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''Les comics porteront à jamais l'influence de Will Eisner'' : une discussion avec Danny Fingeroth

''Les comics porteront à jamais l'influence de Will Eisner'' : une discussion avec Danny Fingeroth

InterviewDelcourt

La Will Eisner Week - ou semaine Will Eisner, à l'évidence - existe depuis maintenant une quinzaine d'années, et consiste à célébrer du 1er au 7 mars chaque année le travail du géant de la bande dessinée américaine, ou tout simplement la bande dessinée quelle qu'elle soit. Pour l'édition 2024 de cette célébration, nous participons aux festivités en vous proposant cette discussion avec l'auteur Danny Fingeroth, ancien éditeur de Marvel, qui est le Président de la Will Eisner Week. On revient sur cet évènement, l'importance du travail de Will sur la bande dessinée et la place de l'art séquentiel aux yeux du grand public aujourd'hui.

Si vous appréciez écouter l'anglais, alors cette interview est aussi disponible en podcast via First Print. Nous remercions Solène Ubino des éditions Delcourt pour la mise en relation avec l'auteur.


Bonjour Danny Fingeroth, c'est un réel plaisir de vous avoir avec nous, et merci du temps que vous nous accordez. En premier lieu, pourriez-vous rapidement vous présenter pour les personnes qui ne sauraient pas qui vous êtes ? 

Bonjour, je m'appelle Danny Fingeroth. Peut-être qu'on me connaît pour les 18 ans que j'ai passé comme scénariste et éditeur chez Marvel. J'ai été là-bas éditeur de groupe pour Spider-Man, j'ai écrit pas mal de Spidey, d'Iron Man, j'ai créé une série appelée Darkhawk et j'ai aussi fait des comics Dazzler. Depuis j'ai aussi écrit quelques livres, je ne sais pas s'ils sont tous traduits en Français, mais l'un s'appelle Superman on the couch : what superheroes really tell us about ourselves, Disguised as Clark Kent : Jews, Comics and the Creation of the Superhero, ou encore une biographie de Stan Lee que j'ai publiée en 2019, A Marvelous Life : the Amazing Story of Stan Lee, dont je suis assez sûr qu'elle a été traduite en Français (ndlr : on a vérifié, ce n'est a priori pas le cas). Mon livre le plus récent s'appelle Jack Ruby : The Many Faces of Oswald's Assassin et c'est une biographie du célèbre homme qui a tué Lee Harvey Oswald en 1963. 


Ce qui m'amène aujourd'hui à cette interview, c'est que je suis président de ce qu'on appelle la Will Eisner Week, une célébration annuelle qui a lieu la première semaine de mars, car Will est né si je me rappelle bien un 6 mars en 1917. C'est une semaine qui célèbre le travail de Will Eisner, qui s'est fait un nom avec le Spirit dans les années '40 et '50, et qui s'est en quelque sorte réinventé et a réinventé la bande dessinée avec A Contract With God (Un Pacte avec Dieu, chez Delcourt, ndlr), que vous pouvez voir derrière moi (l'interview s'est faite en visio, ndlr), et qui a été traduit dans de nombreuses langues. Il s'agit du premier représentant aux Etats-Unis de ce qu'on appelle "roman graphique" - et je pense qu'en France ou en Italie il y a eu des prédécesseurs, mais chez nous, Eisner a apporté une sensibilité plus mature à la bande dessinée, qu'il aimait lui appeler art séquentiel. 

Il n'a pas inventé le terme de graphic novel mais il a sûrement le premier à le populariser autant. Après A Contract With God, Eisner a continué de produire des albums, plus d'une vingtaine au cours des vingt-cinq années suivantes, beaucoup ayant pour thématique la vie en tant que juif aux Etats-Unis d'Amérique au 20e siècle. Il pourrait s'agir de mémoires d'ailleurs, et son travail a surtout inspiré beaucoup d'autres a exprimer leurs histoires et leurs obsessions dans la forme de comicbooks ou de graphic novels. Son nom a été donné aux Eisner Awards, que l'on donne toujours aujourd'hui, et qu'on peut considérer comme les Oscars de la bande dessinée américaine.

