
Disclaimer : la critique est garantie sans aucun spoiler. Nous considérons que les éléments montrés dans les bande-annonces ne constituent pas des spoilers.
Quatre ans et demi se seront écoulés depuis les dernières aventures de Spider-Man sur grand écran pour le front des sorties en images réelles. Parce que le troisième opus de la trilogie de Jon Watts nous avait laissé avec un goût amer - impression confirmée par un revisionnage récent - nous nous étions dit que l'on avait été trop généreux envers ce triste spectacle. Néanmoins, la conclusion de Spider-Man : No Way Home emportait avec elle un espoir : celle de pouvoir découvrir un Tom Holland incarnant un Peter Parker définitivement débarrassé du poids de Tony Stark (et n'étant plus contraint aux obligations du deuil), capable de construire sa carrière de super-héros par lui-même, et isolé de toutes ces idioties de multivers que Sony Pictures et Marvel Studios essaient de (sur)vendre depuis plusieurs années.
Aussi accueillait-on avec curiosité la venue de Destin Daniel Cretton à la réalisation. Si son Shang-Chi n'était pas forcément des plus mémorables, force était de constater que lui (ou ses fantassins de la seconde équipe) auront parié sur une gamme d'idées neuves pour la représentation de l'action. Ne restait donc plus qu'aux scénaristes de Spider-Man : Brand New Day la mise en marche d'un récit capable de tenir la route, avec une récriture réussie, si possible, puisque de ce côté là, il n'y a jamais eu trop grand chose à redire (en dehors d'un Jacob Batalon proprement agaçant).
Dans les comics, la période Brand New Day de la série Amazing Spider-Man intervient après l'une des histoires les plus décriées dans la chronologie du Tisseur, jusque dans le présent, One More Day, qui s'était proposée d'annuler le mariage de Peter Parker et Mary Jane Watson, de même que leurs années de vie commune, et toute perspective d'avenir pour le couple et son éventuelle famille. L'idée est ici de proposer un nouveau point d'entrée aux lecteurs les plus jeunes, en faisant notamment oublier au reste du monde que Parker avait vu son identité civile dévoilée publiquement (pendant Civil War).
À l'époque, Dan Slott et trois autres scénaristes auront dû alterner l'écriture pour tenir la cadence des publications (multipliée par trois, elle-aussi) et le vent d'air frais qui avait accompagné ce rythme soutenu, de même que quantité de nouvelles créations, auront permis de faire passer la pilule. Heureuse coïncidence : les débuts de la série viennent d'être réédités au format poche chez Panini Comics. Vous pourrez juger sur pièce.

Au cinéma, Spider-Man : Brand New Day partage une seule des caractéristiques de son pendant comics : celle de briser la liaison qui unissait Peter Parker (Tom Holland) avec Michelle Jones (Zendaya), mais aussi avec son meilleur ami Ned Leeds (Jacob Batalon). Dans un monde qui a oublié l'existence de Peter Parker - mais pas celle de Spider-Man - le jeune homme troque son uniforme allégorique d'éternel lycéen pour celui du jeune adulte solitaire, qui s'est réfugié dans la grande ville, depuis un appartement miteux mais suffisamment isolé pour lui servir de base d'opérations. Et se paumer au passage dans son boulot de super-héros.
On pourra toujours se demander comment celui-ci a été capable de se confectionner son attirail sans avoir besoin de travailler (mettons qu'un chèque de papa Stark devait encore traîner au fond d'un tiroir - ou alors, l'héritage de Tante May ?), mais l'essentiel des éléments sont là. Les spectateurs vont enfin pouvoir profiter d'un "vrai" Spider-Man. Pas un subalterne d'Iron Man au costume nanotech. Pas un Spider-Man en vadrouille en Europe ou qui consignerait ses activités aux frontières du Queens. Ce Spidey virevolte entre les gratte-ciels de Manhattan, enfin, contemple la ville depuis ses buildings les plus imposants, et utilise le métro aérien pour se déplacer quand il ne peut plus compter sur ses fidèles toiles. Dans l'oeil de Destin Daniel Cretton, le regard de l'araignée sur New York est magnifié, et les scènes réellement tournées sur place apportent un cachet indéniable, une impression d'avoir enfin le héros urbain qu'on n'avait plus revu depuis plus de dix ans.

