
Curieuse affaire en ligne de mire. Tout récemment, Heidi McDonald, la rédactrice-en-chef du site The Beat, s'est proposée de résumer le résultat d'une enquête documentée, et réalisée par le site web 9fin, autour d'une situation relativement préoccupante pour les éditions Archie Comics au sens large. Ou tout au moins leur président Jon Goldwater. L'homme en question n'est autre que le fils du fondateur même de la compagnie, dont il était devenu le président directeur général au sortir d'une bataille juridique avec Nancy Silberkleit, légataire directe de Michael Silberkleit, le fils de l'autre des trois pionniers aux origines de l'enseigne
En dehors de cette origine mouvementée, la présidence de Goldwater, du point de vue des fans, passe généralement pour une période globalement positive. Sous les ordres de ce nouveau PDG, Archie Comics avait effectivement capable d'abandonner certains de ses anachronismes historiques pour accepter finalement de passer dans la modernité. Avec, entre autres choses, l'embauche du scénariste Roberto Aguirre-Sacasa (Afterlife with Archie, Chilling Adventures of Sabrina) mais aussi la relance d'une offre canonique de plusieus titres sur les personnages classiques de ce catalogue. Citons Mark Waid, Fiona Staples, Adam Hughes, Michael Walsh, Greg Smallwood, etc. Dans le même temps, l'enseigne s'était aussi engagée dans un vaste plan d'expansion multimédia, avec les séries Riverdale, Chilling Adventures of Sabrina et Katy Keene, sans oublier d'autres signatures de droits en vue d'adaptations potentielles (vers Hollywood, mais aussi vers Bollywood, dans l'idée de jouer sur tous les tableaux).
Or, cette belle panoplie de réussites devait mécaniquement s'accompagner d'une sorte de renversement karmique éventuel. L'article publié récemment (que vous pouvez retrouver en suivant le lien source) tombe comme une bombe : une affaire d'escroquerie en bande organisée au milieu du décor familial, propret, inoffensif des éditions Archie Comics. En l'occurrence, nous apprenons donc que, en 2022, Jon Goldwater s'était engagé pour la signature d'un prêt important auprès d'une compagnie privée, Raven Capital. Ne cherchez pas si le nom ne vous évoque rien : bien loin de s'intégrer dans le paysage de l'industrie des comics, l'entreprise se présente simplement comme un fonds d'investissement qui place son argent dans les enseignes susceptibles de détenir un catalogue de propriétés intellectuelles (ou un portfolio d'actifs susceptibles d'être quantifiés en valeur marchande).
Pour ce qui nous concerne, Raven Capital aurait donc accepté de verser une somme coquette de 40 millions de dollars vers les réserves personnelles de Goldwater. Les raisons qui auront motivé le prêt en question ne semblent pas claires dans l'immédiat - en théorie, le président d'Archie Comics se serait simplement servi de cet argent pour réorganiser (ou simplifier) le trust familial de la famille Goldwater. Historiquement, cet outil de gestion de capital aura longtemps permis d'assurer la transition des parts de l'entreprise attribuées aux trois fondateurs historiques (John Goldwater, Louis Silberkleit, Maurice Coyne) vers leurs héritiers directs. Or, pour ce qui concerne les Goldwater, la famille étendue serait encore en possession de 25% des parts d'Archie Comics via ce fonds de placement familial (au sens large, puisque Jon Goldwater est aussi le demi-frère de l'ancien président de la maison, Richard Goldwater - lequel s'était éteint en 2007 en conférant une partie de ses propres parts du trust vers ses propres héritiers personnels). De son côté, lui en détient 25% pour son compte personnel. Ce qui signifie donc que, avec le trust, les Goldwater détiennent 50% de la compagnie. L'autre moitié étant encore détenue par les Silberkleit.
Et donc, qu'est-ce qui s'est passé ? En théorie, pas grand chose. Pour proposer une piste de réflexion bêtement rationnelle : peut-être que l'actuel PDG des éditions Archie Comics a simplement voulu s'approprier les parts du capital réparties entre les différents membres de sa famille, pour mieux concentrer l'essentiel des 25% de l'enseigne héritées depuis leur ancêtre commun vers ses propres parts (en devenant ainsi le seul représentant des 50% du capital global). Ou pour le dire plus clairement, Jon Goldwater se serait, dans ce contexte, proposé de racheter les actions détenues par ses proches et ses cousins, afin de rester le seul propriétaire de la partie "Goldwater" de la maison d'édition. C'est en tout cas ce que nous aurions envie de comprendre lorsque l'on parle de "simplifier le trust". Et ceci nous permettrait aussi de comprendre pourquoi le bonhomme a subitement eu besoin d'un versement de 40 millions de dollars.
