n’est pas grande chose.

D’autant que quand on parle de 3000 albums, cela ne comprend que les livres imprimés, et non le nombre d’exemplaires vendus.

Exactement. Je publiais donc un millier d’exemplaires d’une œuvre d’un artiste local qui seraient vendus lors d’un évènement, une séance de dédicace par exemple. Si je parvenais à en vendre 300, c’était un jeu d’enfant de vendre le reste. Mais à cause du COVID, on ne pouvait plus organiser de rencontres, donc plus de dédicaces etc. A ce sujet, appartenir à l’entreprise qui détient le monopole a été bénéfique durant cette période. Nous avons donc survécu durant deux ans jusqu’à ce que la guerre en Ukraine éclate. Dès lors ce fut de plus en plus compliqué de travailler, notamment en rapport avec la liberté d’expression. Et évidemment, la grande majorité des comics underground abordent ce sujet ! Nous avons donc décidé d’arrêter la marque KOMFEDERATION, nous l’avons d’ailleurs arrêtée dès mon départ de la Russie pour l’Europe. A l’heure actuelle, KOMILFO est encore en activité et je suis en quelque sorte l’éditeur en chef de toute la section « BD étrangère ».

Avant cet entretien vous m’expliquiez que la publication de comics en Russie est très différente qu’en France ou en Europe. Pouvez-vous nous expliquer comment cela fonctionne ?

Alors, dans un premier temps il faut savoir qu’en Russie, le comics n’est pas du tout populaire ! Si on compare avec les pays de l’ex Yougoslavie, ces derniers possèdent une culture de la bande dessinée bien plus ancrée, alors qu’en Russie ce type de livre n’a jamais été populaire. Evidemment nos parents lisaient des comics mais cela n’était jamais appelé comme tel, on parlait de « smeshnye kartinki », c’est-à-dire des « images rigolotes » que l’on trouvait dans des magazines pour enfants. J’ai également suivi des cours sur l’histoire des comics en Russie, donc je connais la raison sous-jacente mais ce sera sans doute pour la prochaine fois ! [rires] Les comics n’ont donc jamais été populaires. Je crois que le premier effort pour publier des comics à destination d’un large public s’est passé un peu après la chute de l’Union Soviétique et l’abolition du rideau de fer. J’étais enfant à l’époque et je me souviens que les franchises disponibles étaient très variées comme Indiana Jones, Jurassic Park et les Tortues Ninjas.

Déjà à cette époque !

Hé oui déjà ! Oh et il y avait Elf Quest également ! Je me suis toujours demandé ce qui avait poussé quelqu’un à vouloir publier ce comics en Russie ! Si vous nous lisez, merci à vous ! Grâce à Elf Quest, le moi de huit ans a connu ses premiers fantasmes !  [rires] Enfin bref… Les crises économiques se sont succédé… Aussi quand je suis arrivé dans le milieu, vers le début des années 2010, il n’y avait que quelques éditeurs indépendants qui essayaient de publier par eux-mêmes des albums. Il n’y avait aucune grosse maison d’édition. De temps à autres, de grosses enseignes comme Azbooka ou Amphora mettaient la main sur des licences suite à la sortie d’un film par exemple. C’est ainsi que furent par exemple publié Watchmen, 300 ou Sin City de Frank Miller. Cela dit leurs ventes furent très faibles car personne ne s’y intéresse…

Vraiment ?! Pourtant tout ce qu’a pu faire Frank Miller est considéré comme un chef d’œuvre dans le reste du monde ! Il est très apprécié en occident ! Il est intéressant d’observer que malgré les films, il n’attire pas plus que ça en Russie.

Disons que les ventes furent convenables. Il y avait bien quelques éditeurs indépendants qui tentaient de publier du Marvel en single issue à cette époque, ce qui est plutôt bizarre quand on y pense mais c’est malgré tout grâce à ces albums que je suis rentré dans le métier. Je voulais faire la même chose ! Cela dit, grâce aux films Marvel, les comics ont commencé à devenir de plus en plus populaires. Je crois bien qu’à l’heure actuelle, notre plus gros best-seller reste Deadpool Kills the Marvel Universe, nous avons dû en vendre quelque chose comme 90 000… Ou peut-être 60 000… Je ne me souviens plus du nombre exact…

Cela reste énorme !

Tout à fait. Il n’y a pas beaucoup d’autres exemples du même type. Peut-être Rick et Morty, mais je n’en ai pas d’autres qui me viennent à l’esprit.

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Quand vous éditiez ces albums, comment faisiez-vous pour choisir quels titres vous alliez publier ? Pourquoi avoir choisi Deadpool Kills the Marvel Universe quand il existe tant d’autres titres Deadpool, et de récits chez Marvel ? Spider-Man est par exemple très populaire, tout comme Avengers ou X-Men… Pourquoi les lecteurs russes seraient plus intéressés par un type qui tue l’univers Marvel ?

C’est intéressant car je ne pense pas que Spider-Man est aussi populaire que Deadpool en Russie !

C’est peut-être une question de culture ?

Sans doute oui…

Vous ne pouvez pas trop l’expliquer de manière rationnelle ?

Je pense pouvoir l’expliquer… Évidemment, les lecteurs de mon âge associent Spider-Man à leur enfance. Nous n’avions certes pas de comics mais il y avait le dessin animé de 1994.

Et peut-être aussi des jouets à son effigie ?

Quelques-uns oui. Au sein de notre maison d’édition, nous essayions de publier les titres que nous aimions le plus. En tant qu’éditeur, c’est toujours une bonne chose de publier deux titres pour votre lectorat et un pour vous ! Aussi les premiers titres que nous avons acheté furent des albums Marvel, c’était l’idée de mon ancien patron et de mes collègues. Les trois premiers titres que nous avons publiés furent Deadpool Kills the Marvel Universe, Hawkeye de Matt Fraction et David Aja ainsi que le Daredevil de Mark Waid. Ce furent donc nos trois premiers « pas » dans l’édition ! Nous avons ensuite acheté de plus en plus de titres Spider-Man. Certaines de ces histoires avaient d’ailleurs déjà été publié auparavant par une maison d’édition davantage spécialisée dans les ouvrages dits « classiques », tels que des romans. Ils avaient par exemple édité Secret Invasion mais bien avant que toute l’industrie du comics n’apparaisse en Russie.