Les vingt premières minutes sont peut-être parmi les plus réussies de cette petite saga, parce que celles-ci synthétisent tout ce que l'on aime chez ce super-héros. Les séquences s'enchaînent et voient Spider-Man bastonner plusieurs des vilains célèbres de sa collection personnelle - le réalisateur en profite pour semer quelques ralentis aux couleurs de couvertures de comics emblématiques, que les fans reconnaîtront aisément - mais aussi, pour travailler de concert avec la policière Jean DeWolff (sympathique Liza Colon-Zayas), et recevoir la juste adoration des occupants de la cité-état comme récompense de ses bonnes actions. Tout le monde aime Spider-Man, oui... mais qui se soucie de Peter Parker ?
Quand il enlève le costume, le petit gars déprime. Il ne peut que contempler de loin l'avancée des études de Ned et MJ, préférant noyer ce chagrin dans ses activités de justicier forcené plutôt que de se poser un peu, pour réfléchir, ou faire le deuil de sa tante, dont il fréquente la tombe régulièrement. À partir de cette situation initiale, deux éléments perturbateurs interviennent : d'une part, le département Damage Control subit des attaques sur plusieurs fronts, menées par un mystérieux vilain manifestement capable de contrôler les êtres humains à distance. Et puis, d'autre part, le corps de Parker se détraque et des phénomènes physiques (hypersensibilité accrue, jets de toiles organiques) viennent grandement perturber ses habitudes de vie. Le héros va devoir se trouver quelques alliés pour tenter de résoudre ces deux situations.

Avec ces impératifs narratifs, Chris McKenna et Erik Sommers (en charge de l'écriture des films Spider-Man depuis Homecoming) livrent certainement l'intrigue la plus intéressante de cette tétralogie. Dans la forme, Peter Parker poursuit son enquête en allant rendre visite aux nombreux autres personnages de la toile du MCU, rencontres naturelles, fluides, organiques pour une saga qui aura pris le temps de poser ses éléments. Vous en connaissez l'essentiel : Bruce Banner (Mark Ruffalo) et Frank Castle (Jon Bernthal), notamment, mais ils ne sont pas seuls.
De la même façon que dans les comics Marvel, on pourra apprécier de voir le héros évoluer dans cet univers qui refuse les cloisons et les obsessions rigides de la franchise autocentrée - où tel ou tel personnage peut intervenir, simplement, parce que c'est comme ça, parce que New York fonctionne aussi comme son propre petit univers riche de possibilités. Mais le défaut d'un tel choix est que la place accordée aux autres se fait au détriment de l'espace disponible - et après tout ce temps, on aimerait vraiment qu'un jour, un vrai, Sony Pictures et Marvel Studios s'autorisent la possibilité d'un film qui ne serait que sur Spider-Man. Le revers de la médaille - ou le défaut de cette qualité. En définitive, le projet est aussi frustrant de par sa nécessité d'emprunts aux autres endroits du MCU, ce qui passerait beaucoup mieux dans une série télévisée, et moins moins dans le format plus cadenassé d'un film de cette taille.

