
Il ne se passera pas de journée sans une nouvelle actualité liée à l'édition 2026 du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême (FIBD). En cause, le mécontentement unanime de l'ensemble de la profession : auteurs, autrices, éditeurs indépendants et grands groupes d'édition. En début de semaine, l'appel au boycott lancé dès le printemps 2025 par les auteurs et autrices était finalement rejoint par un ensemble de grandes maisons d'édition liée au SNE (syndicat national de l'édition), puis par les pouvoirs publics qui sommaient à l'Association du FIBD et sa présidente Delphine Groux de trouver une solution à la crise en cours, sous peine de se voir confisquer l'organisation du festival.
Un communiqué publié dans la nuit du 13 novembre faisait acte - du moins en apparence - des demandes du monde professionel de la BD, en annonçant la mise en place d'un nouvel appel à projets qui devrait se faire - toujours dans la déclaration - en prenant en compte des représentants de chaque partie impliquée dans le festival. Mais le communiqué n'a clairement pas convaincu. Ni du côté des auteurs et autrices, ni du côté des éditeurs. Illustration concrète : l'appel à projets a été rejété par l'ensemble de la profession, SNE y compris.
La décision de lancer un nouvel appel d'offres pouvait être perçue comme un premier gain de cause, dans le sens ou là SARL 9eArt+, largement critiquée pour sa gestion et sa mainmise sur le FIBD (par la voix de son dirigeant Frank Bondoux), en serait automatiquement écartée. Mais dans les faits, la société n'est pas seule responsable de la crise : l'Association du FIBD et sa présidente Delphine Groux ont aussi des responsabilités évidentes dans l'état actuel des choses. Il est nécessaire de rappeler que Delphine Groux avait pour projet de fusionner l'Association du FIBD et 9eArt+ dans une nouvelle SAS pour garantir aux deux parties de pouvoir se garder l'organisation du festival ad vitam, comme l'avait révélé Libération ce printemps. Le fait que l'Association du FIBD (et sa présidente) reste pilote et décisionnaire du prochain appel à projets est donc vivement contesté par la profession.
Autre exemple, l'auteur Mathieu Bablet - qui a renoncé à l'exposition qui devait lui être consacrée en choisissant de boycotter le festival - explique au journal Télérama que la décision prise par l'Association est "trop tardi[ve] et insuffisant[e]" : "Une fois de plus, c’est l’association du FIBD qui décide seule des conditions d’attribution de l’organisation du festival et ne réserve que deux voix aux auteurs et autrices dans son futur comité de sélection…". Le mangaka Katsuhiro Otomo (Akira) a rejoint la liste des signataires exprimant leur crainte face à la survie du festival. Les différents syndicats d'auteurs et autrices tels que le STAA-CNT-SO demandent également un "changement total de fonctionnement et de la structure même de l'organsiation du FIBD".
Pour l'édition indépendante (ou alternative, représentée en grande partie par le Syndicat des Éditeurs Alternatifs ou SEA), les déclarations de Serge Ewenczyk des éditions Ça et Là et Olivier Bron des éditions 2042 vont dans le même sens : Delphine Groux doit "quitter la présidence de l'association", et c'est même la question de continuer de confier l'organisation du festival à cette dernière qui se pose.
Un détail de choix de mots aura passablement agacé auteurs et professionnels au cours des derniers jours : la qualification de l'Association comme "propriétaire" du FIBD alors qu'elle n'a pas créé le festival. Comme l'explique Gilles Ciment, ancien directeur de la Cité International de la Bande Dessinée et de l'Image (CIBDI), "le premier Salon de la bande dessinée d’Angoulême a été créé en 1974 (après une expérience très réussie de stand BD dans un petit salon du livre à la mairie en 1973) par deux conseillers municipaux : Jean Mardikian et Francis Groux, avec l’aide de Claude Moliterni. Ce salon était organisé à l’hôtel de ville, au musée municipal et au théâtre municipal, avec les moyens de la mairie. C’est donc sa municipalité qui a créé le festival (le Grand Prix s’appelait d’ailleurs « Grand Prix de la Ville d’Angoulême » et était proclamé depuis le balcon de l’hôtel de ville, jusqu’à ce que Franck Bondoux le confisque lui aussi). L’association SIBD (pour salon international de la bande dessinée, qui deviendra FIBD en 1982), quant à elle, a été créée en 1976 (soit après trois éditions municipales), à la demande de la mairie, pour éviter une régie directe peu compatible avec une manifestation qui prenait de l’ampleur. L’association n’a donc rien créé du tout".
Et il y a aussi le SNE. Celui-là regroupe les plus grands groupes et maisons d'édition (24 au total, parmi lesquels Delcourt, Dupuis, Dargaud et donc Urban Comics, etc...), et ce dernier a rejeté la proposition d'appel à projets dans un communiqué envoyé ce vendredi 14 novembre 2025. Benoît Pollet, président du groupe BD du SNE et directeur des éditions Glénat, a indiqué que la proposition ne "convient pas". I l explique à l'AFP que l'appel a été élaboré "sans concertation avec les partenaires du festival. Après avoir refusé de prendre en compte nos recommandations, après être revenue sur ses engagements, après avoir été l’artisan de ce chaos, elle ne peut pas piloter un nouvel appel à projets, la confiance est rompue." Le syndicat attend désormais une "réponse forte des pouvoirs publics", puisque sinon "l'édition 2026 est compromise et le festival ne s'en remettra pas".
Il est d'ores et déjà clair que même en cas de maintien en janvier 2026, le FIBD n'aura pas du tout l'allure qu'à l'habitude, et le terme "d'année blanche" a par ailleurs déjà été employé. Pour beaucoup d'auteurs et autrices, c'est l'après qui doit immédiatement pensé, avec même un espoir de voir un autre FIBD se construire, en l'absence de 9eArt+ et de l'Association du FIBD. Pour l'heure, une nouvelle réunion doit se faire entre Delphine Groux et les pouvoirs publics - dont le maire d'Angoulême, qui a aussi de son côté un intérêt à sauvegarder un évènement aux retombées économiques importantes pour la ville d'Angoulême. D'autant plus à quelques mois des élections municipales. Quant au Ministère de la Culture, il a simplement exprimé à l'AFP regretter que "les contours des éditions futures restent flous, en dépit des efforts constants des financeurs publics et des attentes des auteurs, des éditeurs et des festivaliers". Mais pour le reste, il est aux abonnés absents.