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"Chaque auteur s'inspire du monde réel" : rencontre avec Chris Claremont, l'orfèvre des X-Men

"Chaque auteur s'inspire du monde réel" : rencontre avec Chris Claremont, l'orfèvre des X-Men

InterviewMarvel

C'était l'évènement de ce début de mois de mai : à l'occasion du Free Comic Book Day 2026, la librairie Album Comics recevait en ses murs le grand Chris Claremont. Si les X-Men ont été imaginés par Stan Lee et Jack Kirby, il n'est pas usurpé d'attribuer également à Claremont le titre de "papa" des mutants, tant son oeuvre est importante et indissociable de ces personnages. Un run iconique de plus de seize ans, d'autres retours sur ces héros, et encore aujourd'hui, Chris Claremont a l'occasion de revenir de tant à autres sur certains des personnages qu'il aime tant. 

À l'occasion de son passage, nous avons donc profité de l'occasion pour aller à la rencontre du scénariste - et conduire une interview à retrouver en complément de celle que nous avions déjà otbenue de lui en 2019. De quoi revenir sur ses débuts, mais surtout de son cheminement dans la construction de sa grande saga X-Men jusqu'à aujourd'hui. Une interview que vous pouvez aussi retrouver à l'audio via le podcast First Print, que nous recommandons même aux non-anglophones afin de pouvoir apprécier la voix du célèbre auteur directement dans vos oreilles. 

Remerciements à Gauthier d'Album Comics, ainsi que Clément Boitrelle pour la traduction et retranscription de cette interview.


Corentin : Bienvenue à Paris, Chris Claremont !

CC : Merci !

C : Votre champ d’expertise est très large mais en quelques mots, pourriez-vous nous expliquer comment se sont passés vos débuts dans l’industrie du comic book ?

CC : Ce fut une question de chance pure et simple ! [rires] L’université où j’étudiais fermait ses portes du 1er janvier au 1er mars et envoyait ses étudiants en période de stage. L’idée derrière cette période était pour nous de trouver du travail dans les domaines qui nous intéressaient. A l’époque, je voulais devenir politologue mais j’avais également le rêve un peu fou de devenir acteur. Nous étions en… mince en quelle année déjà… en 1968, et vouloir devenir politologue dans une université qui penchait à gauche n’était pas vraiment vu d’un très bon œil : Richard Nixon venait tout juste d’être élu et les Etats-Unis connaissaient une période d’agitation assez identique à celle d’aujourd’hui, étonnamment. Je me suis alors focalisé sur mon deuxième centre d’intérêt, la comédie. Il n’y avait malheureusement pas beaucoup de travail dans ce domaine à New York en ce début d’année, il fallait souvent attendre plus tard dans l’année.

J’aimais les comics, j’aimais également lire et écrire et mes parents étaient bons amis avec un auteur et dessinateur, Al Jaffee, qui travaillait chez Mad Magazine. C’est pour moi l’un des plus grands dessinateurs humoristiques des comics contemporains. Si vos auditeurs sont familiers avec Mad, il suffit de jeter un œil aux couvertures de ce dernier pour comprendre. Je me suis donc dit que cela serait super de travailler pendant deux mois chez Mad Magazine. Al a alors répondu à mes parents : « Certainement pas ! Avez-vous la moindre idée de ce que l’on fait dans ce magazine ? ». Néanmoins, il avait compris que j’étais très intéressé par les comics, il a alors répondu à mes parents qu’il passerait un coup de film à l’une de ses connaissances. Ni une ni deux, le téléphone sonne : « Bonjour, c’est Stan Lee au bout du fil ! ». Pendant les cinq minutes qui suivirent, Stan a essayé de m’expliquer avec un grand tact - eu égard à son ami Al - qu’ils n’avaient pas le budget pour embaucher un jeune pendant deux mois, l’entreprise était trop fauchée. Quand la question du salaire a fait surface, je me suis permis de lui dire « Monsieur, pour être tout à fait honnête, je dois réaliser ce stage pour mon cursus universitaire, nous n’avons pas le droit d’être payé ». « T’es engagé petit ! ».

