
Dans la petite liste des productions tombées relativement récemment - dans la foulée de The Boys saison 5, Invincible saison 4, Spider-Noir, Daredevil : Born Again saison 2... - une production plutôt originale s'est insérée dans les interstices d'un calendrier résolument chargé pour le front des adaptations de comics sur le petit écran. Cette fois, c'est confirmé, Frank Castle est de retour. Pour quoi faire ? Vers quelle destination ? Pour accomplir quel objectif ? En l'état, aucune idée. Et il est même probable que les troupes actuellement au travail chez Marvel Television ne seront pas non plus capables de vous répondre dans l'immédiat. Au premier abord, Punisher : One Last Kill aurait tout d'un simple caprice de la part de Jon Bernthal.
Acteur vedette, visage local du Punisher de la période Netflix et de la série Daredevil : Born Again, celui-ci avait probablement envie de se faire plaisir. Et pour le diffuseur, ce test pourra toujours passer pour une simple expérience, histoire de tâter le terrain ? Ou d'assurer un peu de publicité autour de la présence du Punisher dans Spider-Man : Brand New Day ? Qui peut savoir. Dans l'immédiat, si le produit comporte toute une variété de bizarreries et de choix passablement curieux, le fait est que tout s'aligne plutôt bien pour un constat positif en définitive. Ou plutôt, relativement positif. Plus qu'une simple production balancée sans raison valable, The Punisher : One Last Kill représente, d'un certain point de vue, l'espoir d'une variété des tonalités et des formats que Marvel Studios nous aura souvent promis, sans être réellement assurer la livraison dans la foulée. Pour l'heure, on va donc prendre ce petit programme comme l'équivalent d'un one-shot, voire d'un numéro annuel, en acceptant les limtiations naturelles de l'exercice.

Commençons déjà par la donnée la plus évidente et la plus problématique autour de Punisher : One Last Kill : l'écriture. Pour résumer, il ne s'est pas passé grand chose dans la vie de Frank Castle depuis son retour aux affaires dans la série Born Again. Pour être franc, on aurait même l'impression que cette interaction n'a même pas eu lieu. Le moyen-métrage du moment paraît presque surgir d'un inexplicable néant, de longues années après la saison deux de la série Netflix... comme si Frank avait régressé en cours de route. Depuis une cité pauvre dans la banlieue d'une grande ville, dans une chambre vide, le personnage encore perdu dans ses pensées, ses traumatismes, aux côtés des fantômes de son passé militaire et du souvenir morbide de sa famille assassiné. Pourquoi ? Castle semblait pourtant un poil plus fonctionnel lors de ses dernières aventures.
Mais encore une fois, un peu comme pourrait le faire un numéro spécial, ou une sortie en comics que l'on pourrait considérer comme "hors-catégorie", ou une rotation de scénariste qui se sentirait l'envie de retrouver une base fédératrice (ce qui a souvent, souvent, souvent été le cas pour les aventures de Castle, éternellement bloquées sur le même point de départ), l'équipe créative a choisi de revenir vers l'essence même de l'assassin. Nous nous retrouvons donc en face d'un pitch connu.

Le marine est revenu du front, sa famille a été assassinée. Celui-ci a donc décidé d'endosser le costume noir et la tête de mort pour poursuivre sa guerre éternelle depuis le sol des Etats-Unis, contre les délinquants, les criminels et les meurtriers de tous poils. Or, récemment, le Punisher aura passablement boulevesé l'équilibre des puissances locales en bousillant la famille mafieuse des Gnucchi (un clan sicilien emprunté aux BDs de Garth Ennis).
Sans garde-fous pour tenir les gangsters du coin, la cité s'est donc retrouvée en proie aux violences quotidiennes et au chaos urbain. De son côté, Ma Gnucchi, l'ex matriarche de la famille, décide de mettre une prime sur la tête du Punisher par vengeance... et celui-ci va donc devoir dégommer une bonne pelletée d'êtres humains belliqueux pour s'en sortir indemne. Autant dire que le scénario en question n'a pas dû épuiser les réserves de papier de l'imprimante.
En somme, tout l'argument du projet sera simplement de réétablir un Frank Castle en solitaire dans le paysage de Marvel Studios. En acceptant d'oublier tout le reste - on ne trouvera pas de propos social sur les récupérations du logo par les policiers violents ou les milices d'extrême-droite dans ces quelques quarante-huit minutes de fiction, pas plus que de discours sur la dangerosité des quartiers pauvres, la masculinité ou le retour au pays des vétérans de l'armée. S'il est possible d'apercevoir quelques bribes de ces sujets éparpillées au vol, au global, ces éléments passent tout de même pour un simple accoutrement cosmétique que l'on glisse dans l'idée d'habiller ou de déguiser ce qui reste, au final, un simple caprice personnel.