 

Il y a environ quinze ans, les héritiers de Will ont eu l'idée d'organiser une célébration annuelle de la carrière de cet auteur, de son approche de l'art séquentiel et de la liberté d'expression. Ils ont pensé à moi car je suis historien et critique de comics, et je faisais d'ailleurs littéralement des conférences à propos de Will Eisner un peu partout dans le pays. Ils sont venus à l'une d'elle et m'ont approché, puis m'ont embauché pour aider à mettre en avant cette Will Eisner Week, qui a donc démarré il y a une quinzaine d'années. A présent, on en est à plus d'une centaine d'évènements organisés au travers le monde, ce que soit en présentiel ou en ligne, à la radio, en podcast, qu'il s'agisse de réunions, d'interviews ou de conférences, etc. Beaucoup parlent concrètement de Will Eisner et de divers aspects de son travail, et d'autres sont tournées simplement vers la bande dessinée en général et la pop culture. Will était un grand défenseur des romans graphiques, de ce médium, des créateurs, de la forme d'art et de communication unique que la BD constitue. 

La Will Eisner Week est donc dédiée à Will, évidemment, mais aussi à la bande dessinée, au médium qu'il a chéri et dont il s'est fait l'apôtre, si je puis dire. Il aurait voulu continuer à parler de bande dessinée au reste du monde. Vous savez aujourd'hui si on dit "bande dessinée" aux gens, ils se figurent tout de suite des histoires enfantines à la Mickey, Batman ou Superman - non pas qu'il n'y ait quoique ce soit de mal à ça - et même si pourtant c'est le cas depuis plus de cinquante ans, l'idée que la bande dessinée soit aussi une forme de littérature leur apparaît comme quelque chose de nouveau et bizarre. Donc l'une des nombreuses fonctions de la Will Eisner Week est de rappeler que la BD est un médium qui existe, qui pourrait vous intéresser, vous procurer du plaisir, vous apprendre quelque chose, ou vous permettre de créer une communauté autour. 

Will Eisner est mort en 2005 après une longue vie très productive, et il peut même y avoir des évèneements à Paris, il suffit de chercher sur le site officiel pour voir quels sont les évènements en cours. Mais si tu la loupes cette année, l'idée est que l'an prochain, il peut y avoir quelque chose auquel vous pouvez participer dans une librairie, une école, un musée, une université, ou même initier quelque chose - vous pouvez faire votre propre évènement. Et si vous nous envoyez ensuite les informations à willeisner.com, on partagera l'information et on pourra aussi vous donner des éléments pour votre communication. C'est un évènement qui sert de catalyseur à tout un tas de manifestations.

C'était quelque chose de difficile au départ à monter quand vous avez rejoint le board, de créer un tel évènement et de lui donner une envergure internationale ?

Je voudrais rajouter d'abord que si vous regardez notre chaîne YouTube - car les gens ont pris l'habitude de faire des évènements en ligne, d'autant plus avec le Covid - nous avons fait des panels et des interviews avec des créatifs très intéressants. L'idée était que si vous ne pouviez vous rendre sur place, il y avait toujours la possibilité d'avoir accès à des personnes très intéressantes en ligne,  comme Todd McFarlane, Jerry Craft, Dan Shkade ou Emil Ferris. Ces vidéos sont d'ailleurs toujours disponibles. 

Pour ce qui est de la difficulté, pas vraiment. Tout peut être très simple, si vous êtes professeur dans une université et que vous voulez réserver une salle pour qu'un groupe de personnes discutent de Will Eisner ou de comics. Ca peut être aussi simple que ça, ou vous pouvez aussi faire quelque chose de très élaboré en impliquant des créatifs locaux. On ne veut vraiment pas forcer personne pour quoique ce soit, l'idée n'est pas de rendre les choses difficiles pour vous. C'est plutôt l'opposé, d'encourager les personnes à célébrer divers aspects des comics et des romans graphiques, et vous pouvez y ajouter la marque "Will Eisner Week". Et si vous voulez ne parler que de Will, ou lire A Contract With God ou l'un de ses 20 autres albums, très bien. J'ai pour habitude de plaisanter en disant que c'est la Will Eisner Week chaque semaine chez moi. L'idée générale est simplement de mettre en avant les accomplissements de Will, ses ambitions, de ce qu'il a réussi, mais aussi d'autres aspects plus controversés qui nourrissent les discussions sur son travail. L'existence d'une telle semaine, et je crois que ça fonctionne, c'est d'inspirer les gens, pas de leur mettre des barrières pour l'organisation d'un évènement. (ndlr : j'ai clairement mal formulé la question en anglais, vous l'aurez compris au vu de la réponse).