J’ai donc commencé en tant que commis. On me demandait d’aller à tel endroit, faire telle tâche etc. J’étais un garçon à tout faire. J’y ai donc travaillé pendant deux mois durant lesquels je me suis beaucoup amusé. Durant ces deux mois, j’ai également commencé à écrire un peu, en plus de relire des scripts et de les corriger. En tant que commis, vous êtes vraiment amené à tout faire : aller chercher le café, relire un numéro qui n’est pas bon, corriger celui-ci, archiver celui-là. Ce fut très amusant. J’en ai également profité pour glisser quelques idées ici ou là et comme le dit l’adage, le reste fait partie de l’histoire.

C : Le reste étant Giant Size X-Men ! Je ne veux d’ailleurs pas vous déranger à ce sujet mais est-ce qu’il vous arrive d’en avoir marre de parler des X-Men à chaque interview ?

CC : Pas du tout !

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C : Parfait car j’avais très envie d’en parler avec vous ! Votre travail a été décrit par certains critiques comme l’équivalent du Grand roman américain pour les comics…

CC : [rires]

C : Ce ne sont pas mes mots mais bien ceux de Wikipédia !

CC : Mon Dieu, je ne l’avais encore jamais entendus !

C : J’ai néanmoins trouvé cette expression intéressante car vous avez œuvré durant de nombreuses années sur la série dans laquelle vous avez pu filer une certaine métaphore, vous avez construit des récits qui s’intéressent avant tout aux personnages et qui vous permettent d’y inclure des éléments de romance, de drame et même d’humour. Votre travail est finalement assez universel et recouvre de nombreux thèmes et discours. Ma première question sera la suivante : comment avez-vous fait pour développer une fresque si riche et complexe ?

CC : Un numéro après l’autre ! Des lecteurs me demandent régulièrement quel est mon numéro préféré et je leur réponds toujours la même chose : du numéro 94 au numéro 279, page 11, ce qui correspond à la durée de mon passage sur la série X-Men. Ce n’est qu’une seule et même histoire pour moi. Une histoire certes divisée en plusieurs épisodes qui durent parfois un numéro, parfois plus mais je considère cette fresque comme un seul et même récit car les personnages sont les mêmes. Ils évoluent évidemment mais nous suivons toujours le même groupe d’individus qui vivent leur vie. Pour moi cela reste la même histoire. En tant qu’auteur, je devais et je dois toujours m’efforcer de la raconter le plus simplement et le plus efficacement possible et voir quelle est la réaction des lecteurs.

C : Vous vous êtes quand même servi de certains éléments du monde réel en termes de tonalité principalement, et l’on peut voir comment vos récits reflètent sur le temps long l’évolution de la société américaine durant la deuxième moitié du 20ème siècle…

CC : Est-ce que ce n’est pas là le but même d’un auteur ? Pour moi, chaque auteur s’inspire d’éléments du monde réel. Vous observez le monde autour de vous et les gens qui le peuplent. Les X-Men, du début à la fin, sont des individus avant tout, ce ne sont pas de simples personnages. Les problématiques qu’ils affrontent, les relations qu’ils nouent, le monde dans lequel ils vivent semblent peut-être différents du monde auquel nous appartenons, mais plus d’une fois j’ai reçu des lettres de lecteurs m’expliquant qu’ils s’étaient reconnus dans tel ou tel personnage. Pour moi, ce sont des individus qui vivent leur vie. Stan Lee considérait que vous pouviez vous amuser avec les personnages que l’on vous attribuait aussi longtemps que vous le vouliez, du moment que vous les rendiez dans le même état que quand vous les avez trouvés, pour que les suivants puissent repartir du même point. La grande différence dans mon cas, c’est que je suis resté 16 ans sur la série et j’aurais très bien pu continuer encore 16 années supplémentaires si j’en avais eu l’occasion car je voulais voir ce qui allait se passer ensuite ! Je crois que c’est ce que fait chaque auteur pour chaque histoire et chaque personnage qu’il créé.

C : Je suis d’accord avec vous. Cependant, durant les années 70 jusqu’aux années 90, le comics a souvent été décrit comme un peu ridicule : des personnages en costumes moulants qui se battent contre des extra-terrestres ou qui sauvent le monde de menaces irréelles (mais parfois métaphoriques). Aux côtés de Gerry Conway ou de Len Wein, vous êtes considéré comme l’un des plus grands réinventeurs de ces mythologies dans la façon dont vous les avez refaçonnées en considérant les personnages comme des individus avant tout, faisant face à des difficultés auxquelles on peut s’identifier, ce qui ne fut pas le cas dans les années 60.