Au-delà de l'enquête, c'est dans son sous-texte que Brand New Day trouve son intérêt. Les thématiques sont forcément très actuelles dans notre monde post-pandémique, avec un propos sur le burn out, la santé mentale, la nécessité d'écouter les alertes du corps et du cerveau, de ne pas refouler une partie de son identité. Par la force des choses, Peter Parker s'est complètement effacé au profit de Spider-Man, un héros au service des autres, et Brand New Day vient rappeler que notre attachement au justicier aurait plus à voir avec son identité civile que pour ses pouvoirs, son costume ou ses faits d'arme. Tom Holland est certainement au meilleur de sa forme ici : dix années passées dans le rôle sont enfin rentabilisées, le comédien semble confiant dans ce nouvel appareil et communique cette incarnation mieux digérée au spectateur. Surtout depuis que celui-ci a quitté son cliché du lycéen de vingt-huit ans pour embrasser un spectre émotionnel plus riche - on pense notamment à deux passages déchirants, dans lesquels le héros s'en prend littéralement plein la figure.
L'autre questionnement,, qui s'intéresse plutôt au deuil et au fait de surmonter les épreuves les plus dures de la vie, permet de mêler la trajectoire du héros à celle de l'antagoniste principal du film, joué par Sadie Sink. Une méchante fonctionnelle pour le traitement de la thématique (et l'actrice livre une performance plutôt honorable), quand bien même on s'apercevra au bout du compte que son plan ne tient pas une seconde debout. La production a simplement opéré un choix pour ce personnage, qui reste ici difficilement justifiable (et tiendra même de la trahison pour certains). Impossible d'en parler plus en détails sans rentrer dans le divulgâchis, mais le choix en question reste absurde au vu de la caractérisation de la jeune femme, et des tonnes d'implications inutiles que soulèvent son existence. Avec le risque, au final, de perdre de vue l'objectif principal du projet.

Il reste néanmoins agréable de voir Spider-Man : Brand New Day prendre le contrecoup des attentes classiques pour un film classique de super-héros. La bataille entre Spidey, Hulk et le Punisher, aperçue dans les bandes-annonces, n'est pas réellement le firmament du scénario. A l'instar d'un Thunderbolts*, le dernier tiers optera plutôt pour une approche plus émotionnelle, plutôt que par le traditionnel déluge d'action plus ou moins bien justifié. Ce qui ne veut pas dire que le film de Destin Daniel Cretton ne peut pas bander les muscles. A ce titre, il comporte un grand nombre de séquences spectaculaires depuis l'intro' jusque dans la dernière ligne droite. Celles et ceux qui appréciaient la voltige dans New York de l'époque Sam Raimi devraient trouver leur compte dans cette nouvelle avalanche de cabrioles, et Cretton multiplies les angles de caméra pour que l'on ne s'ennuie jamais, avec quelques emprunts aux idées de Marc Webb dans la version Amazing Spider-Man.
Les nombreux chorégraphes ont aussi assez bien travaillé (celles et ceux qui ont joué à Marvel's Spider-Man s'amuseront certainement de la proximité de plusieurs séquences qui semblent toutes droit sorties de missions du titre d'Insomniac Games). Entre une course-poursuite avec un tank où les forces de Damage Control deviennent de plus en plus surarmées, la progression "par niveau" se fait clairement ressentir. Et en même temps, pourquoi se plaindre si c'est bien filmé ? A voir pour la suite si le projet saura passer l'épreuve du temps, surtout en vidéo. Mais pour le grand écran, le résultat est agréable aux yeux.
Encore une fois, tout ceci est bien aidé par l'intégration de Spidey en plein coeur de New York, et par une photographie qui rend l'ensemble de la ville crédible. Quelques plans d'un justicier déprimant sous la pluie alimenteront certainement toute une variété de vos gifs préférés d'ici les prochaines années. De même que les scènes les plus touchantes entre MJ et Peter sauront taper dans le coeur des copains romantiques. Sachons profiter. Puisque ça n'arrivera plus jamais en comics de toutes façons.

Spider-Man : Brand New Day reste donc un produit plutôt solide sur le plan visuel, son rapport aux prouesses de l'urbanisme, son axe purement émotionnel, mais bien entendu, avec quelques bémols. Encore une fois, l'écriture du personnage de Sadie Sink, par exemple. Mais aussi, alors que l'on vantait plus haut l'idée d'un univers "organique", leur présence occulte un peu la place laissée au personnage principal, de même que celle accordée à MJ ("et Ned ?" oui, c'est ça, "et Ned", effectivement) et entraîne un espace plus restreint pour les autres adversaires. Il fallait bien vendre le combat entre Spidey et Hulk dans les bandes-annonces, évidemment.
Le film n'arrive toujours pas à être perçu comme un objet autosuffisant, qui serait capable de tenir tout seul, de par lui-même, à cause de ces renvois extérieurs et des éléments qui s'appuient sur No Way Home. De quoi parachever cette impression d'être, encore une fois, dans une éternelle étape de transition pour amener le personnage vers un autre point de la frise chronologique. Et si ceci n'est pas forcément dérangeant quand on voit les films au cinéma à l'heure de la sortie, la redécouverte domestique sera sans doute plus compliquée.