Vous avez dit que Will Eisner n'a pas inventé le terme de graphic novel, mais j'ai souvenir qu'on dit qu'il n'aimait pas forcément ce terme ? En France on entend souvent des personnes dire "roman graphique" pour ne pas dire "bande dessinée", et j'aimerais avoir votre avis sur cette question. On ne devrait pas simplement dire "comics"/BD ? 

De ce que je comprends, tandis que la légende se poursuit : quand A Contract With God est sorti - et qui regroupe quatre courtes histoires - c'était dans les années 1970, et en Amérique on avait certainement pas d'albums de la sorte, pas comme vous en Europe en tout cas. Will Eisner essayait de pitcher son concept de collection de courtes histoires en un album, et il savait que s'il utilisait le mot "comics", on lui aurait répondu "merci, mais non merci, il n'y a pas de marché pour ça". Et donc Will appelait ça un graphic novel, l'histoire dit que ça lui est venu dans sa tête mais il a certainement été inspiré par Jack Katz, qui avait sorti The First Kingdom (ndlr : à partir de 1974, et Katz est actuellement toujours en vie !), et qui utilisait le terme de "roman graphique" dans sa correspondance avec Will Eisner. Donc Will a dû se souvenir de Katz, ou bien le terme était enfoui dans son subconscient. C'est là qu'il a utilisé ce terme pour la première fois, mais il n'a jamais clamé l'avoir inventé. C'est une grande simplification surtout pour les journalistes - no offense - de dire que Will Eisner a inventé le graphic novel. Est-ce qu'il aimait ce terme ou non ? Je n'ai jamais entendu le contraire. Je sais qu'il préférait le terme d'art séquentiel par contre. Comment le dites-vous en français ? 


[Art séquentiel] (ndlr en français durant l'interview, vous l'aviez compris)

Voilà. Donc je pense qu'il préférait ce terme, mais pas qu'il avait eu quoique ce soit contre celui de graphic novel

Alors ce doit être moi qui mélange les choses ou qui extrapole, désolé. Comme vous l'avez dit, la Will Eisner Week est là pour promouvoir la bande dessinée comme forme de littérature, et même si les comics existent depuis des décennies, il y a encore un discours très prégnant sur le fait que la bande dessinée est une sous-littérature, je ne m'explique pas comment on peut encore penser ça...

Et je pense que c'est pour ça que Will Eisner et d'autres ont essayé de trouver d'autres termes. Art Spiegelman a déclaré qu'un "roman graphique n'est qu'une bande dessinée pour laquelle vous avez besoin d'un marque-pages".

Oui, je pense que j'ai confondu Art !

Alors je ne sais pas si Art aime ce terme ou pas, mais vous avez raison : c'est du marketing en partie. Maintenant les librairies et les bibliothèques ont un rayon "graphic novel" mais les romans graphiques n'ont pas plus de sens que les "comic books", qui ne sont pas des livres (books) et ne sont pour la plupart d'entre eux pas comiques (comic). Vous savez en Amérique, le terme "graphic" était associé à la pornographie. Donc même en essayant d'élever le "comic book" vers le "graphic novel", je pense que les personnes qui au départ entendaient ce terme pensaient que c'étaient de la pornographie. Okay, certains peuvent avoir des éléments érotiques mais tout de même. Ce ne sont que des termes qu'on utilise tous les jours, et comme en France, je pense qu'il y a des termes qui, si on s'y intéresse de près, n'ont pas forcément de sens réel. Au final ça a été surtout un pied dans la porte pour amener de la respectabilité à ce médium, à l'art séquentiel, et donc aux comic books.

Que pensez-vous de l'évolution des comics aux Etats-Unis en tant que médium ? Vous en avez écrit, édité et publié, et maintenant vous écrivez à leur propos. Lisez-vous encore ce qui est publié par DC, Marvel, Image, etc ? 