CC : Je ne suis pas vraiment d’accord. La vision des X-men proposée par Roy Thomas et Neal Adams s’efforçait de les présenter du mieux possible comme des personnes bien réelles. Nous travaillons sur ces personnages de la manière dont nous les percevons. Certains auteurs vont se concentrer sur une direction, d’autres vont s’intéresser à une autre perspective : tout dépend de qui tient le stylo. Encore une fois, tout est également une question de temps. La plupart des auteurs s’intéressent à une équipe ou à une série pendant un laps de temps relativement court. Cependant, dans les années 1960, vous aviez des auteurs, comme Len ou Peter David, qui ont œuvré sur une série pendant un certain temps. Regardez leurs travaux ou ceux de Gerry et observez ce qu’ils perçoivent dans les personnages, les récits et ce qu’ils en font : voilà votre point de départ. Comme je vous le disais, je suis simplement resté aux commandes plus longtemps que les autres.

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C : Comment êtes-vous parvenu à rester pertinent et inspiré durant une si longue période ? De nos jours, un run de 16 ans c’est du jamais vu.

CC :  Vous pourriez tout aussi bien demander à Georges Martin comment fait-il pour rester pertinent avec Game of Thrones ? C’est une difficulté à laquelle chaque auteur doit faire face pour chaque univers qu’il créé. Vous pourriez également demander aux lecteurs ce qu’ils en pensent. En quoi cette série est-elle pertinente à leurs yeux ? J’ai fait des séances de dédicaces ici en France où des jeunes femmes et des jeunes hommes m’ont expliqué à quel point ces personnages et ces histoires ont compté pour eux ; à quel point ils les ont aidés à surmonter des épreuves durant leur vie que ce soit à l’adolescence, face à des conflits. Je pense qu’aucun auteur ne se lance dans ce métier avec un tel objectif en tête car c’est une approche d’une très grande arrogance. On souhaite juste raconter une bonne histoire autour de personnages réalistes qui affrontent des épreuves qui font sens dans le contexte du récit. La difficulté étant de rendre leur existence pertinente également aux yeux du lecteur.

Vous n’abordez pas ces personnages en les définissant uniquement par le statut de mutants. Ce sont des individus avant tout qui disposent de dons incroyables mais également d’ambitions, qui doivent faire face à des conflits, surmonter des épreuves. Alors certes, ils portent des costumes moulants dans les comics mais cela correspond simplement à la réalité de leur univers, de leur vie. On pourrait très bien les remplacer par des policiers, des pompiers, des avocats. Un métier ce n’est qu’une étiquette qui définit comment ils gagnent leur vie. Ce qui compte vraiment, c’est quand ils n’ont plus cette étiquette, quand ils vivent leur vie. J’ai beaucoup apprécié le personnage de Kitty Pryde car on la découvre durant ses toutes premières années, c’est à peine une adolescente encore à l’école. Mais dans le même temps, elle doit faire face à une réalité dans laquelle une entité extra-terrestre kidnappe ses coéquipiers et leur implante sa progéniture. Vous avez donc cette enfant qui va peut-être mourir dans d’horribles souffrances, car elle est consciente de ce à quoi elle doit faire face. Comment va-t-elle surmonter cette épreuve ? Qu’est-ce qui va se passer ensuite ? Comment elle va s’y prendre représente une étape dans son évolution. Le contexte est sans doute plus mélodramatique que s’il s’agissait d’un enfant ordinaire qui va à l’école mais qui sait vraiment ? La réalité ce n’est pas tant que des épreuves surviennent, mais plus comment vous y faites face. Est-ce que vous les surmontez de manière positive ou négative, qui peut le savoir ? C’est une interrogation… Et la réponse à cette dernière survient tous les mois dans une vingtaine de pages. La réponse à cette interrogation sera propre à chaque lecteur.

C : Ce qui différencie les X-Men par rapport à d’autres super-héros c’est également la présence d’un discours sur la diversité et les persécutions…

CC : Ce n’est que la réalité…

C : Qu’entendez-vous par là ?