Reste que, faute d'une explication plus solide, les faits demeurent. En échange de cette somme, Raven Capital aurait obtenu un accord pour l'exploitation des droits des personnages du catalogue Archie Comics au cinéma, et pour une caution personnelle de la part de Jon Goldwater. Or, vous avez sans doute deviné la chute : le président de l'enseigne n'a jamais remboursé la somme perçue. Ce qui devient subitement l'affaire de tout un tas de gens qui n'avaient jamais entendu parler de tout ceci.
Depuis plus de quatre ans désormais, Goldwater n'a pas été capable de rembourser ses créanciers. Et il aura un peu tout tenté. Notamment, en se proposant de vendre les éditions Archie Comics, en allant s'armer d'une large variété de cabinets de conseils, d'avocats spécialistes du secteur des fusions et acquisitions, parmi lesquels la structure Raine Groupe, dans l'espoir de se faire racheter par une plus grosse structure. Ce n'était pas un choix personnel : des documents révélés récemment nous expliquent que les conditions de l'accord proposé par Raven Group mentionnaient explicitement cette piste dans les prérequis exigés en amont du prêt. Si la marque Archie Comics n'avait pas été rentabilisée (ou "monétisée" pour être plus pércis) au bout de deux ans, Goldwater engageait sa propre responsabilité pénale en tant que débiteur. Cette donnée reste cruciale pour comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement - avec une compagnie qui loue désormais l'usufruit de son catalogue aux éditions Oni Press, et qui tente désespérément de se faire adapter par Phil Lord et Chris Miller pour honorer les consignes d'un prêt contracté par son propre PDG.
Malheureusement, ces pistes de réflexion sont tombées un peu trop tard. En réalité, Goldwater était censé honorer les conditions de son accord avec Raven Capital avant l'été 2024. Entre temps, les créanciers se sont impatientés, et ont positionné leurs propres avocats sur le dossier. Selon le fonds de placement, Raven Capital serait donc actuellement le propriétaire exclusif des droits des personnages de l'univers Archie Comics pour le cinéma et la télévision. Là-encore, il s'agirait de l'une des conditions formulées au moment de la signature du prêt, puisque la compagnie, au titre de gage, avait aussi exigé un partenariat en vue d'adaptations futures via une société de production tierce. Celle-ci (18D Media, un petit studio qui fait aussi partie des propriétés Raven Capital) se présente désormais comme la seule entité capable d'attribuer ou de louer les droits du rouquin et de sa bande d'amis dans le cas d'un long-métrage ou d'une nouvelle série télévisée. Vous comprendrez donc que ceci risque de poser de sérieuses difficultés autour du projet actuellement en gestation du côté de la plateforme Disney+, ou du film de Lord, Miller et Tom King chez Universal Pictures, annoncé l'an dernier.
C'est beaucoup d'informations ? Attendez, attendez. Ce n'est pas encore terminé. C'est vrai : en théorie, et compte tenu de l'ampleur de cette secousse sismique, qui pourrait bien mettre un coup d'arrêt sur tous ces chantiers actuellement en gestation, vous seriez en droit de vous demander... pourquoi personne n'a entendu parler de cette situation auparavant ?
Mettons que les choses se compliquent un peu. En effet, le bonhomme responsable de la signature de l'accord entre Jon Goldwater et Raven Capital, un investisseur du nom de James Masciello, qui doublait ses activités d'une passion pour la production audiovisuelle sur son temps libre (via la société 18D Media, ce qui explique comment celle-ci s'est retrouvée embarquée dans toute l'affaire), s'était brouillé avec l'entreprise en plein pendant la résolution de cette embrouille. En définitive, celui-ci finira même par perdre la vie, en janvier 2025. Sans l'architecte originel du prêt, le plan de financement sera finalement largement revu et corrigé par l'équipe qui se chargera de reprendre le dossier chez Raven Capital. Les nouveaux créanciers imposant, selon Goldwater, des conditions contraires aux obligations formulées lors de la signature initiale. Et tout ceci devient encore un peu plus idiot dans le présent, au point d'avoir muté vers un cas traditionnel de parole-contre-parole... sous la forme d'un action en justice propre et nette.
Les avocats des deux parties sont actuellement en train de s'échanger des politesses pour tenter de convaincre la justice du bienfondé des deux philosophies. D'un côté, nous avons les représentants de Jon Golwater, qui reprennent toute l'histoire sous l'angle d'un partenariat de confiance qui aurait simplement mal tourné. Le président d'Archie Comics se serait en réalité associé avec James Masciello dans l'idée de construire un véritable partenariat avec Raven Capital, qui aurait ainsi profité d'une situation de joint-venture autour des actions et des personnages de la maison. Mais suite au conflit interne survenu dans les rangs du créancier, tout ceci aurait capoté, et les nouvelles troupes de Raven Capital auraient ainsi décidé de revenir sur la parole donnée. Accessoirement, Goldwater assure n'avoir jamais signé pour céder les droits d'Archie Andrews et des personnages de Riverdale pour le cinéma et la télévision. La partie audiovisuel de cet accord se serait surtout concentré autour de propriétés plus mineures (comme les Mighty Crusaders, par exemple).