Jon Bernthal s'est chargé de coécrire et de produire le résultat final lui-même, en compagnie de son ami, le réalisateur Reinaldo Marcus Green. L'un et l'autre s'étaient déjà croisés sur la série We Own This City du génial David Simon, et nous pourrions considérer The Punisher : One Last Kill comme un clin d'oeil discret au travail de cet immense créateur du secteur des séries télévisées, puisque l'acteur Andre Royo (The Wire) apparaît dans l'un des rôles principaux.
Pour le dire clairement : The Punisher : One Last Kill n'est rien d'autre qu'un plaisir coupable pour les fans du Frank Castle de la violence. Le produit ne raconte pas grand chose, revient même en arrière sur de nombreux points d'évolution pour cette lecture filmée du personnage, qui n'accomplit rien qu'il n'aurait déjà accompli par le passé dans Daredevil ou au sein de son propre feuilleton. Néanmoins, les choses ont changé en interne. Depuis la prise de poste de Brad Winderbaum aux commandes du pôle des feuilletons chez Marvel Studios, une certaine liberté de ton s'est installée, lentement mais sûrement, pour débarrasser les productions Disney+ de leur alignement formel avec les codes couleurs, les classifications et l'esprit des oeuvres pensées pour le cinéma. Quelque chose que l'on avait déjà pu vérifier avec Born Again, et qui se confirme ici avec un certain éclat.
En effet, One Last Kill ne manque pas de violence graphique. Sans avoir eu besoin de tricher pour faire rentrer le personnage de Castle dans un moule conventionnel pour le grand public, le programme va même souvent plus loin que ce qui avait été proposé lors des séries Netflix, avec un plaisir des exécutions et du meurtre gratuit encore inenvisageable quelques années plus tôt sous la présidence de Kevin Feige. L'essentiel du temps d'écran se consacre au sujet précis de l'action et de la violence, dans une posture de production musclée, moderne, consciente de ce que l'on peut trouver depuis quelques années sur le marché du divertissement mitrailleur (depuis la double-révolution The Raid et John Wick, et les films de cascadeurs survenus entre temps). Même si tout ceci manque de place, manque de temps, One Last Kill reste certainement l'une des oeuvres les plus généreuses depuis un long moment chez Marvel Studios sur le pur plan de l'action.

Les réalisateurs de seconde équipe ont manifestement eu le droit de s'amuser, et même si le résultat final ne va pas forcément concurrencer les sommets de ce que l'on propose actuellement aux fans de ce registre précis entre l'Asie et l'Occident, le fait est que cette liberté formelle, cette caméra qui accepte de filmer la mort sans se poser de questions, reste un vrai bond en avant chez Marvel Television. En comparaison de l'action dans Hawkeye (...), un autre héros urbain avec du sang sur les mains, le résultat est sans appel. Mieux encore, One Last Kill se sent même capable de mettre une vitesse au copain Daredevil dans l'exécution de ses plans-séquences, sans avoir besoin d'effets pyrotechniques ou de colorimétries agressives pour démontrer sa formule. Au global, si tout l'intérêt du moyen-métrage repose sur sa longue séquence de mitrailleuse, au moins, cette partie-là est réussie. Voire même, encore une fois, surprenante pour un groupe généralement trop crevard ou trop pudique pour se mettre en concurrence avec les Tyler Rake et les Nobody de ce monde.
De la même façon, si le montage passe pour un énorme problème dans cette petite panoplie de séquences mises bout-à-bout pour justifier les fusillades, on appréciera de trouver un Marvel Television capable de laisser le réalisateur travaillé. Encore une fois : même imparfait, One Last Kill déroge aux normes en vigueur, et pas seulement dans l'action. La représentation du stress post-traumatique de Castle, par exemple, est exclusivement démonstrative. Le script n'a pas besoin de dialogue pour communiquer les sentiments du personnage, et plusieurs autres idées vont accompagner cette envie de laisser la caméra parler plus fort que le producteur (nous aurions presque perdu l'habitude, au fil du temps). Des choix de musique, de laisser traîner le plan sur le personnage principal dans un moment d'émeute urbaine, de variété des angles, viennent compléter ce constat général - que l'on pourrait résumer sur une formule toute bête : quand on veut, on peut.
Bien entendu, une critique prise en sens inverse pourrait répondre que tout ceci ne suffit pas. Que le relativisme, la comparaison avec ce que Marvel Studios produit depuis bientôt vingt ans, ne suffit pas pour gommer les défauts plastiques et objectifs de Punisher : One Last Kill. Or, c'est vrai. Le produit ne vous est pas forcément conseillé si vous avez déjà abandonné le navire du "Marvel Cinematic Universe". Ou bien seulement pour passer le temps, pour les gros fans du Punisher qui pourraient voir cette adaptation comme une sorte de petit machin original. Un peu comme lorsque Thomas Jane avait repris le costume pour le court-métrage Dirty Laundry.