CC : Excusez-moi l’expression mais le terme « mutant » n’est qu’une étiquette… Une étiquette très juste, cela dit, pour illustrer ce que cela signifie que d’être un outsider, quelqu’un mis à l’écart. Vous savez, mon père a emmené sa famille et lui a fait traverser l’Atlantique pour ce que nous pensions être d’abord une courte visite. Puis, sans que l’on s’y attende, il a rejoint l’armée américaine et a obtenu la nationalité américaine. Je me souviens de mon premier jour d’école là-bas, habillé comme si j’allais à l’école en Angleterre : un short, une cravate, un veston, des chaussettes qui remontaient jusqu’aux genoux. Je suis rentré le soir avec un œil au beurre noir et le nez en sang. Je ne suis jamais retourné à l’école habillé ainsi car mes camarades ce jour-là ont vu un étranger, un outsider. « Il veut rester et vivre ici ? Il y a un prix à payer. ». C’est une leçon plutôt anecdotique, mais pour moi elle fut primordiale.

J’ai compris ce que signifiait être un enfant étranger dans un nouveau pays. Nous vivions dans une base militaire dans le sud du pays et un jour un des collègues médecins de mon père est venu prévenir ma mère que son mari ne rentrerait pas ce soir car son service était prolongé. Ma mère, étant britannique, l’a naturellement invité à boire le thé. Il a refusé. Elle a insisté mais il a fini par lui répondre : « Madame, vous êtes blanche. » Elle ne comprenait toujours pas, mais il était noir. Quand bien même c’était un docteur, accepter l’invitation de la femme blanche d’un collègue blanc ne se faisait absolument pas, surtout en Floride. Ce sont des situations que je n'avais jamais vécues auparavant. Il devait bien y avoir du racisme également en Angleterre mais pas sous cette forme. Ces souvenirs m’ont donc suivi durant les 15 années suivantes et sont devenus les fondations de mes récits chez les X-Men. Non pas pour en faire des clichés, mais bien pour montrer qu’il s’agit d’une réalité.

C : C’est justement le sujet que je voulais aborder. Beaucoup de temps s’est écoulé depuis vos débuts sur la série X-Men. La perception d’être un outsider ainsi que le fait d’être un immigré a changé aux Etats-Unis et dans d’autres régions du monde. Vous avez rencontré de nombreux fans et je voulais savoir comment les lecteurs abordent cette allégorie ?

CC : Je rencontre littéralement ma troisième génération de lecteurs ! Je pense que c’est déjà une partie de la réponse. Comme je vous l’expliquais un peu plus tôt, des lecteurs m’ont expliqué à quel point mes comics les ont aidés à affronter des épreuves, parfois même à traverser des périodes très difficiles. C’est une réponse en soi. Ce n’est vraiment pas quelque chose que je recherche ou que j’essaie de faire mais de voir l’effet que cela a pu avoir, c’est vraiment génial. Cela m’est encore arrivé il y a quelques jours. Et à chaque fois, vous devez accueillir cela avec respect ; il faut traiter les lecteurs avec respect.

C : Etant donné le nombre de dédicaces et de rencontres que vous avez pu faire avec vos lecteurs et des échanges que vous avez eus avec eux, vous est-il déjà arrivé de revenir à vos anciens travaux et de les lire d’une toute nouvelle manière suite à ces conversations ?

CC : Cela m’arrive tout le temps. Quand on me demande quel est mon livre favori, je réponds toujours que c’est celui que je n’ai pas encore écris : c’est un territoire encore inconnu. Une fois qu’il est écrit et publié, il appartient aux lecteurs. Qu’ils l’aiment ou non, qu’ils estiment que j’aille dans une bonne direction ou non, c’est à eux de le décider. C’est à eux de déterminer comment je m’y suis pris et vers quoi. Je n’ai rien à y redire ! Je suis toujours très reconnaissant de leurs retours. Mais mon ambition, c’est d’aller explorer ce qu’il y a encore au-delà.

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C : Nous avons observé depuis quelques temps le retour de grands noms des comics tel que vous sur certaines séries pour enrichir l’univers. David Michelinie est revenu sur Venom, je crois que Peter David est revenu pour travailler sur Hulk. Vous êtes également revenu plusieurs fois chez les X-Men, comment s’est passé ce retour ? Comment Marvel vous a proposé de revenir sur cette série ?