Civil War également ?

Tout à fait, toujours par cette maison d’ailleurs appelée « Comic books limited » ou quelque chose du genre. Mais encore une fois, ces albums sont parus bien avant l’émergence de toute l’industrie comics en Russie. Je me souviens avoir acheté ces titres durant des soldes sur Amazon pour moins d’un euro !

Mais il s’agissait bien de titres publiés de manière officielle ?

Oui oui, j’ai d’ailleurs eu droit aux coulisses de leur publication grâce au type qui y travaillait et qui était en charge de l’édition. Si vous vouliez acheter un titre Spider-Man, il fallait également acheter un titre des 4 Fantastiques. Il était en effet important pour Marvel et Panini d’avoir des titres 4 Fantastiques présents sur le marché russe, mais en Russie tout le monde se moque de ces personnages !

Surtout si l’on prend en compte l’origine des 4 Fantastiques dans le contexte de la course à l’espace entre les Etats-Unis et l’URSS à l’époque. Nous parlions des différences en termes de publication, et vous m’expliquiez que les comics n’étaient pas forcément très populaires en Russie.

Parlez-vous des comics étrangers ou bien de l’ensemble du marché ?

Nous pouvons parler des comics étrangers puis parler de la production locale.

Très bien. Comme je vous le disais, il y a très peu de comic-shop en Russie. A Moscou et à Saint Pétersbourg il y a deux boutiques très sympas avec des employés qui peuvent venir vous conseiller et vous aiguiller sur les titres à lire. En ce qui concerne le reste du pays, et je vous rappelle que la Russie est un pays immense, vous ne pouvez pas trouver ce genre de services en boutique. Vous avez donc la possibilité d’utiliser internet. Mais pour vous dire la vérité, je crois bien que nous ne savons pas encore faire la promotion et vendre nos propres albums ! Nous n’en sommes qu’à nos premiers pas dans ce milieu !

Je me souviens qu’à l’époque nous avions sur l’équivalent Russe de Facebook, VKontakte, des groupes locaux sur lesquels nous annoncions les titres que l’on venait de publier, et c’est tout ! Il n’y avait pas de communauté en tant que telle, nous nous contentions de faire le déplacement lors d’évènements locaux où nous essayions de vendre nos titres. Il n’y avait pas d’industrie à proprement parler. Comme je vous le disais plus tôt, il y avait bien une Comic Con mais je crois bien que sa première édition remonte à 2015 ou 2016 et le comics ne représentait qu’une toute petite partie de l’évènement. Il y avait bien un autre festival à Moscou dédié à la bande dessinée, KomMissia, mais qui n’était pas centré sur la vente de comics étrangers. Il s’agissait plus pour des artistes russes de rencontrer d’autres artistes russes. Ce qui est d’autant plus bizarre c’est que par exemple Brian Bolland a été invité lors de ce festival, alors qu’aucun de ces albums n’étaient édités en Russie à l’époque ! Il est donc venu dire bonjour, faire quelques conférences, et il est rentré chez lui !

Killing Joke n’était pas édité non plus ?

Hé non… A l’heure actuelle, il existe une édition de Killing Joke. Oh ce qui me fait penser à la place de DC en Russie !

Effectivement nous avons surtout parlé de Marvel jusqu’à présent.

Nous étions spécialisés dans l’édition de titres Marvel, mais notre némésis était spécialisée dans l’édition de titres DC ! Ils avaient une philosophie différente dans leurs échanges avec DC. Marvel était prêt à vendre leurs licences à n’importe qui, même aux plus petits éditeurs, ils pouvaient leur vendre par exemple trois singles issues sans aucun problème. Je pense que c’est d’ailleurs pour ça que Marvel s’est effondré sur le marché russe : il y avait trop de titres publiés chez onze maisons d’édition différentes ! Je pense par exemple à Foolkiller, Spider-Gwen

Spider-Gwen était plutôt populaire, ce qui n’est pas le cas pour Foolkiller… En France et dans la plupart des pays Européens, il n’y a qu’une seule maison qui possède les droits de publications des titres Marvel, il s’agit de Panini. On les retrouve même au Brésil. Mais donc en Russie, si par exemple je voulais éditer un titre Spiderman, je pouvais rentrer en contact avec Marvel pour négocier les droits ?

Avant la guerre en Ukraine oui. Ce qui est amusant c’est qu’ils essayaient de garder les mêmes héros chez les mêmes éditeurs. Vous aviez par exemple Spider-Man, Daredevil et Deadpool chez tel éditeur, Thor chez un autre etc. Les plus petits éditeurs tentaient de grapiller les miettes. Je me souviens qu’un éditeur avait réussi à acquérir les droits pour les Marvel Original Graphic Novels qui comprenaient Spider-Man, le Surfeur d’Argent etc. C’était fou ! Un autre éditeur qui avait obtenu les droits de la série Ultimates s’est mis à éditer Ultimate Spider-Man. C’était le Far West ! Je me souviens que mon ancien patron achetait des titres pour éviter qu’ils ne tombent dans les mains de potentiels concurrents !

Est-ce que vous finissiez par les publier quand même ?

Oui oui, nous éditions tout. En ce qui concerne DC, ils ont eu pendant très longtemps un seul partenaire : Azbooka. Je n’étais vraiment pas en accord avec leur manière de travailler. La philosophie que nous partagions avec mes collèges et mon patron était la suivante : la Russie ne dispose pas d’une culture comics en tant que tel. Pour la créer, il faut la développer. Et pour la développer, il faut rendre les comics abordables. Il faut qu’un lecteur lambda qui vient en librairie pour s’acheter un roman comme du Tolkien par exemple, puisse voir des comics et se dire « Tiens, si j’essayais ? ». Les livres en Russie coutent beaucoup moins cher qu’en Europe, même maintenant avec toutes les sanctions économiques ! Pour mille roubles, ce qui correspond aujourd’hui à environ dix euros, vous pouviez acheter à l’époque trois paperbacks.

Ok… Ça fait beaucoup effectivement !

Le taux de change était différent à l’époque mais grosso modo, 10-15 euros vous donnaient accès à trois albums.

Aujourd’hui c’est tout juste un livre en France !