Oui j'ai un peu jeté un oeil à ce que font Marvel et DC. Je pense qu'on vit une époque extraordinaire pour les comics, qui s'adressent à tous les âges et tous les groupes démographiques. Parfois, j'entends dire que "les comics sont en train de mourir" - 

- Oui, on vous le disait déjà dans les années '80 et '90, non ?

Oh mais même dans les années '40 et '50 ! Bon, au cours des années '50 c'était un peu plus concret car il y a eu les audiences du Dr. Fredric Wertham, et pas mal de personnes voulaient protéger leurs gamins des bandes dessinées policières et d'horreur. Comme l'a dit Harvey Pekar, ce sont des mots et des images, et on peut faire tout ce qu'on veut avec des mots et des images, autant qu'avec le cinéma ou le théâtre. Je trouve ça incroyable. Quand j'étais plus jeune, il était considéré que les comics étaient pour un public jeune, et il n'y avait pas que des super-héros, mais les autres registres se cantonnaient à l'action, l' aventure, ou un registre très peu subtil d'humour. Certains albums étaient très bien faits, mais c'était pour les enfants ou bien, disons, des adultes pas très intelligents. 

Je pense que le marché pour les super-héros fait face à pas mal de challenges. Les personnes qui recherchent ce genre d'histoires y ont maintenant accès par le cinéma et la télévision alors que ce n'était pas possible il y a quelques années, on ne pensait pas que les effets spéciaux pourraient rattraper ce qui n'était visible que par l'imagination. C'est incroyable. Aujourd'hui si vous allez dans un comicshop, vous verrez pas mal de mangas, qui sont aussi très populaires, mais aussi des comics jeunesse. Pendant un moment, on aurait dit que les comics avaient délaissé les enfants en tant que public, à un point même qu'il n'y avait plus rien qui leur était destiné. Mais maintenant grâce à Scholastic et d'autres éditeurs, on a des Reina Tegelmeier (ndlr : publiée chez Akileos), du Dav Pilkey (ndlr : Super Chien, chez Dupuis). 


On a maintenant des générations de jeunes lecteurs formés à la bande dessinée. Alors que d'autres avaient été oubliés auparavant : quelques générations de personnes qui auraient sûrement aimé lire des comics mais qui n'avaient nulle part où en trouver, ou n'aimaient pas les super-héros, ou n'avaient pas un comicshop à proximité ou ne pouvaient y aller à cause de préjugés de leurs parents. Je pense qu'on est dans un nouvel âge d'or. Puis avec internet et le numérique, les comics sont toujours aussi démocratiques, il n'y a besoin que d'un crayon et d'une feuille de papier, pas vrai ? Avant pour sortir un comicbook il fallait photocopier ses planches et les agrafer puis les distribuer dehors, à votre classe, etc. Et tout ça a changé avec les outils numériques.

Il y a vraiment un grand nombre et une grande variété de comics inspirants, excitants et recherchés sur plein de sujets. Je ne pense pas que quiconque aurait pu imaginer ça il y a 50 ans. Mais ce que les enfants ou les adultes veulent dans leur comics, ou leurs séries TV, c'est en perpétuel changement. Donc si vous lisiez ce que faisaient Marvel et DC Comics au cours du big boom des années '80/'90, hé bien c'est vrai qu'on en retrouve encore aujourd'hui. Et bien sûr que les Big Two sortent dix comics Batman et Spider-Man chaque mois, mais ils publient aussi d'autres choses. Il y a des nouveautés, aussi leurs rééditions dans ces gros omnibus, je ne sais pas comment vous le ditez en Français...

Oui, on en a aussi de ceux-là.

Des "Omnibous" ? 

Omnibus, oui.

On est vraiment dans une période extraordinairement créative et diversifiée pour les comics.

Et comme vous le disiez, il y a plein d'éditeurs, les mangas et les comics jeunesse sont populaires, mais tout de même : si la Will Eisner Week existe, entre autres, c'est aussi parce qu'il faut promouvoir les comics comme forme d'art, car ce n'est pas celle qui est la plus populaire/mainstream, et parfois, la BD c'est presque un gros mot pour certains...

