Morrison aime jouer de son personnage d'auteur fou. Magicien du chaos inspiré par Crowley ou Burroughs, chef de file et quasi-théoricien de la méta-fiction appliquée aux super-héros, il arrive aussi que l'écrivain arrive là où on ne l'attend pas, sur des récits perméables dépourvus de concepts hallucinés, comme ce fut le cas sur Vimanarama ou Joe l'Aventure Intérieure.
Cette triple casquette de styles propose un large panel d’œuvres, qui continue de fleurir aujourd'hui. Une sorte de compromis de ces trois lignes aura marqué son dernier run marquant, la Bat-Révolution, freinée par les plans éditoriaux de DiDio, Johns et Lee avec Flashpoint, qui ne laissera à Morrison que les parutions Action Comics (en demie-teinte) pour l'élaboration de ses idées.
Reste donc les arlésiennes depuis éditées. Comme il l'aura souvent dit lui-même, les dynasties vont et viennent au rythme de ses propres sorties - s'il évolue en marge des décisions prises par DC aujourd'hui, un comble pour celui qui aura été à ce point décisif sur Final Crisis, cet éloignement laisse au sorcier dégarni une certaine liberté dans ses choix de séries. DC comprend l'intérêt de le garder à bord, et à défaut de compter sur lui pour un quelconque dynamise dans les ventes, lui fait assez confiance pour ne pas le brusquer.
C'est ainsi qu'il aura fallu attendre cinq ans pour voir Morrison donner suite à sa dernière Crise en date, avec The Multiversity.
The Multiversity (2014-2015)
The Multiversity définit à peu près l'étendue des styles de Morrison sur l'aspect méta-fictionnel de ses oeuvres. L'auteur se fout à peu près de savoir si le lecteur suivra ou comprendra là où il veut en venir, ce qui fait sa force et sa faiblesse. L'événement n'aura en effet pas tant vendu, malgré une jolie palette d'artistes, de Frank Quitely à Jim Lee en passant par Ben Oliver.
Cette mini-série part d'une idée toute bête : théoriser, cartographier le multivers DC. Grant y adjoint les 52 Terres, chacune emprunte de son immense connaissance sur la continuité et les différents essais de dizaines d'auteurs au fil de l'histoire. On y retrouve la fameuse Terre nazie, une Terre pulp, une Terre du futur possible façon Kingdom Come, la Terre de Fawcett et la famille Shazam, la Terre de Watchmen avec ses héros Charlton, et énormément d'autres (y compris une Terre Marvel et une Terre Spawn).
Une sorte de menace transite à travers les numéros, qui peuvent aussi se lire comme des one-shots dépourvus de continuité à l'exception du premier et du dernier. L'adversaire est ici un groupe baptisé The Gentry, sorte de démons grotesques pourvus d'un oeil géant, et menés par une mystérieuse silhouette noire qui commande au destin des personnages.
La métaphore filée laisse sous-entendre que les minions de ce divin antagoniste sont les lecteurs, et que ce-dernier est soit l'auteur de comics qui joue avec la vie et la mort des personnages, soit l'éditeur et ses décisions étranges à laquelle Morrison adresse une charge violente à mots couverts. Mais ne théorisons pas trop en amont : The Multiversity est surtout une analyse fabuleuse de tout le medium des comics de super-héros.
En explorant tous les styles qu'aura connu le genre, depuis le futur possible où les héros ont décliné, l'immense chef d'oeuvre qu'aura été Watchmen et ici diablement réécrit par le rival écossais de Moore, les comics de propagande ou ceux plus naïfs de Fawcett, tout est traité. Y compris le style méta lui-même : Morrison fait son auto-critique dans Ultra Comics, déconstruction du héros conscient de son caractère en deux dimensions, twisté et déformé jusqu'à devenir une impénétrable forteresse de concepts absurdes sur la relation auteur/fiction.
La série s'apprécie aussi pour sa richesse graphique, avec en particulier le boulot de Quitely sur les intérieurs de Pax Americana. Il y détourne le gaufrier à neuf cases de Dave Gibbons, appuie le storytelling de Morrison et son fameux effet de dézoom, et construit des plans séquences étalées sur des pages fixes somptueuses. L'un des meilleurs travaux de l'artiste, si pas le meilleur, tout simplement.
Mais si Morrison reste bien servi par les parutions VF, The Multiversity reste une énigme de nerderie pour Urban Comics, mais aussi une fascinante porte d'entrée pour celui qui aurait envie de comprendre le monde des comics quitte à faire ses propres recherches dans la foulée. A l'heure actuelle, difficile de ne pas considérer ce boulotl à comme un indispensable de la bibliographie de l'auteur, un indispensable des dernières années de DC Comics, ou un indispensable, tout court. L'apport suivant de Morrison à l'éditeur est heureusement plus accessible, et bien heureusement, tout aussi excellent.