C’était donc notre philosophie à l’époque : il fallait que les gens puissent risquer d’investir une dizaine d’euros. Si vous achetiez par exemple Deadpool Kills the Marvel Universe, Hawkeye et Daredevil, si le premier ne vous plaisait pas, vous aviez le deuxième qui vous touchait peut-être davantage. A l’inverse, notre ancien concurrent publiait des éditions très chères, comme des éditions collectors par exemple avec un dos toilé, des bonus à l’intérieur. Killing Joke par exemple a été publié avec le script, les crayonnés etc. Ce qui rendait ces ouvrages très chers. Ils se concentraient forcément sur les personnages les plus populaires comme Batman ou Superman. Ils avaient donc de très bonnes ventes car tout le monde aime Batman, ce que je ne comprends pas mais bon…

Vraiment ?

Je n’aime pas vraiment Batman…

Comment ça ?!

C’est sans doute parce que je suis de gauche ! [rires] Les récits sont intéressants et les dessins superbes mais quand même…

Vous n’aimez pas l’idée d’un milliardaire qui se déguise en chauve-souris pour tabasser des pauvres…

C’est ça oui.

Je comprends, c’est une vision plutôt commune du personnage.

Tenez, c’est un peu hors sujet, mais vous savez qu’en Russie, les comics ne sont jamais dénommés « comics » en tant que tel ? Il y a une raison derrière ça, et cette raison s’explique à cause de Batman et Superman. Après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, vers la fin des années 40, début des années 50, un des auteurs russes pour enfants les plus célèbres se rendit aux Etats-Unis dans le cadre d’un échange culturel. Nous étions juste avant l’apparition du Comics Code américain et il y avait de très nombreux comics d’horreur, de crimes etc. Aussi, quand ce vieux bonhomme soviétique a débarqué aux Etats-Unis et vit ce qu’il se passait…

Il fut scandalisé ?

Exactement ! Une fois rentré en URSS, il écrivit un long article intitulé… Je ne me souviens plus trop de la traduction mot à mot mais le titre ressemblait à quelque chose comme : « Comment les comics ravagent l’esprit des jeunes américains ».

Vous avez donc eu votre propre Fredric Wertham.

Tout à fait. Il explique dans son article qu’en substance, les comics illustrent le fait que la société ne peut rien faire contre le crime et que la solution ne peut provenir que d’un scientifique ou d’un milliardaire. La police ne pourra jamais vous venir en aide, vos amis ou votre famille ne pourra pas vous aider non plus. Et pour un soviétique qui était convaincu que la communauté peut tout régler, c’était la chose la plus stupide imaginable. Ce que je trouve drôle c’est qu’aux États-Unis dans le même temps, si je me souviens bien, les parents pensaient que les comics n’étaient que de la propagande communiste ! Mais revenons au sujet principal !

Vous expliquiez que les publication russes DC étaient plus chères. Gardez à l’esprit que si vous n’avez pas de lectorat, vous ne pouvez pas avoir d’édition collector. Est-ce que ce genre d’édition trouvait suffisamment preneur pour être rentable ?

Je ne sais pas si vous avez le même débat en France mais en Russie il y a ce clivage très fort entre les gens qui préfèrent les éditions en « hardcover » et ceux qui préfèrent le format souple.

C’est le cas en France aussi.

Mais en France vous pouvez avoir les deux formats ?

Pas vraiment car certains éditeurs il y a un peu plus de dix ans, vers 2012, et je pense notamment à Urban Comics, ont décidé de publier leurs titres DC en cartonné uniquement. A l’époque, cela était plus économique de les publier ainsi et vous pouviez les vendre à un prix plus raisonnable, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Mais bien avant ça, le format souple était la norme. Depuis l’arrivée d’Urban sur le marché, tous les autres éditeurs ont arrêté la publication de format souple au profit du cartonné. Pour autant, nous observons aujourd’hui un retour du format souple car c’est un format qui redevient plus économique. Nous avons donc bel et bien ce débat aussi en France. Certains préfèrent le dur car les albums s’abîment moins, d’autres le souple car c’est moins cher… C’est un éternel débat…

Je vois ce que vous voulez dire car pas plus tard qu’hier je suis passé chez Aaapoum Bapoum et j’ai aperçu Preacher en format souple…

Ah mais c’est en format poche ! Vous pouvez avoir l’édition cartonnée pour environ 30 euros et la version poche pour 10.

En ce qui concerne la Russie, vous ne pouvez avoir que des formats trade paperback ou bien des hardcover. Pendant très longtemps, les titres Marvel étaient édités en trade paperback, et DC en hardcover. Cependant, depuis 2019, nous avons commencé également à publier notre propre édition collector que nous avons appelé la « Marvel Golden Collection » dans laquelle nous rééditons d’anciens récits édités avant notre entrée sur le marché comme Civil War

Y-a-t-il une industrie dédiée à l’impression en Russie, ou bien faites-vous appel à des sous-traitants étrangers ?

Non nous imprimons tout en Russie. C’est un pays très grand avec beaucoup d’arbres ! L’entreprise d’impression avec laquelle nous travaillions était super mais peu d’entreprises pouvaient réaliser par exemple une couverture en relief ou ajouter un effet de brillance… Mais nous n’avions jamais trop de problèmes en temps normal. A cause des sanctions actuelles, c’est devenu plus coûteux. Aux premiers jours de la guerre en Ukraine, nous avons découvert avec surprise que la plupart des produits utilisés pour rendre le papier blanc venaient de Finlande, et de nombreux pays avaient décidé de stopper leurs relations avec la Russie. Et donc au début du conflit, le papier blanc est devenu tellement cher que maintenant nous utilisons du papier recyclé un peu marron… Il serait cependant possible et plus économique d’imprimer en Chine mais comme la Russie est un pays très bureaucratique, mes collègues et moi-même ne voulons pas nous frotter à ce genre de casse-tête.

