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L'amour et la vermine : Will McPhail, ou l'art de faire rire en dessins [interview]

L'amour et la vermine : Will McPhail, ou l'art de faire rire en dessins [interview]

Interview404 Graphic

Avec Au-DedansWill McPhail démontrait sa capacité à alterner les registres, en passant d'une joyeuse comédie à un récit plus dramatique, plus intime et profondément émouvant. Nous avions déjà pu rencontrer l'auteur pour parler en long et en large de ce superbe album. L'année passée, Mc Phail était une nouvelle fois mis en avant chez l'éditeur 404 Graphic avec L'amour et la vermine, qui n'est pas une bande dessinée en tant que tel, mais un recueil des dessins de presse qu'il a publiés dans le célèbre New Yorker. Une collection de pastilles à l'humour absurde, qui s'est doté pour l'édition française d'une section inédite par rapport à la VO.

De passage en France à l'automne dernierWill McPhail s'est à nouveau plié à l'exercide de l'interview autour de L'Amour et la Vermine, mais plus précisément sur la question de l'humour en dessin. Comment faire rire ? Qu'est-ce qui fait rire l'auteur ? Quel type d'humour fonctionne le plus par le crayon ? C'est toutes ces questions que nous abordons avec Will McPhail dans cette interview que vous aviez déjà pu découvrir depuis quelques mois au format podcast via First Print. D'ailleurs, cette discussion fait en réalité suite à un précédent podcast, enregistré avant la sortie de la VF de L'Amour et la Vermine, que vous pouvez toujours écouter puisque les deux forment un tout. 

Remerciements à Clément Boitrelle pour la retranscription et traduction de l'interview, ainsi qu'à Émilie Hurel, Nicolas Beaujouan et la galerie French Paper Art Club.




AK : C’est avec plaisir que nous vous accueillons à nouveau en interview Will, comment allez-vous ?

WMP : C’est la troisième fois !

AK : Vous savez ce que l’on dit, jamais deux sans trois ! Etes-vous toujours content de me retrouver ?

WMP : Attendez j’ai du lubrifiant sur les mains !

AK : Evidemment… Pour information, juste avant cet entretien, Will a eu la formidable idée de sortir un préservatif de son étui !

WMP : Ce n’est pas n’importe quel préservatif, je ne fais pas ça à toutes mes interviews ! C’est juste pour me protéger de la personne que j’ai en face de moi… Au cas où ses questions seraient trop pénétrantes ! Et boom !

AK : Waouh ! Vous êtes vraiment doué ! Nous avons déjà réalisé une interview au sujet de l’Amour et la Vermine mais à l’époque l’album n’était pas encore sorti en France. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que beaucoup d’auditeurs aient écouté notre précédent entretien, ce qui est dommage d’ailleurs car il y a une chouette histoire de bébés hamsters zombies dedans… Nous allons reparler de l’album mais j’ai des questions différentes. Nous avons déjà échangé ensemble autour de l’art, l’illustration et le dessin de presse, mais jamais au sujet de l’humour. Quel est votre rapport à l’humour ? Etiez-vous un enfant drôle ? Est-ce quelque chose que vous avez dû apprendre ?

WMP : C’est une question vraiment intéressante… Je crois que je devais avoir dix-huit ans environ quand on m’a dit pour la première fois que j’étais drôle. Avant ça, je crois que j’étais juste… bizarre ! Cette étrangeté se transforme souvent en humour quand vous devenez adulte ! Je me souviens être au lycée avec mon groupe d’amis. L’un d’entre eux, que je considérais comme le boute en train du lot, a un jour déclaré que j’étais le plus drôle du groupe ! Je n’en revenais pas ! Jusqu’alors j’étais surtout un gamin un peu bizarre. Ma mère en parle souvent d’ailleurs.

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AK : Comment le décririez-vous ?

WMP : Eh bien je crois que j’étais surtout dans la lune. J’étais souvent dans mon monde, absorbé par mon imagination. Ma mère mentionne souvent un souvenir en particulier. Je ne me souviens pas si nous en avons déjà parlé…

AK : Je ne crois pas.