Vous savez, ça, c'est entièrement vrai. J'avais l'habitude de comparer la bande dessinée à l'opéra, en disant qu'il y a peut-être des millions de personnes à apprécier l'opéra ou la poésie, mais pas autant que de personnes à aller au cinéma voir Star Wars. J'imagine que les comics sont toujours à la même place que l'opéra, ce qui fait toujours des millions de personnes qui connaissent et qui adorent ça. Vous savez, j'ai des proches qui sont très cultivés et attentifs à la culture, mais qui ont toujours une idée de la bande dessinée datant des années '50 ou '60, qui ne savent pas que Maus (ndlr : d'Art Spiegelman) a obtenu un prix Pulitzer, ou que les Eisner Awards existent. Ou que les comics sont à la base de tant d'autres médias, sans même compter les films de super-héros. Je pense qu'il y a en effet encore pas mal de monde qui malgré leur culture et leur ouverture d'esprit, n'intègrent pas que la bande dessinée puisse être autre chose que Mickey ou les super-héros.

Et que faites-vous de votre côté pour la Will Eisner Week, au-delà de référencer tous les évènements organisés ? Vous faites aussi des conférences par exemple ?

Vous savez, Will Eisner était très identifié comme juif et était très préoccupé par l'antisémitisme, ce qui est toujours d'actualité. Le dernier album qu'il a publié avant sa mort s'appelle The Plot : The Secret Story of the Protocols of the Elders of Zion (ndlr : sorti en 2005). Les Protocoles des Sages de Sion sont un document frauduleux inventé de toutes pièces qui apportait les soit-disant preuves d'un grand complot des juifs pour dominer le monde. Sauf qu'au départ ça prend racine dans des vieux conflits d'Europe centrale d'il y a des siècles et que ça n'a aucun rapport avec les juifs, mais bref. Eisner avait fait un roman graphique pour expliquer l'origine de ce texte et le débunker. Il y a un auteur qui s'appelle Nicholas Meyer, qui a réalisé des films Star Trek, et aussi écrit des romans pastiches de Sherlock Holmes, dont un sorti en 2019 intitulé The Adventure of the Peculiar Protocols (ndlr : disponible aux éditions L'Archipel en VF) et qui montre Sherlock Holmes s'attaquer aux Protocoles des Sages de Sion. Dans ce livre, Meyer remercie Will Eisner pour The Plot qui l'a beaucoup aidé dans ses recherches. Quand j'ai vu ça, j'ai contacté l'auteur en lui disant que je serais ravi de l'interviewer, et il a gentiment accepté. Ca se passera donc ce mardi 5 mars à 18h (ndlr : le 6 à 3h du matin pour nous, on mettra la vidéo dans l'article après coup), je pense que ça va être tard pour vous, je vous enverrai le lien. 


Ce sera avec Ben Katchor, qui est professeur et illustrateur lui-même. Ca se fera avec le New York Comics and Pictures Story Symposium, un évènement hebdomadaire qu'il tient lui même et dont beaucoup sont retransmis en ligne. Je vais donc interviewer Nick Meyer pour la Will Eisner Week, et dans le passé j'ai fait tout un tas d'autres panels, notamment avec Al Jaffee, du magazine Mad, qui est mort l'an dernier, et qui avait travaillé dans le studio d'Eisner. J'avais fait pas mal de choses avec lui, et j'ai fait des évènements avec toutes sortes de gens. Mais [avec Nick Meyer, ndlr] c'est un autre cran que le seul monde des artistes et des universitaires, puisqu'on est aussi du côté du cinéma et de la télévision. Le CV de Meyer est incroyable à regarder, en démarrant par La Solution à Sept, le téléfilm The Day After qui a été l'un des plus grands films des années '80 et montre ce qu'il se passerait en cas de guerre nucléaire. Il aurait pu simplement mettre un note de bas de page pour Will Eisner dans son roman, mais le fait qu'il a pris le temps et l'attention de remercier et reconnaître le travail de Will et comment ça l'a aidé pour son propre roman... L'interview sera donc à la fois un éloge pour la belle attitude de Nick mais aussi à l'influence de Will Eisner et de ses comics, au-delà de ce que peuvent encore penser les gens. Et puis, je vous parle à vous pour la Will Eisner Week !

C'est vrai ! Puisqu'il faut aussi j'imagine trouver chaque année une nouvelle façon de mettre en avant l'héritage de Will Eisner et la bande dessinée. Vous devez à chaque fois, disons, peut-être pas vous réinventer, mais tenter des choses différentes, pour ne pas vous ennuyer, aussi.