Du côté du casting, tout le monde s'en sort très bien. Holland n'a plus rien à prouver et se permet même d'être bien plus crédible dans son registre personnel, tandis que Zendaya tient largement tête au reste du casting (ce qui est sûrement aidé par le fait qu'elle a ramené Justin Kuritzkes, scénariste du Challengers, un autre film de son parcours, pour quelques séquences d'écriture supplémentaire). On pardonnera le choix d'un Punisher très "PG-13", ne serait-ce que l'esprit de camaraderie entre Bernthal et Holland est on ne peut plus communicatif. D'ailleurs, ils sont aussi copains dans la vraie vie depuis plus de dix ans, et ça, c'est beau. Ruffalo fait son travail, comme d'habitude, et Jacob Batalon est même un peu moins insupportable que par le passé, profitant d'une tonalité plus sérieuse et d'un scénario qui appuie moins son aspect de personnage fonction pour la comédie. Et dieu merci, on ne lui fait plus tracer des cercles magiques.

Si vous êtes arrivés au bout de ce texte, vous voilà désormais armés d'une vue d'ensemble. L'approche de Destin Daniel Cretton rend le film, au premier abord, assez sympathique... même s'il manque toujours ce petit quelque chose qui permettrait d'avoir un vrai "bon" produit capable de faire l'unanimité. Mais une intrigue sûrement trop longue et trop chargée en personnages secondaires pour ce format, de même qu'un choix d'antagoniste qui peut vraiment vous gâcher le film en fonction de votre degré de tolérance personnelle, auront forcément un impact variable sur la réception du projet. Techniquement, celui-ci tient la route, et c'est déjà ça.
Ceci étant dit, le fait est que Spider-Man : Brand New Day est sans aucun doute le meilleur film Spider-Man de toute la période Marvel Studios. Et donc le meilleur Spider-Man qu'a pu nous livrer Tom Holland pour l'instant. Sur le plan visuel, il est aussi certainement plus agréable et mieux filmé qu'une bonne partie des films de l'univers Marvel Studios de ces dernières années. Les reproches sont là, de même que les limites se manifestement clairement, force est de constater que c'est aussi le volet le plus éloquent sur la recherche de l'identité d'un Peter Parker enfin traité dans sa globalité, et pourquoi ce personnage continue de nous passionner plus de soixante ans depuis sa création. Est-ce un meilleur film que le Spider-Man 2 de Sam Raimi ? Vous savez, au fond, ce qui est formidable avec le génie humain c'est qu'on a inventé les parties commentaires précisément pour pouvoir esquiver avec prudence les questions qui fâchent. Alors, à vous. Thwip!
06 Aout 2026
testingcan I ask you a question please?
29 Juillet 2026
Guillaume_PrsJe suis d'accord avec cette critique même si étonnement je n'ai pas trouvé Ned énervant (alors que je voulais m'arracher le visage à chacune de ses apparitions pendant NWH) ! Je trouve que Peter à quand même de la place dans cet univers organique mais mon attention a pu être parasitée par des éléments comme l'état de Banner/Hulk et bien sur l'implication du perso de Saddie Sink ainsi que quelques longueurs et sur-explications (mais bon vu les réactions de la salle sur certaines scènes il faut visiblement prendre le public par les deux mains). Les efforts techniques sont appréciables voir ont pu vraiment m'emballer sur certains mouvements de caméras, c'était par contre un peu trop chiche en scène de voltiges impressionnantes avec ce montage trop cuté par moment. Reste à voir vers quoi tout ceci nous mène post-Secret Wars
28 Juillet 2026
nasrobyPerso à l'époque, j'avais pas aimé le Spider-Man 2 de Sam Raimi, notamment pour les séquences Peter Parker qui m'avaient gonflé... On va voir pour celui-ci du coup ;)