CC : Il y a eu des appels, des éditeurs à l’autre bout du fil qui m’ont proposé de revenir et auxquels j’ai répondu oui.

C : Aviez-vous la volonté de revenir explorer certains éléments mis de côté auparavant ?

CC : Cette réflexion m’est venue après avoir accepté, mais ce n’est pas quelque chose d’évident. Soyons réalistes, cela fait plus de 30 ans que j’ai arrêté d’écrire la série X-Men de manière régulière. Qu’importent les nouvelles histoires que je peux écrire, elles doivent avant tout respecter l’œuvre d’origine. Si vous parvenez à trouver un récit qui a certaine une résonnance, vous le présentez à votre éditeur et vous verrez bien où cela vous mènera.

C : C’est donc vous qui proposez vos idées à Marvel ? Ce n’est pas l’éditeur qui vous propose de faire une histoire sur Gambit par exemple ?

CC : On peut me proposer des projets. Je serais toujours partant si l’on me proposait une série autour de Gambit. Il faut trouver une idée que vous présentez à l’éditeur. Si l’idée lui plaît, le travail commence. Si elle ne lui plaît pas, il faut recommencer. C’est comme ça que nous fonctionnons.

C : Il s’agit pour la plupart d’histoires qui explorent les zones grises de votre propre chronologie, comme par exemple Wolverine qui abandonne ses camarades en Australie pour se charger d’une affaire personnelle. Avez-vous de nouvelles idées peut-être plus contemporaines à intercaler dans vos anciens récits ? Vous tenez-vous au courant de ce qui se passe dans la série X-Men comme par exemple la saga de Krakoa par Jonathan Hickman ?

CC : Vous savez, je suis déjà bien occupé et il n’y a pas assez de 24 heures par journée !

C : Je ne sais pas si vous êtes au courant mais dernièrement, Marvel a autorisé différents auteurs à explorer certains éléments de votre chronologie. Je pense par exemple à Tim Seeley qui a réalisé une mini-série centrée sur Rogue et qui explore son séjour dans les Terres Sauvages. Considérez-vous votre travail comme une invitation pour des auteurs mais aussi des lecteurs d’y apporter leur propre interprétation ?

 CC : Vous pourriez poser la même question à Stan Lee : dans les années 70, tout le monde s’est approprié ses créations. C’est un paysage très fluctuant. Je pense que n’importe quel auteur conçoit des histoires qui puisent dans le travail de ses prédécesseurs. Chaque auteur doit s’intéresser aux travaux qui les ont précédés. S’ils ne le font pas, ils devraient ! Il faut ainsi voir quels éléments fonctionnent, lesquels ne fonctionnent pas et ce que l’on peut faire avec tout ça. C’est une industrie qui évolue constamment. L’essentiel est de faire une bonne histoire. Si je devais écrire une histoire qui puise dans le travail de Stan, j’aimerais qu’il soit fier de mon travail. J’aimerais qu’il ait le sentiment que j’ai respecté son travail. C’est ce que nous faisons et ressentons tous finalement. C’est tout ce qui compte, et il faut croiser les doigts !

C : Est-ce que certains auteurs vous ont contacté pour utiliser « vos » personnages ?

CC : J’ai aperçu des auteurs de ces séries dans des conventions. J’ai pu brièvement discuter avec certains d’entre eux, ils sont très sympathiques. J’ai eu des échanges très agréables avec eux. Mais vous savez, nous sommes éparpillés aux quatre coins du monde et ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air.

C : Vous expliquiez tout à l’heure que ce qui vous anime, c’est le livre suivant. John Byrne a également proposé sa propre vision des X-Men. Si vous aviez la possibilité de revenir aux X-Men aujourd’hui, quels éléments ajouteriez-vous ?

CC : Oh… [soupirs]

C : [rires]

CC : Dans un premier temps, je vous répondrai que ce n’est pas une question si simple. Il faut travailler en conjonction avec l’éditeur : c’est une quasi-synergie. Il faut également que tout soit cohérent. Il faut qu’une série X-Men soit cohérente avec la précédente. Mais il faut également que la série soit cohérente avec les 4 Fantastiques etc. Mais si j’avais l’occasion de revenir pour un ou deux titres… Disons qu’une fois que je me serai décidé, je vous ferai signe !