WMP : J’avais cinq ans quand j’ai écrit mon premier livre en tant que tel.

AK : Un best-seller à n’en pas douter !

WMP : Complètement ! Je devrais penser à le publier de nouveau ! Le titre du livre était « Comment s’occuper de son serpan », avec une faute à « serpent ». Il s’agissait d’un genre de notice avec des illustrations pour pouvoir s’occuper correctement d’un serpent. J’avais cinq ans, j’ai débarqué devant ma mère en lui présentant ce livre… J’ai dû la terrifier ! J’avais cinq ans et je n’avais jamais vu un vrai serpent auparavant !

AK : C’est justement ce que j’allais vous demander, aviez-vous un serpent à l’époque ?

WMP : Pas du tout !

AK : Alors pourquoi écrire un livre pareil ?

WMP : C’est ce que je vous dis, j’étais vraiment un gamin bizarre ! A l’intérieur il y avait des sections comme « Comment le laver ? » « Comment le nourrir ? » « Comment le toiletter ? ». [rires] D’autant que c’étaient tout simplement des instructions comme « Mettez-le dans de l’eau et remuez ! ». Vous aviez donc tous ces conseils pour élever un serpent et sur la toute dernière page, il y a une énigme: « Je suis long et fin, j’ai une langue fourchue, qui suis-je ? » [rires] Imaginez-moi, débarquant dans la maison et tendant le livre à ma maman : « Tenez mère, j’ai produit quelque chose ! » [rires] J’ai tellement dû lui faire peur ! Je ne sais pas trop si cela répond à votre question mais en tout cas, sachez que j’étais un enfant très bizarre…

AK : Vous a-telle placé dans une école pour enfants particuliers après ça ?

WMP : [rires] Heureusement non ! Mais ce qui est drôle, c’est que ma sœur m’a plus tard offert un serpent quand j’ai eu vingt et un ans ! Ils avaient retrouvé le livre, et suite à ça on m’a offert un serpent. L’humour était en tout cas monnaie-courante dans notre famille et dans notre petit village du nord de l’Angleterre. L’humour faisait tout. Bien plus que l’argent, l’amour ou l’amitié. C’était en quelque sorte notre « monnaie-culturelle ».

AK : Est-ce que l’humour est quelque chose d’important pour vous au quotidien ?

WMP : Complètement, c’est primordial pour moi. D’autant que je me suis beaucoup questionné sur mon rapport à l’humour toute ma vie. On reproche souvent à l’humour de n’être qu’un mécanisme de défense. Prenez mon premier album, Au-Dedans, où j’ai utilisé ce mécanisme avec le personnage de Wren : elle efface sa vraie personnalité par le biais de l’humour. Mais plus je vieillis, plus je perçois l’humour comme une vertu chez les gens. Ce n’est pas toujours un mécanisme de défense. Parfois vous voulez juste que votre interlocuteur passe un bon moment à vos côtés. C’est quelque chose de très altruiste quand on y pense… C’est ainsi que mon cerveau fonctionne en tout cas, je ne peux pas le changer !

AK : Vous pourriez, via une thérapie à électrochocs… [rires]

WMP : Imaginez je me réveille et je réalise que je ne suis plus drôle ! [rires]

AK : Avez-vous déjà réfléchi à l’évolution de l’humour ? Il y a par exemple des sujets sur lesquels le fait de pouvoir rire a changé. Vous expliquiez que l’humour pouvait être un mécanisme de défense, mais cela peut également être une arme. Avez-vous déjà réfléchi à cet usage de l’humour dans votre travail ?

WMP : Vous avez raison, l’humour est peut-être une des armes les plus dangereuses. Une des règles d’or dans l’humour et la comédie c’est de s’attaquer à plus haut que soit, et de ne pas rabaisser. Si vous vous retrouvez à rabaisser les autres avec votre humour, surtout à un très jeune âge, et que cela fait rire, vous risquez très vite de blesser les gens. Cela peut très vite virer au harcèlement. Cela peut vraiment ruiner des vies.