Dans les deux cas, on retrouve un acteur que l'on avait un peu perdu de vue dans le rôle de Frank Castle. Dans les deux cas, le format est bâtard, la canonicité discutable. Et il s'agit encore une fois de dégommer de petites frappes des quartiers, sans réel adversaire de fond, sans réel développement pour le héros. Pas de quoi soutenir la comparaison avec la panoplie d'excellents comics qui existent autour de ce personnage, capable de produire de bien meilleures idées qu'un simple film d'action en pilote automatique... mais on aurait tout de même tort de croire que cette partie n'existe pas dans le canon du Punisher, et que Dirty Laundry comme One Last Kill n'ont pas été développées avec un certain amour du vengeur au crâne néanmoins.
De fait, il reste tout de même difficile d'extraire Frank Castle de toute forme de relativisme. Même en BD, le personnage existe sur deux plans - celui des sorties dans le canon de la Terre-616, avec les super-héros, et celui des comics MAX, ou assimilés, dans lesquels il intervient seul face aux bandits. D'ailleurs, le Punisher est peut-être l'antihéros le plus réaliste de toute l'industrie de la BD publiée aux Etats-Unis. Un homme, un pistolet... ce n'est pas un hasard s'il aura profité d'un nombre d'adaptations largement supérieur aux autres têtes connues du catalogue Marvel. De fait, Castle a été vendu comme un héros urbain de plus dans un océan de séries B plusieurs fois par le passé, parce que son profil se distingue clairement du reste des vengeurs masqués de son univers d'origine. Et de la même façon, il est aussi difficile d'extraire le moindre produit Marvel Studios de la chronologie Marvel Studios... parce que plus grand monde ne regarde les productions de cette marque en dehors des fans de longue date.
Or, de ce point de vue, oui : One Last Kill passe pour une heureuse coïncidence. Une correction de tir pas désagréable, une prise de conscience autour des réalités de la variété même des super-héros. De fait, on ne peut pas faire du Punisher comme on ferait du Ant-Man, du Captain Marvel ou du Doctor Strange. Par le passé, Kevin Feige n'aura jamais été capable d'intégrer cette réalité, ce pourquoi beaucoup des oeuvres développées sous son commandement ont généralement la même allure, le même humour, la même structure de scénario. Avec l'ouverture tonale de cette nouvelle période gouvernée par Winderbaum, nous réalisons que, même si beaucoup de défauts sont encore au rendez-vous, One Last Kill a tout de même été capable de proposer sa propre identité, ses propres objectifs, sa propre feuille de route. À savoir : divertir par l'action, réinstaller le personnage dans ses bases fondamentales, et laisser la figure de proue de la franchise se faire plaisir avec les grognements, les tics et les mandales. Au final, un produit libre, jusque dans ses imperfections.
Au global, Punisher : One Last Kill ne secoue pas le prunier autant que l'on aurait pu le croire. D'une part, parce que Frank Castle pourrait tout aussi bien disparaître une fois encore au sortir de ces quarante-huit minutes (puisqu'il n'a, encore une fois, pas accompli grand chose de concret), et on comprend aussi que Marvel Television s'accomoderait plutôt bien de cette potentialité. Mais d'autre part, surtout, parce que le projet manque simplement d'ambition. Celui-ci aurait presque l'air d'un pilote, ou d'une bande démo' financée par des fans pour convaincre tel ou tel producteur de l'intérêt ou de la pertinence du concept même que défend le personnage. Et c'est peut-être justement ceci que l'on aura envie de retenir. En définitive, ce moyen-métrage ne semble même pas avoir été réellement produit par Marvel Studios. Or, pour une compagnie qui aura embrassé le concept du cahier des charges avec un tel enthousiasme, cette toute petite expérience peut être considérée comme une véritable bouffée d'air frais. Nous avons, par le passé, souvent cru au grand renouveau pour le département des super-héros du groupe Disney... et sans vouloir voir trop loin cette fois-ci, on se félicitera au moins d'un constat mesuré mais optimiste : le Punisher est de retour, et il fait des trucs de Punisher. C'est déjà bien.