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C : Il n’y a pas d’idée qui vous démange particulièrement ?

CC : Eh bien, prenez God Loves, Man Kills. Si vous ne deviez lire qu’une histoire X-Men, c’est celle-ci. Au début des années 2000, tandis que je travaillais sur X-Treme X-Men avec Igor Kordey, j’ai eu l’idée d’une histoire en 5 numéros dans laquelle le méchant est un prêtre… Enfin je devrais plutôt dire un pasteur [William Stryker – l’antagoniste de God Loves, Man Kills NdT] qui s’échappe de prison et qui désire continuer sa mission. Il rencontre alors une I.A qui se prend également pour un pasteur. Tous deux, grâce notamment à leurs interactions avec Kitty mais également avec les X-Men, finissent par réaliser qu’ils sont avant tout des hommes d’église. Jusqu’à présent ils étaient représentés comme des méchants classiques, mais ces deux représentations ne peuvent coexister. A la fin du récit, [William Stryker] fini par évoluer en devenant un véritable pasteur et il doit alors voir où cela va le mener, que ce soit en bien ou en mal. Cette série fut l’occasion pour moi d’apporter une réponse à une question que je trouvais tout à fait légitime. Si un beau jour l’occasion se présentait à moi d’ajouter une troisième couche à cette réponse, sur ce qu’il se passe ensuite, j’essaierais ! Mais ce genre d’interrogation incombe véritablement à un auteur, au-delà des super-héros, de Marvel ou des X-Men. Voici des personnages… Non attendez, voici des individus qui vivent leur vie. Et ensuite ? Bienvenue dans le monde des auteurs !

C : C’est une transition parfaite pour ma dernière question avant que je ne vous libère : vous avez fait mention d’une IA, des auteurs et de ce qui peut se passer ensuite. Nous posons régulièrement une question au sujet de l’IA aux artistes et aux auteurs que nous recevons. Je suis sûr que vous avez une opinion sur le sujet. En tant qu’auteur et professionnel de l’industrie du comics, quel est votre regard au sujet de l’IA ? Pensez-vous qu’il s’agit d’un danger, d’un outil ?

CC : Je raconte des histoires depuis 55 ans ce qui, quand on y pense, est assez effrayant. Ce sont mes histoires. La question que je me poserais plutôt serait de savoir d’où viennent-elles ? Qu’est-ce qui m’a servi d’inspiration ? Une IA est le résultat d’un programme, tout comme nous sommes les résultats de notre propre programmation. La vie est notre programme. Est-ce que quelqu’un à l’heure actuelle est capable de nous dire si une IA est une personne, une réalité en tant que telle ? J’ai écrit des personnages d’IA, j’ai un méchant qui est une IA et que j’aimerais revisiter… J’ai du mal à vous répondre car une partie de moi pense que si quelqu’un possède une entité qualifié d’« artificielle » mais qui est intelligente, alors pourquoi la considère-t-on artificielle ? Elle n’est juste pas humaine, pas organique. Et alors ? Ce n’est pas une question si facile à trancher…

C : Je ne vous demande pas nécessairement de me dire si vous êtes pour ou contre…

CC : Non non ce que je veux dire c’est qu’il est plus facile de présenter la situation de manière binaire. Reposez-moi la question dans 10 ans quand elle aura évolué ou bien quand nous serons tous en train d’échapper à Arnold Schwarzenegger ! Nous verrons bien. Vous savez, mon ambition est pure et simple : je veux écrire de bonnes histoires, trouver une maison d’édition pour les vendre ainsi qu’un public qui les lira et les appréciera. Si j’y parviens, hourrah ! Sinon, je continuerai jusqu’à ce que j’y parvienne. Mais encore une fois c’est le lot de tous les auteurs et les dessinateurs. Mais cette question risque de nous prendre encore une heure ! [rires]

C : Merci beaucoup Chris Claremont, rendez-vous dans 10 ans aux côtés de Schwarzenegger ! Merci d’avoir répondu à nos questions et je vous souhaite une bonne séance de dédicaces !

CC : Merci également.

Illustration de l'auteur
Arno Kikoo
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