AK : Fut-ce votre cas ?

WMP : Oh non ! N’oubliez pas qu’à l’époque, j’étais complètement inconscient de ce qui pouvait se passer autour de moi ! J’avais la tête dans les nuages ! Beaucoup de personnes me demandent si j’étais le clown de la classe. Ce n’était pas du tout le cas ! J’étais dans mon monde et ne me mêlais pas trop aux autres pour tout dire. Pour revenir à notre sujet, je me fais un point d’honneur à ne jamais rabaisser qui que ce soit… D’autant que quand j’y pense je ne m’attaque jamais vraiment à plus haut placé que moi non plus ! [rires] Mon humour ne s’en prend pas vraiment aux positions de pouvoirs. A vrai dire, il est surtout basé sur l’auto-dérision. Je ne m’attaque à personne si ce n’est à moi-même ! [rires]

AK : Vous êtes la cible la plus facile !

WMP : C’est ça ! [rires] Vous parliez de l’évolution de l’humour. Cette dernière ne se joue pas d’une civilisation à une autre, mais je pense que l’humour évolue au jour le jour, d’année en année. Vous pouvez lire un livre ou un comics publié durant la pandémie par exemple… La pandémie nous a fait développer un certain type d’humour d’ailleurs. Je ne sais pas ce qu’il en est en France, mais ce fut assez flagrant au Royaume Uni. Comme tout le monde était enfermé chez soi au même moment, il y a eu un genre d’humour collectif qui s’est développé et dans lequel tout le monde piochait. Ce fut un humour basé sur des phrases bien spécifiques comme « Tiens ma bière ! » ou bien « Tu es trop bourré, rentre chez toi ! » ce genre de choses… En revanche, si vous lisez une œuvre qui comporte cet humour aujourd’hui, cela a très mal vieilli car nous sommes passés à autre chose. Et donc l’humour change très vite. D’ailleurs, quand vous préparez une compilation de vos meilleurs dessins, l’une des choses les plus difficiles est de choisir les plus intemporels.

AK : Comment vous tenez-vous au courant de ce qui est plus ou moins drôle aujourd’hui à l’ère d’internet et des memes ? Quelque chose de drôle il y a deux mois ne l’est plus forcément aujourd’hui…

WMP : De mon point de vue, il vaut mieux ignorer ce genre de tendance dans l’humour. Je préfère chercher quelque chose qui d’une me fera rire et de deux de manière intemporelle plutôt que d’essayer de surfer sur la mode. Vous évoquiez les memes… Rien ne m’agace le plus que quand des gens qualifient mon travail de « memes » ! C’est peut-être insignifiant mais je déteste quand on m’identifie sur un de mes dessins et qu’on le considère comme un meme ! J’enrage ! [rires]

AK : Diriez-vous alors que vous faites de « l’elevated humor » ?

WMP : [rires] Je reconnais qu’il y a un petit côté snob !

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AK : Je pense à un de vos dessins : il y a un couple au restaurant. Le mari déclare « je ne suis pas raciste. » et vous avez un serveur qui arrive avec un « MAIS » sur un plateau. C’est justement le genre de dessin qui peut vite devenir un meme.

WMP : Vous avez sans doute raison… A vrai dire je ne sais pas trop ce qui caractérise un meme…

AK : C’est typiquement le genre de phrase que vous entendez très souvent dans des conversations que vous pourriez très facilement répéter.

WMP : Effectivement, tout se joue sur une compréhension implicite… Bon ok, je dois donc faire ça souvent ! Tous mes dessins sont des memes ! Je suis un memeiste !

AK : Je vais vous appeler comme ça pour le reste de l’entretien ! [rires] L’édition française de L’Amour et la Vermine comporte une partie supplémentaire qui est exclusive. Comment avez-vous choisi ces nouveaux dessins ? Aviez-vous en tête des dessins qui feraient spécifiquement rire les Français ?  Je ne sais pas si vous avez passé suffisamment de temps en France pour connaître nos réactions…

WMP : Vous savez, je ne vois déjà pas comment les Britanniques réagissent à mes dessins, et ce malgré la présence d’internet, alors les Français ! Je me suis surtout basé sur les réactions de Nicolas [Beaujouan] !