Vous savez, j'ai vu les hauts et les bas de l'industrie des comics, et j'ai appris pas mal de compétences ce faisant. Tout ça m'a permis d'appréhender pas mal de sujets en dehors des comics, mais qui prennent racine dans ce médium. J'ai pu écrire des livres sur les comics et la pop culture, comme la biographie de Stan Lee, et le bouquin sur Jack Ruby est mon premier essai d'aller sur quelque chose...

... que vous ne maîtrisiez pas ?

J'ai écrit une demi-douzaine de livres sur les comics. Mais écrire sur quelqu'un qui n'est pas une figure importante de la bande dessinée, bien qu'il puisse y avoir des connexions avec les comics - puisque Jack Kirby avait dessiné Jack Ruby pour le magazine Esquire en 1967 -

- quoique l'on fasse, on revient toujours aux comics !

Oh que oui. Vu qui je suis, il y a donc pas mal de connexions avec les comics dans ce livre. Vous savez, je suis obsédé par les travaux de BobDylan depuis adolescent, et je me suis plongé dans des études sur sa musique, et ai trouvé des liens avec l'assassinat de Kennedy, et la bande dessinée. Tout ça se lie dans une sorte de grande histoire du peuple juif américain que je trouve fascinante et très intéressante à explorer. J'essaie de rester occupé de me diversifier, et je travaille sur un autre livre qui sera encore sur un tout autre sujet, et dont je ne peux pas encore parler. Mais s'il est accepté par l'éditeur, alors les gens se diront sûrement que c'est à la fois un grand écart pour moi, mais aussi tout à fait pertinent avec tout ce que j'ai fait ces dernières années. Je vous laisse là-dessus.

C'est ce qui s'appelle du teasing. J'avais une autre question : on lit sur internet que vous avez démarré en tant qu'assistant de Larry Lieber en 1976. Ce qui veut dire que vous avez été contemporain en 1978 de la sortie d'A Contract With God. Quand vous l'avez lu, vous saviez que ce serait un "game changer" pour la bande dessinée ?

C'est amusant parce que sur ma page Wikipedia il y a une erreur qui dit que j'ai d'abord travaillé avec Larry Lieber ailleurs que pour Marvel, pour une autre compagnie qui s'appelle Atlas Seabord (ndlr : une maison d'édition créé par Martin Goodman, l'un des papas de Marvel Comics), que le fondateur de Marvel avait créé pour diverses raisons. Larry Lieber était le frère de Stan Lee, et le cousin de Martin Goodman, mais quand j'ai commencé à travailler pour Larry, c'est donc bien chez Marvel. Il avait ouvert le British Department qui s'occupait de publications à destination du Royaume-Uni, pour la plupart des rééditions, mais aussi du Captain Britain, que vous lecteurs/auditeurs doivent connaître. Vous avez raison : une année après mes débuts professionnels, Un Pacte avec Dieu est sorti. J'étais déjà un grand fan de Will Eisner, à cause du travail de Jules Feiffer et son Great Comic Book Heroes sorti en 1965 - Feiffer qui est un grand auteur et dessinateur et scénariste qui est d'ailleurs encore plein de vie, je lui ai parlé l'autre jour, il a aussi une carrière incroyable. Je me permets de recommander sa trilogie qui a démarré avec Kill My Mother, et surtout le 3e tome, The Ghost Script, qui a beaucoup de Will Eisner en lui. Bref, je connaissais le travail d'Eisner pour GCBH, les rééditions de Warren Publishing et de Kitchen Sink Press, et quand il est revenu aux comics, auparavant il avait fait des comics de guerre, de la commande, mais pas encore de vraie histoire, de roman graphique. Oui, j'ai un exemplaire de la première édition.


