
De bonnes nouvelles, pour varier un peu des actualités tombées récemment autour des éditions Dark Horse. Tout récemment, pour la clôture du mois de mai, les salariés de cette enseigne prestigieuse s'étaient réunis pour voter l'ouverture d'un collectif de représentants du personnel. Autrement dit, d'un syndicat. Leur décision s'était manifestée dans le cadre d'une période de turbulences pour la maison au cheval noir : plus tôt dans l'année, le groupe Embracer (Fellowship Entertainment) s'était effectivement débarrassé de Mike Richardson, le président fondateur de la compagnie, avant de fermer trois des cinq boutiques historiques de Dark Horse (Things From Another World).
Ces décisions, présentées comme les résultantes d'une politique de réduction des coûts, et une réorientation des priorités de l'enseigne commandée par les propriétaires, ont légitimement inquiété le personnel de la maison d'édition. En réaction, les troupes se sont mobilisées en annonçant le lancement du syndicat Dark Horse Workers United, pour réclamer quelques garanties de sûreté : le maintien de l'emploi et des salaires, une place autour de la table des négociations avec les grands patrons de Fellowship Entertainment, etc. Or, et c'est tout le paradoxe : les représentants du groupe n'ont manifestement pas posé de difficulté pendant l'opération. Le nouveau président par interim de Dark Horse, Jay Komas, qui avait pris ses fonctions quelques mois plus tôt, a officiellement reconnu l'existence du syndicat Dark Horse Workers United cette semaine.
Vous dites ? "Pourquoi parler de paradoxe" ? Mettons qu'il existe deux façons de traiter cette question, mais parions sur la plus courte : historiquement, l'industrie est toujours restée relativement imperméable aux organisations syndicales déclarées. En mainstream, le travail reste basé sur une logique de contrats salariés (pour les éditeurs) et de piges sur commande (pour les artistes) négociés au cas par cas. C'est la norme. Et sur le marché indépendant, si l'on veut prendre l'exemple des éditions Image Comics, on se souvient que les têtes pensantes de ce géant du milieu (donc, Robert Kirkman, Todd McFarlane, Marc Silvestri, Eric Stephenson et Jim Valentino, en théorie) avaient été largement plus hostiles au mouvement amorcé par leurs propres équipes lors de la fondation du collectif Comic Book Workers United. L'un des rares exemple de syndicalisation de la masse salariale dans la période moderne, ou relativement récente (en 2022, en l'occurrence), sur ce secteur des enseignes autonomes.
On peut donc effectivement parler de paradoxe : si les négociations entre Image Comics et les représentants du CBWU avaient pris plusieurs mois, il n'aura fallu que quelques jours au président de Dark Horse (qui représente un grand groupe, et pas une maison d'édition indépendante) pour valider cette démarche. Lui-même semble d'ailleurs reconnaître le cas de figure relativement exceptionnel de cette situation, dans un communiqué de presse qui détaille la philosophie d'Embracer autour de cette filiale comics :
"Voir une entreprise reconnaître volontairement un syndicat de salariés est une chose inhabituelle, surtout pour un employeur, mais en agissant de cette sorte, Dark Horse entend réaffirmer son engagement premier : la nouvelle direction compte innover, pour une fois, et s'engager dans des négociations de bonne foi. Non pas parce que nous y avons été obligés, mais par simple conviction. La réussite de Dark Horse repose sur ses salariés. Il est important que ceux-ci se sentent donc écoutés et respectés pour garantir leur investissement quotidien dans l'avenir de notre entreprise, parce que nous ne pourrons pas avancer avec un salariat qui a l’impression de devoir se battre pour être entendu."
Pour esquiver les parties les plus creuses du communiqué, un détail supplémentaire :
"Au nom de la direction de Dark Horse, nous sommes impatients de nous asseoir autour de la table des négociations avec les représentants de Dark Horse Workers United afin de bâtir quelque chose dont nous serons tous fiers demain."
Un message encourageant, donc. Néanmoins, il convient tout de même rester méfiants : encore une fois, le groupe Embracer n'est pas en excellent état de forme, pour avoir déjà dû licencier au moins neuf mille personnes en l'espace de quatre ans sur ses différentes divisions (en reflux d'une crise de grande ampleur dans l'industrie vidéoludique, poumon économique de cette superstructure). Komas entend peut-être simplement s'épargner une sorte de scandale microcosmique, préférant opter pour une reconnaissance de façade qui devra ensuite se vérifier dans les faits. Néanmoins, encore une fois, ce genre de cas de figure trop rares passent pour de bonnes nouvelles : le salariés seront au moins prévenus en cas de réduction du personnel, pourront organiser d'éventuelles contestations, suggérer des idées, etc.
Il est aussi possible que Dark Horse ne représente pas une part suffisamment importante dans l'exercice fiscal du groupe Embracer au sens strict pour se préoccuper de devoir lutter contre ses salariés. Ou bien, Jay Komas est un bon gars. Qui peut savoir ? Dans le cas présent, le syndicat est donc officiel, et nous entendrons certainement parler des négociations futures dans le courant de cette année. Pour savoir, au moins, ce qu'il adviendra de l'enseigne avec cette nouvelle charte commandée par Fellowship Entertainment.