AK : Que l’on sait avoir un sens de l’humour très particulier ! Ce n’est pas un Français ordinaire !

WMP : [rires] J’ai donc surtout travaillé avec lui pour savoir quels dessins seraient les mieux ! J’ai réalisé beaucoup de travaux, il a donc fallu faire du tri ! Nous sommes actuellement en plein milieu de mon exposition et j’essaie de voir s’il y en a quelques-uns qui font partie de la section bonus… Je n’en vois pas pour l’instant…

AK : Je crois que celui-ci en fait partie [I’m a big asshole].

WMP : Ah oui, celui où j’explique qu’il faut séparer l’œuvre de l’artiste oui. J’ai donc sélectionné mes dessins préférés et Nicolas m’a fait ses retours.

AK : Est-ce que vous avez négocié avec les journaux qui vous publient ?

WMP : Tout à fait.

AK : Est-ce que cela a été facile ?

WMP : Oui car je fais confiance dans les choix de Nicolas. Je crois juste qu’il y a eu un ou deux dessins que Nicolas n’était pas bien sûr de comprendre. Je lui ai répondu que de toute façon, moi non plus et qu’il devrait plutôt me faire confiance !

AK : Il existe plusieurs types d’humour et je voulais savoir quel était votre préféré ?

WMP : J’adore l’humour absurde. Il y a d’ailleurs un chapitre dans l’album intitulé « non-sens » et c’est dans cette section qu’il y a mes dessins préférés. Je pense par exemple à un qui a laissé Nicolas très perplexe : on y voit un groupe de crabes en train de reproduire et de filmer le film Lincoln. L’un d’entre eux, le crabe qui joue Lincoln, déclare : « Est-ce que c’est vraiment à nous de raconter cette histoire ? ». Je me souviens que le simple fait de dessiner cette illustration me faisait déjà tellement rire ! Elle ne fait rire personne d’autre, ce qui m’arrive souvent ! Je ne sais plus si nous en avions déjà discuté, mais j’ai vite réalisé que si je voulais faire ce métier pour le reste de ma vie, alors il fallait que je m’amuse… Sinon je risque de me tirer une balle ! Il faut absolument que je dessine des choses qui me font d’abord rire moi. C’est un peu égoïste quelque part car je ne travaille pas pour mes lecteurs mais je travaille avant tout pour moi.

AK : Etant donné que vous avez déjà réalisé un roman graphique dans lequel le personnage principal vous ressemble énormément…

WMP : Vous n’avez aucune preuve ! [rires]

AK : …on se doutait déjà que vous étiez très égoïste !

WMP : [rires] L’histoire est avant tout racontée de son point de vue voyons !

AK : Si vous le dites… Nous avons déjà évoqué votre amour pour les rats et les pigeons ! On trouve dans l’album un chapitre consacré à d’autres animaux. Vous avez également rédigé une petite préface dans laquelle vous évoquez vos études de biologie et de zoologie. J’ai un doctorat en biologie et pourtant j’avais tellement de mal à dessiner les animaux. Je me demandais si vous aviez appris à dessiner les animaux durant vos études ou bien vous êtes-vous entraîné après ?  D’autant que vous les représentez de manière plutôt réaliste.

WMP : Je les dessine anatomiquement corrects oui. C’est à la fois un peu des deux… J’ai suivi des cours de zoologie pendant quatre ans à Glasgow durant lesquels j’ai passé mon temps à dessiner et à n’écouter aucun cours car je savais que je voulais devenir dessinateur. L’autre raison vient de mon oncle, Rodger McPhail, qui est un illustrateur spécialisé dans les animaux. J’ai donc grandi en le voyant dessiner des animaux. Il m’a d’ailleurs appris que si vous voulez dessiner un animal, il faut savoir à quoi ressemble son squelette de sorte à toujours bien reproduire les différentes postures de l’animal. Voilà donc mes deux influences : mon oncle et mes cours de zoologie qui me permettent de dessiner les animaux de manière plutôt réaliste. Et vous savez, les animaux ne sont pas très cartoonesques. Ils sont donc très réalistes mais avec de grands yeux par exemple.