De leur côté, les représentants des investisseurs se montrent un rien moins cléments dans leur présentation du récit. De leur point de vue, Goldwater aurait violé l'ensembles des conditions formulées au départ - en n'étant pas capable de rembourser le prêt, en n'étant pas capable de vendre la compagnie, et en autorisant le lancement nouvelles adaptations chez Universal et Disney+ alors que les droits des personnages concernés étaient (déjà) centralisés chez 18D Media. En comprenant au passage que le feuilleton Afterlife with Archie et le futur film de Phil Lord et Chris Miller avaient été annoncés dans la presse. De son côté, le président d'Archie Comics n'aura jamais informé ses créanciers de cette situation, en agissant dans leur dos, sans se préoccuper de ce qui était encore légal ou non dans le cadre de leur accord. C'est vrai, au fond. Foutu pour foutu, au fond, pourquoi s'embêter quand on a la possibilité d'emporter au moins deux géants du cinéma dans une situation inextricable ? Faut se faire plaisir, des fois. La vie est courte. Au point où il en est, Goldwater doit certainement s'en rendre compte, d'ailleurs, de ça.
Pour l'anecdote rigolote, le grand patron aura poussé l'ironie au point de formuler un communiqué de presse... dans lequel il dit "s'étonner" de voir que "Raven Capital, en tant que partenaire", n'était pas "heureux" de savoir qu'un film était en train de se monter chez Universal Studios, "compte tenu de l'importance que ce genre d'adaptations pourrait représenter pour la bonne santé de la marque". Vous connaissez la blague du gars qui tape un vingt sur vingt au contrôle de philo' ? L'audace, c'est ça.
En apprenant que Goldwater avait aussi signé un accord avec une marque de spiritueux (WineZ) pour utiliser l'image des héros de l'univers Archie Comics, les propriétaires de Raven Capital auront finalement attaqué le PDG en justice au mois d'octobre 2025. Dans le même temps, les créanciers auront aussi téléphoné directement aux Goldwater, en menaçant de les exproprier de leur maison familiale, située dans le quartier de Beverly Hill. Une menace crédible, soit dit en passant - puisque Jon Goldwater s'est engagé pour une caution personnelle, celui-ci pourrait perdre l'ensemble de ses biens privés au sortir de l'action en justice. En plus des 25% de la maison Archie Comics centralisés dans le trust, et des 25% qui lui reviennent de droit de par son héritage personnel. De son côté, Goldwater explique que Raven Capital se comporte comme une sorte de mafia, et explique qu'il n'entend pas se laisser impressionner par ces méthodes de truands.
Maintenant, qu'est-ce que tout ceci signifie dans l'immédiat ? Vous l'avez certainement compris, compte tenu de l'importance des sommes engagées, et d'une action en justice déjà bien partie pour se terminer dans la douleur, toute l'affaire passe pour un énorme bordel plutôt inattendu de la part d'une compagnie que l'on pensait en bon état de santé depuis quelques années. Les détails sont accessibles en ligne (puisqu'il s'agit d'une audience publique) mais reposent sur un vocabulaire trop technique pour être compris depuis notre recoin du monde.
Mettons simplement que tout ceci n'annonce pas pour le meilleur - même si Goldwater est capable de démontrer qu'il n'a jamais cédé les droits d'Archie Comics et de ses copains, celui-ci a tout de même contracté un prêt qu'il n'a jamais été capable de rembourser (et surtout, pas avant le délai prévu). Il n'est donc pas du tout impossible que la justice tranche en faveur de Raven Capital. Le cas échéant, ce fonds de placement serait alors capable de s'approprier du même coup 50% des actions de la maison d'édition, puisque le capital en question fait désormais partie des propriétés personnelles de Goldwater... et que le prêt engage... les biens personnels de Goldwater. En somme, ça valait le coup d'emprunter 40 millions pour "simplifier le trust", il faut bien d'admettre.
Dans ce cas de figure précis, les adaptations actuellement en cours de réflexion devront être annulées ou reportées, le temps de trouver un nouvel accord avec le futur propriétaire potentiel des éditions Archie Comics. Même situation pour Oni Press, qui devrait vraisemblablement négocier une nouvelle exploitation en interne des personnages de la compagnie. Dans le même temps, une compagnie privée, extérieure au monde des comics, serait alors capable de récupérer la plus anciennes des maisons d'édition familiales encore debout aux Etats-Unis sur le secteur de la bande-dessinée, et l'une des vitrines les plus ancestrales de l'industrie au sens large.
Cette perspective est-elle préoccupante ? Oui. Elle est préoccupante. Plus d'informations d'ici les prochains mois.