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L'entreprise Embracer ferme les comic shops de Dark Horse (et isole la société-mère du reste du groupe)

L'entreprise Embracer ferme les comic shops de Dark Horse (et isole la société-mère du reste du groupe)

NewsDark Horse

Qu'est-il donc en train de se passer autour des éditions Dark Horse ? Par tradition, ou peut-être habitude, le fandom comics est désormais sensibilisé aux périodes de crise qui s'abattent généralement sur les compagnies avalées par de plus grands groupes culturels. Que l'on pense au cas de DC Comics, mais aussi de ce qui se passe actuellement chez Marvel. Ou même dans une certaine mesure, aux équipes de Valiant Comics, qui n'auront jamais réellement été capable de se relever après l'intégration de l'enseigne dans les propriétés du conglomérat DMG Entertainment.

Pour ce qui concerne Dark Horse, l'entreprise fondée par Mike Richardson (depuis son petit réseau de librairie basé dans la ville de Portland, en Oregon) fait partie du groupe Embracer depuis cinq ans désormais. Or, jusqu'ici, tout semblait bien se passer, avec une activité soutenue et peu de coupes franches dans les effectifs ou la production interne de la compagnie. Sur le papier, la maison d'édition semblait même en bel état de forme, redevenue en l'espace de quelques années l'une des compagnies les plus productives du secteur, avec plusieurs belles signatures, une variété de labels autonomes (Curious ObjectsDogu PublishingTrue Weird, etc). Mais comme souvent dans ce genre de cas de figure, la problématique est tombée depuis les étages supérieurs de la pyramide.

Les symboles, tout un art

Pour un bref rappel des faits (puisque cette antenne ne se spécialise pas dans l'observation du marché des jeux vidéo, qui constituent le principal poumon économique du groupe Embracer), la situation du moment résulte bêtement d'une crise de longue date au sein de cet ancien géant. Au sortir de la période faste des années deux mille dix, les propriétaires d'Embracer, qui auront profité de la pandémie pour gagner en importance, s'étaient lancés dans une vaste politique d'acquisitions et de fusions. En avalant Dark Horse, mais aussi différentes enseignes tierces, comme Limited Run GamesMiddle-Earth Entreprises, et surtout, les studios de développement et propriétés intellectuelles du pôle Crystal Dynamics/Eidos Montréal (Deus ExTomb RaiderLegacy of Kain). Dans le même temps, l'entreprise se sera aussi associée avec l'empire culturel de l'Arabie Saoudite, en suivant un mouvement en passe de se répandre sur une bonne partie de l'activité culturelle occidentale. 

En l'occurrence, le PIF (Public Investment Fund), un fonds souverain géré par les Saoudiens et qui comprend des sommes investies par le Qatar et les Emirats Arabes Unis, validera un investissement dans les propriétés d'Embracer pour un montant d'1 milliard de dollars (soit 8% des actions de la compagnie). Dans la foulée, un autre partenariat sera annoncé, pour un montant de 2 milliards de dollars cette fois... mais cet accord sera finalement tué dans l'oeuf. Pour des raisons variées, le PIF finira par se retirer de l'équation (en préférant cibler d'autres investissements sur ce même secteur plutôt que de se focaliser sur une seule enseigne). C'est aux alentours de cette période (2023) que la situation du groupe Embracer finira par se compliquer.

En bonne partie parce que la société comptait sur l'investissement de 2 milliards validé par les Saoudiens pour éponger une dette contractée au fil de cette politique de rachats agressifs. Dans la foulée, les propriétaires de la superstructure devront donc valider une longue et épuisante série de licenciements et de réductions dans les coûts... en participant donc directement au vaste bain de sang général qui se sera abattu sur l'industrie des loisirs numériques au sortir de la bulle pandémique. Selon les données officielles, si les effectifs totaux d'Embracer avaient été évalués autour de 15 000 salariés au pic de l'activité du groupe, ceux-ci ne seraient plus désormais que 6 000 cette année (selon une annnonce du mois de mars 2026).

Au moins 44 studios de développement auraient été fermés, et 80 projets de jeux vidéo annulés du même coup, tandis que les actifs de Gearbox Software auront été vendus pour éponger les dettes. Bref, rien de bien nouveau sous le soleil, et il serait facile de citer d'autres grandes structures culturelles tombées dans le même cas de figure après avoir suivi cette feuille de route (profiter d'un état de bonne santé pour tenter de grossir rapidement... avant de devoir ensuite endosser les coûts de ces rachats une fois la période faste terminée).

Les effets en cascade de cette politique de réduction des coûts auront fini par frapper Dark Horse, dans une pure action mécanique d'étude des sous-sections et des départements en bout de chaîne. En l'occurrence, en mars dernier, Mike Richardson, le fondateur de la maison d'édition, avait été foutu dehors par les propriétaires du groupe Embracer. L'annonce était tombée avec un communiqué de presse extrêmement automatique : encore une fois, il était surtout question de "restructuration", de "synergie", de tourner l'enseigne "vers l'avenir" et "d'amélioration" des relations au sein des différents satellites du conglomérat, etc. Entre temps, une autre nouvelle a aussi été formulée pour intensifier l'état de crise : dorénavant, Fellowship Entertainment devra opérer comme une société autonome. Les propriétaires d'Embracer ont effectivement décidé... d'extraire l'enseigne de ses actifs directs. Pour former une nouvelle compagnie, désormais séparée de l'activité principale et du coeur historique de cet ancien conglomérat. 