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AK : D’autant qu’en dehors de leur visage, ils ne sont pas anthropomorphisés.

WMP : Tout à fait. C’est d’ailleurs une des choses qui m’agacent dans tous ces remakes récents de Disney en live action.

AK : Je n’en ai vu aucun.

WMP : J’ai pu en voir un ou deux comme La Petite Sirène. Pour moi, cela ne fonctionne pas. Vous avez un poisson ultra réaliste. Les animaux dans la nature n’ont pas d’expression, leur visage est insondable. Une des raisons pour lesquelles les anciens Disney fonctionnent, c’est que les animaux y sont dessinés, ils sont plus ronds, vous pouvez plus facilement exprimer leurs émotions. Tandis qu’aujourd’hui dans ces remakes vous avez ce poisson au regard vide en train de chanter une chanson ! [rires] Cela n’a aucun sens !

AK : En dehors de l’humour absurde, vous semblez également être amateur d’humour noir. Il me semble que c’est dans le chapitre « l’Amour » que l’on trouve les dessins les plus sombres. Je ne sais pas quel est votre rapport à l’amour mais il est souvent relié à la solitude. Quand une histoire se termine on peut se retrouver au fond du gouffre. Comment gérez-vous l’équilibre entre l’humour et le tragique dans vos dessins ?

WMP : Comment répondre à votre question… En vérité, tout ce qui peut mal se passer dans une relation amoureuse est fondamentalement plus drôle que quand tout se passe bien. Je ne pense pas que parler d’une relation où tout se passe bien soit forcément très drôle… C’est sans doute ma part sombre qui parle ! C’est pourquoi je parle de relations qui se passent mal ou bien quand il n’y a pas de relation du tout ! Je trouve le désespoir souvent très drôle. J’ai en tête un dessin de l’album où vous voyez un type seul dans son lit en train d’engueuler le trou noir affectif à côté de lui car il prend toute la couette ! [rires] C’est ce genre d’angoisse que je trouve très drôle.

AK : Quel est le but derrière ce genre dessin ? Réconforter les personnes qui traversent ce genre de moment ou bien les faire se sentir encore plus mal ? Car in fine c’est un dessin qui dit qu’effectivement, on est seul, et c’est un sentiment qui peut être très douloureux.

WMP :  C’est vrai oui… J’espère que cela leur remonte le moral ! Je peux vous dire à qui cela ne fait pas plaisir : mes ex ! [rires] J’ai déjà eu droit à : « Ce dessin parle de moi pas vrai ? » « Désolé… »

AK : Vous vous dites désolé mais vous ne l’êtes pas vraiment…

 WMP : « Désolé… Mais je vais quand même publier ce dessin ! ».

AK : Il y a un chapitre sur lequel nous nous sommes déjà penchés au début de l’album qui aborde votre prise de position courageuse sur les hommes blancs cis au vingt et unième siècle. [rires] Vous me racontiez ne pas vouloir être étiqueté comme un dessinateur politique. Pourtant, dans cette section, une grande majorité des dessins le sont.

WMP : Vous trouvez ?

AK : Oui, surtout quand vous abordez les relations hommes / femmes ou des sujets comme le mansplaining. Un des plus drôles représente un homme en train de se la raconter car il a réussi à décoller un petit morceau de caca avec son jet d’urine. [rires] Il y a à la fois de l’humour plus prosaïque, le pipi, le caca qui fait même rire les enfants de trente-six ans dont je fais partie mais vous abordez également des sujets plus sérieux, comme par exemple les hommes qui se vantent d’avoir effectué des tâches insignifiantes. N’y aurait-il pas un peu d’hypocrisie de votre part à refuser d’être qualifié de dessinateur politique ? Ce n’est certes pas la totalité de votre œuvre, mais cela en représente quand même une grande partie…

WMP : Je pense que l’on pourrait plus parler de relations sociales alors.