Sans oublier la distance qui sépare Saint Pétersbourg de la Chine…

Je sais que les gros éditeurs comme EKSMO ont établi des réseaux entre les deux pays et vous n’êtes pas sans savoir qu’en ce moment la Russie et la Chine sont très amis ! Mais cela représente beaucoup trop de paperasse et comme tout bon Russe, je hais la paperasse administrative ! C’est dans nos gênes ! Oh et en parlant d’héritage, de hardcover etc. Durant l’époque soviétique, ce débat sur le format faisait déjà rage. De nombreux livres étaient édités en Russie ; je pense à Hemingway et tant d’autres qui furent publiés à des millions exemplaires en format rigide. J’ai en tête mon grand-père qui possédait des centaines de romans d’aventures en hardcover. Mais dans le même temps, comme il y avait de la censure, tous les auteurs interdits comme Soljenitsyne qui critiquaient l’Union Soviétique mais qui y résidaient, étaient publiés dans des éditions plus artisanales par des particuliers, ces livres étaient publiés en format souple. Après la chute de l’URSS, beaucoup de russes ont gardé en tête cette conception : si vous voulez quelque chose de sérieux et d’officiel, il faut que votre livre soit en format cartonné. Si c’est du format souple, cela relève plus de l’underground, de l’illégal.

Revenons au sujet qui nous intéresse…

Désolé c’est mon côté hyperactif !

Ne vous inquiétez pas, ces détours dans la conversation sont très intéressants et c’est aussi le but de ce type d’entretien. Si nous revenons au sujet de l’édition de licences, nous avons donc vu qu’il y avait de grandes différences entre Marvel et DC. Qu’en est-il des autres éditeurs comme IDW ou Dark Horse ? Est-ce que cela fonctionne de la même manière pour les Tortues Ninjas par exemple ? Je suppose que vous avez les droits pour la série de Tom Waltz, mais est-ce également le cas des différents spin-offs ?

Concernant les Tortues Ninjas, nous avons effectivement acheté l’ensemble de la série. Avez-vous déjà entendu parler de cette hypothèse selon laquelle les idées flottent autour de nous et que parfois elles traversent l’esprit de différentes personnes au même moment ? Quand nous sommes entrés en contact avec notre interlocuteur chez Nickelodeon pour acquérir les droits de la série de Tom Waltz, on nous a averti qu’un autre éditeur avait déjà acheté les droits de la série originelle, celle de [Peter] Laird et [Kevin] Eastman. Ce qui est drôle c’est que nous avons sorti le premier numéro de notre série en même temps que la leur ! Il y avait donc un peu de concurrence mais sans animosité. Cela dit il y a eu une bonne raison pour laquelle nous avons arrêté de publier les Tortues Ninjas : l’intermédiaire qui gère les licences s’occupe également des produits dérivés. La personne avec qui nous travaillions au début était très compréhensive de la complexité du marché et des difficultés que l’on pouvait rencontrer. Sa remplaçante n’avait pas la même vision, il fallait surtout vendre des jouets, des livres pour enfants et pleins d’autres produits dérivés.

On nous a fait comprendre que si l’on voulait continuer à publier les Tortues Ninjas, il fallait leur faire une nouvelle offre à disons, deux millions de rouble. Ce n’est clairement pas possible d’amasser une telle somme en Russie dans le comics, et c’est ainsi que nous avons dû arrêter la publication. Concernant Image, nous avons acheté la série Walking Dead en entier mais d’ordre général, j’essaie de rester prudent quand nous achetons des titres. J’essaie toujours de voir si les premiers albums se vendent correctement, au risque de laisser tomber telle ou telle série. C’est toujours le risque quand vous éditez des séries ongoing, les Américains peuvent annuler une série au bout de quelques numéros. Je parle en état de cause car j’étais éditeur de Manhattan Projects et Sex Criminals.

Sex Criminals n’a jamais été terminé en France non plus… Glénat n’a publié que la moitié de la série…

Oh d’accord… En ce moment par exemple nous éditons Last Man. Nous publions les six premiers volumes pour voir si l’on parvient à vendre du manga français sur le marché russe, ce qui reste très dur. Nous nous en sortons plutôt, nous avons réalisé une campagne de crowdfunding et avons réussi à vendre cinq cents coffrets comprenant les six tomes. Pour ce genre de publication, c’est un franc succès ! C’est ainsi que nous fonctionnons : on en achète quelques volumes, on regarde comment ils se vendent et décidons de continuer ou non.

Vous fonctionnez donc de la même manière avec les éditeurs américains qu’européens comme Casterman qui possède les droits de Last Man.

Tout à fait. Mais comme je l’expliquais, les éditeurs américains à l’heure actuelle ne travaillent plus avec la Russie et ce depuis la guerre.

Donc depuis février 2022 ?

Exact.

Vous ont-ils notifié le jour suivant où ont-ils tout simplement coupé les ponts ?

Hé bien ils ont coupé les ponts…

Ils savent pourtant bien que vous n’êtes pas responsable du conflit ?

C’est vrai mais vous savez c’est le business, je les comprends. Evidemment quand le conflit a éclaté, tout le monde était abasourdi qu’une telle chose puisse se produire. Dans un premier temps nous avons attendu de voir comment les choses allaient se passer mais c’était silence radio de la part de nos partenaires mais ils ont fini par nous contacter en nous disant qu’ils ne pouvaient plus travailler avec nous. A ce sujet j’ai deux manières de voir les choses : d’un point de vue personnel, je ne pense pas que cela soit très juste de leur part car nous restons les mêmes malgré tout, nous sommes les mêmes personnes. Il n’y a pas énormément de russes qui soutiennent ce conflit… Mais d’un point de vue professionnel, je les comprends. Je comprends par exemple que Disney ne veuille pas être discrédité car l’entreprise travaille avec la Russie. Au moins nos partenaires ont bien voulu que nous continuions à publier les séries pour lesquelles nous avions déjà signé des contrats, c’est ainsi que des titres Marvel ont pu être publiés en Russie jusqu’à fin 2023. Merci Panini et Marvel ! En revanche, d’autres sont restés silencieux malgré la signature de contrats, et le sont encore d’ailleurs ! [rires]

Comme je voyage un peu partout et que je vais dans des foires aux livres, j’en rencontre certains qui me répondent souvent que cela ne vient pas d’eux mais de leur hiérarchie. Ce que je comprends car j’ai aussi un patron… IDW s’est d’ailleurs manifesté l’an dernier, ce qui fut un petit miracle en soi ! [rires] Nous avons pu acquérir les droits de quelques séries. Nous publions en ce moment Dark Spaces et d’autres titres sont en production. DSTLRY a bien voulu que nous devenions leur distributeur en Russie. Somna et Gone ont déjà été publiés et nous en sommes très fiers ! C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je continue à travailler pour un éditeur russe. Comme je vous le disais, quand j’étais plus jeune, un type a décidé de publier Elf Quest qui a construit une grande partie de mon imaginaire !