Wonder Woman : Earth One (2016)
Seconde arlésienne, Wonder Woman : Earth One est annoncée en 2009. Le retard pris tient autant à son scénariste qu'aux illustrations de Yannick Paquette, qui valaient le temps de gestation. Une fois encore, l'illustrateur assorti au diabolique chevelu fait montre d'un de ses meilleurs travaux, et propose une magnifique relecture des origines de Diana de Themyscira.
Pour comprendre les intentions de la ligne
Earth One (
petit historique disponible ici), l'envie de moderniser déployée sur
Batman ou
Superman n'est ici pas présente. Le besoin est moins de savoir comment vendre
Wonder Woman aux lecteurs modernes, et plus de comprendre d'où vient le personnage. C'est donc naturellement vers la vision de
William Moulton Marston que
Morrison va promener ses stylos, et réexpliquer aux jeunes ce qui fait de l'héroïne au lasso un pivot essentiel de l'histoire des comics.
On retrouve donc une jeune Diana, inspirée par l'écriture Golden Age de son créateur, avec ce qu'il faut de réinterprétations. La jeune princesse est ici plus candide, moins femme forte et avérée et plus symbolique dans ses choix et actes.
La civilisation amazone s'inspire de la vision de la femme vue par Marston, qui imaginait en son temps que la génération de travailleuses qui avait passé la Guerre dans les usines pendant que la belliqueuse gent masculine arpentait les terres d'Europe, dominerait la seconde moitié du siècle, émancipées et plus sages que les porteurs du chromosome Y.
Cette vision de l'utopie sociétale dirigée par l'amour et la paix, Morrison l'applique jusque dans ses angles les plus polémiques. Marston aura en effet plus d'une fois été décrit par les historiens de la BD comme un personnage fantasque. Là où ses idées étaient celles d'un précurseur, une certaine tendance à représenter Diana dans des postures sadomasos, un certain goût pour la soumission et des moeurs à l'envers d'une époque qui n'acceptait pas la poligamie, auront souvent rangé l'auteur (à tort) dans la catégorie des dérangés d'un autre temps.
Morrison va cependant rendre ce message, souvent complexe à expliquer, de manière intelligible et noble. La vision de l'amour vue par les amazones et leur créateur, qui passe par accepter se soumettre à l'autre, sera rendu tel quel dans les planches de Paquette. Quitte à s'attirer les foudres d'une partie du lectorat. Ceux-ci auront pour griefs quelques scènes crues où l'auteur s'amuse à briser les codes en vigueur, tandis que d'autres lui reprocheront d'avoir rendu Steve Trevor noir de peau (mais eux, on s'en fout).
En définitive, Wonder Woman : Earth One est accueilli comme l'une des meilleures publications de l'année par les lecteurs de DC Comics. Sa relecture est intelligente, belle, souvent drôle et moderne malgré son hommage à l'Âge d'Or de la BD, en plus d'être diablement pertinente dans le statut d'icône féministe associé au personnage.
Morrison prend, à l'inverse de Multiversity, son lecteur par la main, et en copiant des codes de narration plus simples, se permet des renvois à l'histoire de la BD tout en n'étant jamais dans l'auto-érotisme cérébral (c'est comme ça qu'on dit "masturbation intellectuelle" dans la presse pour hipster). Une formidable moment de lecture, qui s'accompagnera d'une suite tout bientôt.
12 Decembre 2017
Robb StarkTrès intéressant ce dossier, merci l'ami, je note quelques trucs pour plus tard.
11 Decembre 2017
Arno Kikoo@Arnaud : ce n'est pas un oubli, c'est un choix consciencieux de l'ami Corentin de ne pas en parler (mais je lui laisse expliquer pourquoi ^^)
11 Decembre 2017
Arnaud LehueDossier très intéressant, merci ! Un plaisir à lire. Mais vous n'avez pas oublié sa série indé Nameless qu'il a fait avec Chris Burnham récemment ?
10 Decembre 2017
CorentinYup, c'est le QA auquel je fais référence (d'où est d'ailleurs tirée la news sur son Bat-run d'hier)
10 Decembre 2017
Ian0delondDans un AMA que Grant Morrison a fait pour promouvoir la série Happy, il a dit que pour l'instant ces seuls travaux à venir ça serait Arkham Asylum 2 et WWEO. https://www.reddit.com/r/IAmA/comments/7i8khi/ama_with_grant_morrison_executive_producer_of_new/dqwxy30/