La nouvelle entreprise basée sur cette opération, qui conserve le titre Fellowship Entertainment, se concentrera sur la production d'oeuvres culturelles (puisque c'est ici qu'ont été concentrés les grands studios de développement, Crystal Dyanmics, Eidos Montréal, mais aussi Dark Horse pour la publication de comics et de produits dérivés). De son côté, le groupe Embracer va réduire ses activités pour se concentrer sur d'autres priorités. En somme, rien de bien surprenant sur le papier, même s'il ne serait pas idiot de se demander si l'objectif ne serait pas de préparer la vente de cette nouvelle société dans la foulée. Pour rappel, Warner Bros. Discovery avait eu la même idée avant de se faire racheter par Paramount Skydance : un an plus tôt, les propriétaires du groupe avaient effectivement proposé de scinder en deux les activités de l'entreprise, avec un département production et streaming d'un côté, et un département télévisuel de l'autre.

Et enfin, pour boucler ce tour d'actualité, Embracer en aura aussi profité... pour fermer les trois comic shops historiques des éditions Dark Horse. En effet, avant de devenir l'une des enseignes les plus importantes du marché indépendant, cette enseigne s'était au départ lancée depuis les trois librairies gouvernées par Mike Richardson depuis la ville Portland, chef-lieu de l'état de l'Oregon aux Etats-Unis. Ce petit circuit de boutiques spécialisées avait été monté sous le titre "Things From Another World", après avoir été "Pegasus" pendant un temps (en accord avec l'obsession de Richardson pour le motif du cheval, forcément). En sus, le fondateur de Dark Horse avait aussi ouvert une boutique en Californie sous cette même enseigne. Celle-ci sera également fermée par les grands patrons de la compagnie.

Comme d'habitude, vous apprécierez l'émotion et la gravité du communiqué de presse :

"Dans le cadre de nos efforts pour renforcer et améliorer la collaboration au sein de l'entreprise, et pour bâtir une organisation plus connectée au sein des effectifs de Fellowship Entertainment, nous avons quelques nouvelles. Nous allons fermer les trois boutiques Things from Another World d'ici le 30 juin 2026 (pour les librairies de Portland) et septembre 2026 (pour celle basée en Californie). Cette décision n'a pas été facile, et nous ne prenons pas à la légère l'impact que ceci aura sur les personnes concernées. Aux employés dont les positions seront affectées par cette fermeture, nous sommes profondément reconnaissants de votre engagement, votre dur labeur, et dans le soin que vous avez apporté au quotidien au sein de votre travail."

Les intelligences artificielles qui rédigent ce genre de communiqués de presse ont tout de même un certain talent pour trouver les mots justes. Ceci étant, même un humain n'aurait pas pu faire mieux : dans le fond, Embracer se fout pas mal des libraires laissés au bord de la route. Un conseil d'administration qui s'est déjà séparé de plus de neuf mille personnes en trois ans a certainement eu le temps d'apprendre comment dormir la nuit malgré le poids de la culpabilité. Ceci étant dit, encore une fois, le symbole reste relativement alarmant sur le papier. Non content d'avoir mis dehors le fondateur même des éditions Dark Horse pile poil pour l'anniversaire des trente ans de la compagnie... Embracer va aussi fermer les boutiques qui ont servi d'ateliers aux tout premiers numéros publiés par cette enseigne quelques mois plus tard seulement. Hey, bon anniversaire les gars. Admettez que c'est flatteur, en tant que fans de comics, ce genre de signaux temporels bien alignés.

Pour poursuivre l'effet de table rase, Fellowship Entertainment a également insisté sur l'ouverture d'un département Dark Horse Games consacré aux adaptations des licences de la compagnie au format vidéoludique. Ce qui n'est pas une surprise (les déclarations formulées au moment du licenciement de Richardson pointaient déjà dans ce sens : une compagnie en perte de vitesse a besoin de rentabiliser son catalogue d'actifs, et de fait, les comics ne représentent pas du tout le même potentiel économique que le monde du jeu vidéo). Pour l'heure, aucune annonce n'accompagne ce bel enthousiasme, mais il serait tout de même dommage de se priver d'un autre communiqué de presse algorithmique. Froncez les sourcils et tentez de déceler le choix de mot le plus étrange et le plus ironique caché dans les phrases de conclusion de ce petit paragraphe :

"Dark Horse Games se présente comme une nouvelle initiative qui aura pour but de transposer les univers riches et créatifs de la maison d'édition vers le secteur du divertissement interactif. De la même façon que Dark Horse Entertainment, qui soutient les auteurs de comics lors d'adaptations pour le cinéma la télévision, Dark Horse Games offrira aux créateurs de nombreuses opportunités de développement et de partenariats nécessaires pour donner vie aux créations comics dans le paysage du jeu vidéo. En accord avec le même esprit qui caractérise Dark Horse Comics depuis quatre décennies - indépendance, tourné vers les créateurs et refus de la compromission - qui va désormais s'intégrer au sein de Fellowship Entertainment."

On vous aide ? C'était "indépendance". Celles et ceux qui avaient trouvé ont gagné une superbe tête de cheval noir décapité. Renseignez vos coordonnées dans les commentaires de cet article.

La rédaction les libraires qui viennent de perdre leur emploi, en leur souhaitant bon courage pendant cette période difficile.

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Illustration de l'auteur
Corentin
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