Vous voulez donc être ce type pour une autre génération ?

Tout à fait ! A l’heure actuelle, nous sommes peut-être l’un des rares éditeurs à être en mesure de publier des œuvres étrangères traduites. Et je sais que les œuvres que nous allons publier ensuite seront lues par nos lecteurs. J’essaie de publier des histoires qui permettront peut-être à nos lecteurs d’échapper un moment à la réalité brutale qui les entoure, ou bien leur permettre d’adopter un autre regard sur ce qui se déroule autour d’eux. Un des ouvrages que nous publions, Journal inquiet d'Istanbul, est un livre important selon moi. Je suis très fier d’avoir réussi à le publier en Russie, car cette histoire ne parle pas tant de la Turquie, mais plus de ce que l’on peut ressentir en vivant en Russie actuellement. Le récit se déroule dans les années 80 qui furent une période étrange et très conservatrice en Turquie puis dans les années 90 qui furent très violentes.  Le livre parle également d’un chef d’état très puissant, qui est arrivé au pouvoir avec le soutien d’un pays mais qui finit par transformer la société en une entité très conservatrice. Je ressens la même chose en Russie !

Quand j’ai lu l’album, je savais que je voulais le publier en Russie. Vous savez nous avons cette blague en Russie : un Américain et un Russe parlent de la liberté d’expression. L’américain dit : « Je peux aller sur la place centrale dans ma ville et crier ‘JE HAIS LE PRESIDENT DES ETATS-UNIS !’ ». Le Russe répond : « Moi aussi je peux aller sur la place centrale pour crier ‘JE HAIS LE PRESIDENT DES ETATS-UNIS AUSSI !’ ». Vous voyez ? C’est pourquoi publier ces livres est important. Si on ne le fait pas, il n’y aura plus que de la propagande de disponible pour les lecteurs, ceux pour qui je travaille depuis 13 ans maintenant.

Vous y avez peut-être déjà répondu mais cela m’amène à une autre question : y a-t-il une quelconque forme de contrôle dans ce que vous publiez ?

Il n’y a pas de censure gouvernementale à proprement parler. Je dirais qu’il y a plus une forme d’auto-censure à l’heure actuelle en Russie. Il y a énormément de lois très restrictives : la manière dont elles sont formulées reste très vague et incertaine. Il y a par exemple cette loi qui interdit toute « propagande trans », mais qu’est-ce qu’ils entendent par « propagande » ? Ce n’est pas clairement défini. C’est également le cas pour toute représentation de relation LGBTQIA+, en Russie vous ne pouvez pas faire de "propagande" pour promouvoir ce genre de relation. Mais encore une fois, il n’y a aucune définition claire de ce qu’ils entendent par propagande. 

Imaginez que vous avez un personnage gay dans une série -et cela peut tout simplement être deux femmes qui s’embrassent par exemple- si jamais quelqu’un du gouvernement mal luné ce jour-là tombe sur votre série, cette dernière sera envoyée aux autorités et vous risquez de gros problèmes ! Je vous parle de ça car nous avons eu un exemple récemment : en 2019, nous publiions la série Gennady the Pigeon, par une artiste ukrainienne se faisant appeler Koro. Il s’agissait juste d’une série humoristique sur un pigeon misanthrope. Vous aviez ce gag par exemple qui montre que tous les pigeons chient sur une statue, mais il n’y a que Gennady qui le fait pour des raisons politiques. Sur une autre de ces pages, on nous explique que tous les pigeons se ressemblent, peu importe leur sexe, et que donc parfois, il se passe ce qui doit se passer ! Sur la page, on voit un beau pigeon tout blanc que Gennady drague. A la question « Tu t’appelles comment ? », le pigeon en question répond : « Dmitry ». La dernière phrase de la page est donc la suivante : « C’est pourquoi Gennady préfère penser qu’il est pansexuel ». Vous voyez, ce n’est qu’une blague stupide sur les pigeons, on ne parle pas d’êtres humains. L’an dernier, une folle a envoyé une lettre au gouvernement se plaignant d’une soi-disant propagande homosexuelle sur cette page… Ils ont donc fait des recherches au sujet de l’autrice qui est ukrainienne et qui soutient l’armée de son pays. Cette affaire à fait grand bruit et notre maison d’édition a écopé d’une amende d’environ 9000€, juste pour une blague… C’est pourquoi dorénavant nous préférons ne prendre aucun risque.

Ndlr : deux semaines après l'enregistrement de ce podcast, onze personnes de la maison d'édition Eksmo étaient arrêtées par le régime russe pour "propagande LGBT".

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Sans compter le fait que chaque mois, de nouvelles lois apparaissent. La plus récente stipule que toute représentation de drogues est interdite. Vous ne pouvez même plus les mentionner. Ce qui veut dire que tous les livres de Kerouac, tous les livres par des auteurs beatniks sont interdits dorénavant. Nous avons par exemple édité un livre sur Basquiat. C’est quelqu’un qui a eu un rapport à la drogue très important. Il faut donc que d’ici le mois de septembre, nous ayons vendu tous nos exemplaires avant que la loi ne soit promulguée. Encore pire : nous avons cette loi qui va interdire toute promotion des couples sans enfants. Par exemple, parler des complications après une grossesse. Ainsi, cette loi va rendre illégal un grand nombre de livres féministes. Nous éditions par exemple l’album Single Mothering qui explique à quel point cela est difficile d’élever un enfant quand vous êtes une mère célibataire. Si ce livre tombe entre les mains de la mauvaise personne, il risque d’être lui aussi interdit. Voilà comment cela se passe en Russie… Si jamais nous récupérons les droits pour des séries de super-héros, nous nous porterons mieux ! [rires] Elle seront moins compliquées à publier !