Et c'était une lecture renversante. Ce qui peut être un peu cliché parce qu'Eisner avait été présent et visible durant des années si vous saviez où regarder. Mais si ce n'était pas le cas, alors c'était comme si Will Eisner "est de retour". Est-ce que c'est sa tentative d'être le Bernard Malamud (ndlr : célèbre auteur considéré comme l'un des représentants de la littérature juive américaine) ou le Philip Roth (ndlr : lui aussi grand romancier juif américain) des comics ? C'était si différent, et pourtant on voyait bien que c'était le même type qui avait fait déjà bien des bandes dessinées. J'ai été très surpris, très inspiré. Vous savez, on avait les comics underground, on avait Harvey Pekar dont j'étais très fan, notamment d'American Splendor. Les gens qui aimaient les comics savaient déjà que la bande dessinée pouvait prendre toutes les apparences selon l'envie de son créateur. 

Mais là, c'était Will Eisner, qui avait bâti sa légende dans les années '40 et '50 et avait en quelque sorte disparu. Puis il revient avec cette forme d'art incroyable. Je pense que ça a ouvert les yeux de tout le monde, même dans l'underground. Certes, l'underground montrait le potentiel des comics, mais pas mal des auteurs étaient assez immatures ou voulaient simplement briser des tabous pour le fait de briser des tabous. Il n'y avait pas que ça bien sûr, mais c'en était la réputation. Puis on a cet homme d'âge moyen dans la cinquantaine qui juste pour l'amour du médium vient avec cette proposition qui n'était pas très commerciale. Et qui vous montre qu'on peut vraiment tout faire avec les comics, et qu'on peut même en avoir fait pendant quarante ans et trouver une nouvelle façon de s'exprimer et d'exprimer des sentiments. C'était très excitant. Je pense qu'on ne savait pas, et que ça a pris du temps, pour qu'on comprenne, vous voyez ? En France vous êtes plutôt plus connaisseurs sur les albums et les romans graphiques. Mais aux Etats-Unis, on ne savait pas où ranger Un Pact Avec Dieu. D'abord on l'a mis dans la section humour où il y avait les Peanuts ! 

Tout le monde était inspiré et impressionné, même ceux qui n'aimaient pas ce genre de chose. Je pense que tout le monde a réalisé que c'était un grand pas en avant, mais il a fallu quelques années pour que ce soit intégré, il a fallu Art Spiegelman et la publication de Maus. Il a fallu pas mal d'évolutions pour arriver au monde du graphic novel tel que nous l'avons aujourd'hui. Et je ne sais pas si beaucoup l'avaient anticipé, Will Eisner y compris. Enfin, lui, certainement que si puisqu'il a continué à sortir des romans graphiques année après année. Mais je ne pense pas que quiconque aurait pu le prédire. 

Quelle est la place de l'héritage de Will Eisner aujourd'hui ? Sans vouloir déifier l'auteur, on peut sûrement dire que la bande dessinée ne serait pas ce qu'elle est sans lui...

Vous savez, j'ai été chez Marvel des années '70 à '90. Et Marvel avait démarré une ligne de romans graphic (ndlr : Marvel Gaphic Novels, tout simplement). Une partie d'entre eux était de longues histoires, certes par des grands auteurs, mais même Marvel a fini par faire de petits pas pour s'éloigner un peu du super-héros, avec Epic par exemple. Et on a utilisé le terme de graphic novels car c'était le terme que Will Eisner avait imaginé pour qu'on donne plus de gravitas, plus de respectabilité au médium. Le fait qu'Eisner utilise ce terme - qu'il n'a jamais affirmé avoir inventé - a permis de l'associer à des comics "d'un autre niveau". Et Marvel a décidé d'appeler certains de ses comics des graphic novels. Voilà juste un petit bout de l'influence qu'il a pu avoir.

Je ne pense pas qu'on aurait eu des bandes dessinées avec quoique ce soit de personnel, parlant d'identités, de religion ou d'origines dans ses thématiques : Will a ouvert cette porte pour qu'on se retrouve au monde que nous avons. Est-ce qu'on aurait pu avoir aussi ce monde d'une autre façon ? Sûrement, il y a assez de personnes qui aiment les comics. Mais le fait que ce "quelqu'un" avait la réputation et la qualité de travail de Will Eisner, le fait que ce soit lui le premier a avoir ouvert cette porte et l'avoir maintenue ouverte, qu'il soit l'avocat de la bande dessinée et qu'on donne son nom à un prix... Oui, je pense que les comics porteront à jamais l'influence de Will Eisner.

Merci beaucoup Danny pour cette belle discussion.

Arno Kikoo
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