
Au sortir de quelques mois de conflit par communiqués de presse interposés, la bataille des enchères pour le contrôle du groupe Warner Bros. a été remportée par Paramount Skydance. Dans la soirée d'hier, les deux présidents de Netflix ont annoncé leur intention de se retirer des négociations, estimant que la somme exigée par le conseil d'administration était devenue trop importante. Pour l'heure, le projet de fusion, un temps prévu entre Warner et Netflix, va donc pouvoir avancer sous de nouvelles couleurs (et en entraînant au passage la consolidation des divisions de la production, de la distribution et de la télévision linéaire).
Or, si les légalistes pouvaient légitimement s'interroger sur la légalité d'une potentielle superstructure née de l'agglomération des propriétés de Warner et Netflix, le résultat obtenu au sortir de cette nouvelle équation ne fait aucun doute, ou sur le papier tout du moins : en s'offrant cette enseigne concurrente, Paramount Skydance enfreint très ouvertement la juridiction sur les monopoles censée s'appliquer aux Etats-Unis, au titre de la libre concurrence. La situation va donc se déplacer sur le terrain du légal... voire même, des localités individuelles.
Au niveau fédéral, la position des pouvoirs publics semble plutôt claire. Si le département de la justice semblait vouloir bloquer (ou ralentir) le projet de fusion entre Warner Bros. et Netflix, en accord avec les textes de loi, le cas de Paramount ne tombe pas dans le même cas de figure. Propriété de la famille Ellison, clan de milliardaires proches de Donald Trump, alignés sur la politique et les convictions de l'actuel président des Etats-Unis, la compagnie ne devrait pas rencontrer d'obstacles particuliers au moment d'obtenir l'accord des censeurs fédéraux.
Nous avions pu nous en rendre compte lors d'un sous-comité organisé quelques semaines plus tôt dans le cas de Netflix : le Parti Républicain ne s'était pas privé pour brandir la panoplie des arguments législatifs et idéologiques, puisque l'objectif était alors de favoriser la position des Ellison. De fait, Paramount Skydance devrait donc recevoir le sceau d'approbation des régulateurs, en accord avec la politique clientéliste de la Maison Blanche, qui favorise généralement les intérêts des proches de Trump au mépris des textes de loi. Pourtant, le cas particulier de cette fusion sonne plutôt éloquent : Paramount et Warner Bros. opèrent sur un même marché (le cinéma, l'audiovisuel, la distribution de films et la diffusion télévisée), et tombent donc sous le coup des opérations "horizontales" considérées comme illégales par concentration d'actifs sur un secteur oligopolistique. Ou monopolistique de fait, puisque les grandes enseignes de cette taille, avec un doigt dans la télévision, le streaming, le cinéma et la distribution, ne sont plus qu'une minuscule poignée dans le présent.
Le seul rempart reste donc les autorités locales. Dans la mesure où les Etats-Unis fonctionnent comme une fédération, les différents états ont donc voie au chapitre pour l'application de cette petite catégorie de textes de loi. En l'occurrence, le procureur général de la Californie, Rob Bonta, explique avoir ouvert une enquête afin d'examiner les conditions de cette fusion. Celui-ci explique qu'une instruction sera peut-être envisagée dans la foulée, compte tenu de la part (cruciale) que représente le secteur d'activité concerné par cette opération pour l'emploi de la région.
"Cette fusion n'est pas un fait accompli. Ces deux géants d'Hollywood n'ont pas rempli toutes les conditions nécessaires, et le département de la justice de l'état de Californie a ouvert une enquête sur le sujet. Nous serons intransigeants dans le traitement de ce dossier. L'industrie du cinéma et du divertissement n'a pas seulement une importance historique dans notre état, il s'agit également d'un secteur conséquent pour notre économie, et d'un secteur qui affecte quotidiennement la vie de nos citoyens. La proposition de rachat de Warner Bros. devra donc être examinée de manière robuste, et la Californie compte se pencher sérieusement sur ce dossier."
Dans le même temps, les autorités internationales pourront aussi imposer leurs propres règles (dans la mesure où la lutte contre les monopoles ne se résument pas au seul cas des Etats-Unis). Aux dernières nouvelles, la justice représentait encore l'un des derniers contre-pouvoirs aux mécaniques du pouvoir moderne dans cette partie du monde... mais dans les faits, les lois anti-trusts semblent surtout avoir été inventées pour faire joli. Si le groupe Disney a été capable de racheter la 20th Century Fox (avec les effets que l'on a pu observer dans la foulée pour l'emploi, la variété de l'offre et la mauvaise santé de l'enseigne pour les annés qui suivront...), le constat nihiliste semble devoir s'imposer : personne n'a été capable d'empêcher les situations de ce genre par le passé, même lorsque celles-ci se seront traduites par un effet globalement négatif sur l'économie des secteurs concernés. Ceci étant, sur un axe plus général, le facteur de retour sur investissement n'est que rarement garanti lorsque l'on accepte de débourser 111 milliards de dollars.