Mais si vous ne pouvez plus parler de genre, de drogues, de sexe, quel genre de livre pouvez-vous publier ? C’est comme un nouveau Comics Code…

C’est vrai. D’autant que cela ne s’applique pas qu’aux livres mais également à la musique, à l’audiovisuel etc. Pour vous dire, même Scott Pilgrim est interdit en Russie à cause de thématiques LGBTQIA+. Cela dit, un éditeur a trouvé le moyen de le publier au Kazakhstan (qui faisait partie de l’Union Soviétique). C’est un marché intéressant car 80% des habitants de ce pays parlent russe et beaucoup d’exilés russes s’y sont installés depuis le début de la guerre. Nous verrons comment cela fonctionne, d’autant qu’ils n’ont pas toutes ces lois absurdes.

Qu’en est-il de la publication d’artistes russes ?

Il y a trois cas de figure en ce qui concerne les artistes russes. Il y a les indépendants avec qui j’ai une certaine proximité ! Il y a les auteurs un peu plus mainstream ainsi qu’un mouvement assez récent en Russie : les influenceurs qui se lancent dans la bd. Avez-vous la même chose en France ?

Oui c’est le cas ici aussi. D’ailleurs, un des mangas les plus vendus en France l’an dernier est un manga réalisé par un influenceur.

Est-ce qu’il est bien ?

Je ne sais pas je ne l’ai pas lu. Ce n’est pas forcément ce qui m’intéresse le plus, c’est un manga de type shonen neketsu… Je suis trop vieux pour ce genre de manga et cela ne m’intéresse pas vraiment. Mais c’est chouette si cela aide de jeunes lecteurs à lire leur premier manga, ce n’est juste pas pour moi. Je l’aurais sans doute adoré étant ado…

C’est ce genre de publication qui se vend le mieux. En Russie, le best-seller en termes de bande-dessinée est un album pour enfants réalisé par un artiste également animateur, qui est plutôt bon dans son domaine mais concernant sa bd… Elle n’est pas géniale mais il en a pourtant vendu quelque chose comme 270 000 exemplaires. C’est le plus gros chiffre de vente dans l’histoire de l’édition de bande dessinée russe. Il existe également quelques artistes sur Instagram qui vendent plutôt bien, mais c’est vraiment le seul à atteindre ce genre de chiffre.

Mais cet artiste est-il affilié au gouvernement russe ? Pensez-vous qu’il dispose d’une certaine liberté de ton ?

À l’heure actuelle il vit en Italie ! C’est le point commun entre beaucoup d’artistes…

Ils vivent à l’étranger…

Et vous savez, on parle d’un livre pour enfants donc bon…

Il pourrait très bien aborder la question de l’amitié entre deux garçons par exemple.

Eh bien figurez-vous que l’on peut trouver dans son album un léger commentaire sur le fonctionnement de la politique et un message concernant la dictature. Connaissez-vous l’œuvre Cipollino ? C’est une œuvre italienne plutôt populaire qui parle d’un petit garçon oignon qui combat la dictature des tomates et des citrons ?

Pas du tout.

C’est une histoire très populaire en Russie par Gianni Rodari, ce fut d’ailleurs mon premier conte pour enfant préféré. La bande dessinée en question a à peu près le même ton mais n’est pas ouvertement anti-Poutine, elle n’a donc pas trop de problème. Passons aux œuvres plus indépendantes. Elles se vendent difficilement mais les histoires sont géniales. Certaines autrices que l’on peut considérer comme indépendantes ont même été édité en France. Je pense notamment au magnifique récit d’Olga Lavrentieva, Sourvilo, qui a été édité par Actes Sud. C’est un peu le Maüs russe. C’est l’histoire plutôt triste de la grand-mère de l’autrice qui se remémore la Révolution russe, la répression de Staline, les deux guerres mondiales et la chute de l’Union Soviétique. C’est absolument formidable même si je ne suis pas forcément toujours en accord avec les prises de position de l’autrice… Mais nous ne sommes pas là pour parler des opinions des autres ! [rires]

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Une autre artiste intéressante, Julia Nikitina, a également été éditée chez La Boîte à Bulles. Son récit, Enfant de la nuit polaire, aborde la vie au Nord de la Russie. C’est très chouette également. Enfin, une artiste qui travaille avec moi, Masha Protas a été publiée dans Métal Hurlant, le numéro 8 je crois avec un peu de mon aide ! Comme il n’y a pas beaucoup de concurrence sur ce marché de l’indépendant, il n’y a pas de présentation formelle de votre planning de publication. Encore une fois c’est une question de culture. Il faut être chanceux et faire jouer son réseau. Malgré tout j’essaie de rester en contact avec ces artistes talentueux. Enfin, il existe une sorte de maison d’édition pour les titres plus mainstream, Bubble Comics.

C’est un nom bien trouvé car il se trouve que l’entreprise qui possède le site Comicsblog s’appelle également Bubble !

Cette maison se spécialise dans l’édition de comics plus grand public en Russie depuis 2012 je crois. Ils ont commencé avec quatre personnages, puis en ont rajouté, ont procédé à des relaunch, un peu comme les New 52 de chez DC, le tout avec des héros russes. Le personnage principal de cet univers est le Major Grom, qui est un major de police de Saint Pétersbourg qui combat le crime. Ils ont même tourné trois films autour du personnage que vous pouvez sans doute retrouver sur Netflix. Ce qui est intéressant c’est que cette série projette au monde entier une image fantasmée du pays. C’est une comédie policière avec de l’action. C’est d’ailleurs de bien meilleure qualité que les derniers films Marvel pour être honnête… En tout cas en ce qui concerne le premier film. Je crois qu’ils ont également réussi à publier des éditions anglaises…

En 2017 ils ont lancé une campagne de financement participatif pour éditer les récits les plus populaires. Ils font du plutôt bon travail. A leurs débuts, ils collaboraient avec le gouvernement pour des questions d’argent je crois. Je pars du principe que tant que l’argent est là et que vous faites du bon travail, il ne faut pas trop se poser de question. Le patron de cette maison, Artiom Gabrielanov, avec cet argent a pu s’entourer d’une très bonne équipe d’auteurs, et ils publient de très bons récits d’action. Il a l’œil pour savoir ce qui marche en comics. Même si l’une de ses premières productions, Red Fury, virait clairement dans la « sexploitation ». Ils ont néanmoins réussi à faire venir beaucoup d’artistes en Russie. C’est le cas par exemple de Mateus Santolouco qui a réalisé des variant cover lors de conventions. Ils ont réussi à regrouper de très bons artistes et auteurs. Ils ont même leur propre festival maintenant. Ils se débrouillent plutôt bien !