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AK : Effectivement, vous ne parlez pas de géopolitique par exemple.

WMP : De fait oui j’aborde beaucoup les relations entre les hommes et les femmes, les dynamiques sociétales, les stéréotypes. Ce sont des thématiques qui m’importent beaucoup. J’ai été élevé par une mère célibataire et j’ai toujours été entouré par des figures de femmes fortes durant toute mon enfance. Pour moi cela représentait la norme. Aussi, quand j’ai quitté la maison et que j’ai été confronté à la misogynie et au sexisme pour la première fois, j’ai été très dérouté. J’entendais les gens parler de ce que les femmes pouvaient faire ou pas, alors que de mon côté j’ai toujours connu des femmes qui s’occupaient de tout. Cela m’a fait très bizarre et c’est sans doute pourquoi mon travail a très vite exploré ces thématiques. Je dirais d’ailleurs que je n'aborde plus ces sujets de la même manière. C’est sans doute quelque chose que l’on peut apercevoir dans l’album. A mes débuts, je réalisais des dessins que l’on pourrait vaguement qualifier de féministes et je regrette la manière avec laquelle je traitais ce sujet. Très souvent je dessinais un homme en train de dire un truc idiot en coin de table et à l’autre bout de la table, vous aviez une femme en train de silencieusement lever les yeux au ciel. Je pensais que comme on se moquait du type, c’était la bonne chose à faire. Je pensais être un allié car on comprend très vite qu’il est idiot et pas elle. Mais il m’a fallu un peu trop de temps pour me rendre compte qu’il n’y avait aucune femme dans mon entourage qui se contentait de rester assise, silencieuse et à lever les yeux au ciel. Les femmes qui m’entourent ne font pas ça. Elles sont le centre d’attention, ce sont les personnes les plus drôles qui soient mais aussi les plus malignes, tandis que je dépeignais les femmes comme des personnes silencieuses, voire dédaigneuses. Ce qui n’a jamais été le cas dans mon entourage. Aussi, en devenant plus mûr sans doute, je me suis rendu compte que l’on est dans une vraie position de force en étant le/la plus drôle. Dans mes dessins plus récents, j’essaie toujours de donner le rôle le plus fou à des personnages féminins. Je leur fait dire les trucs les plus farfelus et cela les rend plus drôle. Ce changement est sans doute plus représentatif de ce qui se passe dans ma vie je trouve. Intérieurement, je vais davantage respecter ce genre de personne que quelqu’un qui reste silencieux.

AK : Avez-vous des retours concernant ces dessins ?

WMP : De temps en temps oui je reçois un message d’un type mal luné qui gravite autour de la manosphère et qui me sort que « pas tous les mecs … ». Mais cela reste plutôt rare pour être honnête. Mais comme vous disiez, je suis un homme blanc cis et du coup je ne suis jamais vraiment embêté sur Internet. Mais il y a toujours un couillon de passage pour me critiquer.

AK : Il y a également ce dessin où un père explique à son fils qu’il faut garder les tortues en captivité car elles ne survivraient pas dans la nature. L’autre case montre les tortues dans le bureau ovale de la Maison Blanche.

WMP : C’est un dessin dans la section bonus d’ailleurs.

AK : Essayez-vous d’aborder le contexte politique actuel avec vos dessins ou bien c’est quelque chose que vous essayez d’éviter ?

WMP : Disons que je ne l’évite pas à tout prix. Il y a des illustrateurs politiques absolument brillants dont je ne fais pas partie ! J’ai souvent du mal à être drôle en faisant des dessins ouvertement politiques. De temps en temps je peux faire mouche mais souvent je n’aime pas faire référence à une personnalité que je n’apprécie pas. J’ai du mal à trouver ça drôle. Autant coller un bout de papier avec écrit « Je n’aime pas Trump ». Voilà l’intérêt que je peux porter à ce genre dessin. Parfois je suis obligé de le faire… Donc je n’évite pas ce genre de dessin mais je préfère d’abord dessiner ce qui me fait rire avant tout.