Quand vous éditez des artistes indépendants, est-ce que vous les payez en avance ? Comment cela se passe-t-il ?

Quand je suis arrivé sur le marché de l’indépendant en 2017, j’ai pris l’habitude de payer mes artistes en avance avant la première impression. Je me souviens que durant un festival, plusieurs représentants d’autres maisons d’édition sont venus me voir à mon stand et se sont offusqué de ce que je faisais. « Qu’est-ce que tu fais ? Arrête de piétiner nos plates-bandes ! ». Evidemment je ne comprenais pas ce que l’on me reprochait. On m’a demandé pourquoi je payais mes artistes. Eh bien parce qu’ils travaillent, non ? Forcément je ne pouvais pas les payer énormément, surtout concernant les royalties. En Russie, elles représentent 15% du prix d’un album, ce qui est très peu. Quoi qu’il en soit, ces types m’ont expliqué qu’au lieu de payer les artistes avec de l’argent, je pouvais leur donner l’équivalent en albums ! C’est donc à eux que revient le boulot de vendre leurs albums, d’en faire la promotion etc. C’est comme ça que fonctionnait l’édition en Russie avant mon arrivée !

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Soyons bien clairs : vous ne payiez donc pas vos artistes, mais à la place vous leur confiiez l’équivalent en nombre d’albums pour qu’ils les vendent eux-mêmes et ainsi récupérer 100% des profits sur les ventes ?

C’est ça.

Wow…

Cela fonctionnait comme ça chez certains éditeurs en 2017 en tout cas. Je suis sûr que certains étaient réglos et payaient leurs artistes, peut-être même très bien on ne sait jamais ! A l’heure actuelle la situation s’est améliorée mais les sommes que touchent les artistes pour leur travail restent encore très faibles : elles plafonnent encore à 15% environ. Evidemment, certains artistes russes réalisent des travaux pour l’étranger et ils peuvent se permettre de demander plus d’argent par page. Je pense notamment à Artyom Trakhanov. En temps normal, une page coûte 50€ : si vous payez plus, le livre n’en sera que plus cher et personne ne l’achètera…

Est-ce difficile de faire la promotion d’artistes russes à l’étranger, surtout en ce moment ?

Je dirais même que personne n’essaie à l’heure actuelle ! [rires]

Mais ce n’est pas ce que vous essayez de faire en Europe ?

Effectivement j’essaie… Je voyage depuis un an et demi maintenant, j’observe le marché à l’étranger. Je m’aperçois que bon nombre d’éditeurs et de lecteurs sont un peu frileux à l’idée de travailler avec les Russes. C’est d’ailleurs l’avantage d’une revue comme Métal Hurlant car ils mettent en avant des artistes russes (qui vivent à l’étranger eux aussi évidemment !). Vous savez, nos artistes sont très talentueux et sont même moins chers ! [rires] J’ai observé quelque chose d’autre, en France notamment. Vous avez déjà des séries qui parlent de la Russie. J’ai en tête notamment Slava, éditée chez Casterman.

Nous avons même eu chez Delcourt une bande dessinée qui parle de l’arrivée au pouvoir de Poutine qui le qualifie ouvertement de dictateur. C’est typiquement le genre d’album que vous ne pourriez pas importer en Russie.

En effet, un jour peut-être ! Quoi qu’il en soit, ces albums abordent la Russie du point de vue de la France. Evidemment, ma vision est celle d’un natif de Russie et elle peut-être plus difficile à appréhender pour un éditeur étranger. Quand j’ai quitté le pays en 2022, j’ai lancé mon propre site internet, stepan.cool. J’ai décidé de monter ma propre agence car je connais des artistes…

Vous avez un sacré réseau, déjà !

Certains éditeurs sont juste intéressés par des illustrations, mais pas pour des séries car le contexte ne s’y prête pas. Pour autant, j’ai quelques idées pour publier certaines séries en tant qu’éditeur indépendant, via un fanzine etc. mais cela demande beaucoup de ressources et je dois encore tâter le terrain. Ce qui me fait penser, nous évoquions Poutine un peu plus tôt. Parfois, le temps nous donne raison ! Il y a une quinzaine d’années, Actes Sud a publié l’album Le Maître et Marguerite, qui est une adaptation en bd de l’œuvre de Boulgakov. Vous en avez peut-être entendu parler ?

Pas du tout…

C’est un romancier russe qui a réalisé des œuvres très mystiques qui parlent de Jésus, du Diable dans le Moscou des années 30. C’est absolument génial. Nous avons donc des artistes russes de bande dessinée qui réalisent cette adaptation et à l’époque, personne n’en a voulu en Russie. C’est pourquoi l’album s’est retrouvé édité en premier sur le sol français. Ce n’est que dix ans plus tard que l’album fut enfin publié en Russie. Pendant une décennie, cette formidable adaptation d’un classique de la littérature russe se trouvait donc dans les étagères des librairies françaises parce que personne n’en voulait en Russie. Il aura fallu attendre que le marché de la BD se développe un tout petit peu en Russie pour enfin trouver cet album. Un autre exemple, celui d’Igor Baranko et de L’Empereur Océan, publié chez les Humanoïdes Associés. C’est un auteur Ukrainien et sa série est incroyable. Il y dépeint une Russie qui va à l’encontre de la vision utopique de la nation, dans un style très psychédélique. Je vous conseille vraiment de le lire, c’est formidable. Je crois que l’album a été publié fin 90, début des années 2000 mais on y retrouve tellement d’éléments qui font la Russie d’aujourd’hui ! La série dépeint des évènements qui se déroulent à l’heure actuelle ! De nouveau, cet album fut publié pour la première fois en France tandis qu’il aura fallu attendre 2017 pour voir une édition Russe. Et donc vous voyez, même si à l’heure actuelle certains albums ne peuvent être édité à cause de nos lois, il faut se dire qu’une dictature à quand même un bon côté : elle finit toujours par prendre fin.

Quels sont vos projets à l’heure actuelle ? Vous éditez encore des albums en Russie tout en vivant à l’étranger. Comptez-vous retourner en Russie, attendez-vous la fin de la guerre ou même la mort de Poutine ?

C’est une question un peu compliquée pour moi mais néanmoins plutôt intéressante à se poser. J’ai eu le temps de beaucoup y réfléchir durant ces deux dernières années d’exil. Vous savez, ma famille et mes amis vivent encore en Russie, peut-être ont-ils besoin de mon soutien sur place ? Mais d’un autre côté, j’ai visité la Serbie et la Croatie et j’ai donc pu voir comment se débrouillaient les pays libérés du joug impérial… Ce qui me plaît plutôt ! J’espère que la même chose pourra se passer en Russie… Je suis retourné au pays pour y voir mes amis… Bon peut-être 50% d’entre eux car l’autre moitié est dispersée autour du monde ! Le pays a beaucoup changé en deux ans… Où en suis-je donc dans ma réflexion aujourd’hui ? Je m’interroge encore beaucoup sur la Russie et cette idée d’empire russe. Il y a énormément de personnes talentueuses dans ce pays. Mais prenez par exemple Dostoïevski ou Boulgakov : ils eurent tous les deux des ennuis à cause de leurs idées. Et tenez, Dostoïevski est un bon exemple car il a dans le même temps travaillé pour la Russie en temps qu’agent de la propagande ! Il jouait sur les deux tableaux, tout comme Tolstoï. Enfin bref.

De mon côté, j’aime l’aventure et je cherche toujours à faire quelque chose d’intéressant pour la culture. Je n’aurais jamais pensé être un exilé russe, mais j’ai toujours été en faveur des échanges culturels. J’avais en tête de voir comment se faisaient les choses à l’étranger pour les apporter en Russie. Je suis tombé amoureux des comics en 2012 lors de ma première visite au magasin Album, à l’époque où il y avait deux étages : le rez de chaussée et le sous-sol. J’avais déjà lu quelques albums auparavant, quelques Deadpool mais j’ai surtout été choqué de voir à quel point la culture comics pouvait être riche et intéressante. J’ai donc décidé de l’importer en Russie, ce que j’ai réussi ! Ma première mission en tant qu’éditeur indépendant fut de rendre mes premiers albums aussi économiques que possible, il a donc fallu éditer de petits albums. Je me suis alors posé devant ma bibliothèque pour voir s’il y avait quelque chose d’intéressant. Je suis tombé sur ce petit fanzine que j’avais acheté en 2012 lors de ma visite à Paris, Héros sur Canapé, dessiné par Wandrille Leroy, qui est devenu un ami depuis. J’ai donc décidé de l’éditer, j’ai mis la main sur un traducteur franco-russe. J’ai contacté Wandrille pour lui demander son accord, qu’il m’a donné. J’ai toujours cru que mon métier fonctionnerait ainsi.

Aujourd’hui, je suis exilé. Pas complètement isolé car je reviens d’un séjour de deux mois en Russie pour gérer quelques problèmes personnels. Je peux traverser la frontière quand je le souhaite même si je dois répondre à des questions à chaque fois. Où est-ce que je suis allé ? Comment j’ai pu avoir de l’argent ? Prouver que je ne suis pas un espion, quand bien même je travaille dans une maison d’édition russe pour rendre la culture plus riche ! Je suis persuadé que la guerre finira bien un jour et que l’échiquier politique sera renversé. Je suis né pendant l’Union Soviétique, même si j’étais encore très jeune quand elle s’est effondrée. Les années 90 furent plus libres et folles pour au final revenir à cette quasi-dictature. L’histoire se répète vous savez, tout peut changer à nouveau. Je ne peux pas vous dire si je reviendrais en Russie un jour, tout ce que je veux faire pour l’instant c’est la chose pour laquelle je suis le plus doué : les comics !  Que ce soit dans l’édition ou l’impression… Je prends d’ailleurs des cours d’écriture en ce moment. L’aspect créatif me manque : je jouais dans un groupe de punk en Russie, je gribouillais quelques dessins. Peut-être qu’une maison d’édition française ou américaine aura besoin d’une personnalité comme la mienne ! Je suis ouvert à toutes les propositions ! C’est intéressant de voir comment le marché de la bande dessinée fonctionne dans d’autres pays. J’ai des amis en ex-Yougoslavie et il est très curieux de voir comment cela marche. Vous connaissez ?

Pas du tout, je suis surtout spécialisé du marché français qui est déjà vaste et qui diffère en fonction des formats. Nous ne sommes pas très au fait de ce qui se passe dans d’autres marchés européens, y compris dans des pays voisins.

En Croatie par exemple, il y a tous les volumes de Dylan Dog et de Zagor. Il y a même eu des cross-overs entre Flash et Zagor ou bien Batman et Dylan Dog. Vous le saviez ça ?

Nous en avons entendu parler, oui.

Dans ces pays, toutes les BDfrançaises les plus populaires sont éditées par une maison qui s’appelle Fibra. Tous les titres sont publiés dans une même collection qui dépasse les deux cents numéros ! Je n’avais jamais vu ça auparavant. Après la Révolution, de nombreux artistes russes ont fui et migré en Turquie, en Serbie, en Allemagne ou en France. C’est pourquoi dans ces pays, vous avez une forte culture de la bande dessinée. Une des figures emblématiques de la BD à Belgrade était un artiste russe qui a réalisé de nombreuses adaptations en bande dessinée des œuvres de Gogol et Pushkin. Ce qui n’est pas rien ! Je crois d’ailleurs que ces BD n’ont jamais été publiées en France…

En tout cas à l’heure actuelle, j’ai mon visa pour travailler et vivre en France. J’attends que mon responsable me donne l’accord pour pouvoir continuer à travailler à l’étranger. Je veux avant tout travailler pour les lecteurs russes. Ce n’est pas tant que je ne veux pas que mes impôts aillent à Poutine, car quoi qu’il arrive il aura de l’argent ! Il lui suffit d’aller vendre du pétrole je ne sais-où ! Pour moi il s’agit d’éduquer la prochaine génération à toujours réfléchir à deux fois car nous vivons tous dans le même monde !

C’est une conclusion parfaite ! Merci beaucoup pour votre temps Stepan !

Je vous en prie !

Illustration de l'auteur
Arno Kikoo
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