AK : Est-ce difficile de rester drôle avec tout ce qui se passe autour de nous en 2026 ? Avez-vous encore de l’inspiration malgré Trump ou la situation dans votre pays ?

WMP : Vous savez, je suis un illustrateur un peu particulier dans la mesure où je ne suis pas toujours drôle. A cause ou grâce à mon style d’humour, je peux m’en sortir en faisant juste passer un message dans un dessin plutôt que de faire rire. Et donc parfois je peux réaliser un dessin un peu plus sombre, sans forcément faire référence à l’actualité. Il s’agira plus d’un commentaire de ma part que d’une blague en bonne et due forme. Voilà comment je m’en sors ! Sinon, je suis atteint d’une maladie mentale qui fait que je pense constamment à des blagues, donc l’inspiration me vient plutôt naturellement ! [rires]

AK : L’an dernier nous parlions de votre prochain roman graphique qui devrait d’ailleurs n’être qu’un roman tout court. Quels sont vos projets pour le futur ?

WMP : J’ai deux projets en cours : un roman graphique et un roman.

AK : Vous avez choisi la paresse : vous faites les deux !

WMP : Paresseux ? Vraiment ?!

AK : C’est comme si je vous demandais de choisir entre vanille et chocolat ! « J’aime les deux ! » Non ! Vous devez faire un choix !

WMP : [rires] C’est vrai ! Je suis la personne la plus indécise au monde, j’ai choisi les deux ! J’ai effectivement choisi d’écrire un roman car je voulais me lancer un défi ! Durant la rédaction, une idée m’est venue et cette dernière me semblait tellement visuelle, que je me suis également lancé dans un roman graphique.

AK : Pouvez-vous nous en parler un peu ?

WMP : Un peu oui… Ça parle…

AK : De quand vous dessinez, et qu’à chaque fois que vous tournez une page, vous racontez une nouvelle histoire ?

WMP : [rires] C’est un album qui va vous remuer et tout va se conclure dans un torrent d’émotions ! [rires]

AK : Oh merci, c’est très intéressant ! [rires]

WMP : Plus sérieusement, il devrait parler d’amitié et de la permission d’être créatif. Je suis toujours assez agacé par les personnes qui ont besoin d’une permission ou de qualifications pour être créatif ou artistique. Cela va donc parler de ce sentiment et de comment s’en libérer et embrasser sa créativité.

AK : Très bien. En guise de bonus, vous aviez une anecdote sur vous qui nourrissez un serpent. Dites m’en plus. C’est une sorte de séquelle à votre histoire des bébés hamsters zombies !

WMP : Cela fait aussi référence à ce que je racontais plus tôt. J’ai donc écris un livre « Comment prendre soin de son serpan ? ». A vingt et un ans, ma sœur m’a offert un vrai serpent

AK : Un grand serpent ?

WMP : Non, il était plutôt petit. En tout les cas, je ne l’avais pas demandé ! Ce fut une surprise totale ! J’étais donc le gars bizarre qui aime les serpents à la fac ! Mais il était tellement petit, que pour le nourrir, je devais aller à l’animalerie pour acheter des bébés souris surgelés, sans poil ! Mais même comme ça, ils étaient trop gros. Je devais donc les couper en deux ! [rires] Quand je les lui donnais, je les déposais dans son vivarium et je pouvais voir qu’en se décongelant, il y avait ce petit résidu blanc qui finissait par disparaître. Quand je suis retourné à l’animalerie, je leur ai posé la question de cette tâche blanche. On m’a répondu qu’il s’agissait du dernier repas de la souris : il s’agissait du lait de sa mère ! Putain !

AK : C’est l’histoire la plus horrible que j’ai jamais entendue !

WMP : [rires] Je me suis débarrassé du serpent quelque temps après ! C’était trop triste, je ne pouvais plus faire ça !

AK : Merci pour votre temps Will ! [rires]

WMP : Quelle façon de terminer cet entretien !

AK : A très bientôt pour parler de votre prochain album !

WMP : Merci à vous.

Illustration de l'auteur
Arno Kikoo
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