
Y a-t-il plus patient qu'un fan de Green Lantern ? "Un fan de Nova", oui peut-être, mais tout de même. Depuis le premier essai pas vraiment folichon de présenter au grand public Hal Jordan au cinéma, l'univers des flics de l'espace s'est montré timide, se contentant principalement de clins d'oeil ici et là : un teasing plus ou moins bien amené pour le personnage de Diggle dans les dernières heures de série Arrow, un Alan Scott et une Lanterne apparaissants brièvement dans la série Stargirl, et un caméo fugace dans une séquence "Seigneur des Anneaux" de Zack Snyder's Justice League... En fait, les Green Lanterns n'ont pas eu droit à de vraie adaptation si ce n'est pour la présence de Guy Gardner (Nathan Fillion) dans le film Superman et la saison 2 de Peacemaker - en attendant son retour pour Mister Miracle. Signe que dans le DCU de James Gunn et Peter Safran, le Green Lantern Corps est en activité depuis un certain temps, et qu'il est donc possible de s'intéresser à leurs membres que ce soit au cinéma ou à la télévision.
Justement : en parlant de série TV, les Green Lanterns ont aussi bien galéré, au gré des remous créatifs propres à l'entité DC Films chez Warner Bros. et des rachats successifs de la compagnie, passée sous le joug d'AT&T puis de Discovery (et peut-être prochainement de Paramount). Avant la pandémie de 2020 et la grande restructuration de l'offre du divertissement de masse autour des plateformes appartenant aux studios, Greg Berlanti, alors maître à penser de tout un pan de séries TV DC Comics chez la CW, envisageait de remettre les Green Lanterns en avant, avec une série qui se serait montrée généreuse dans le casting de Lanterns, et un Geoff Johns (toujours considéré comme l'un des plus grands scénaristes des comics de cet univers) impliqué sur la production. Mais quelques années plus tard, alors que David Zaslav reprenait les commandes et mettait Gunn et Safran à la tête de DC Studios, la série était repensée de fond en comble, en allant mettre en avant John Stewart, et chercher un sacré trio de scénaristes : Damon Lindelof (Watchmen), Tom King (Mister Miracle) et Chris Mundy (Ozark). L'assurance d'avoir une série qui traitera ses personnages à la hauteur de ce que les Green Lanterns représentent au sein de l'univers DC ? En tous les cas, si l'on en croit la première moitié de cette (première ?) saison de Lanterns, le mot d'ordre a clairement été d'aller bousculer les fans et de faire des choix controversés, pour que la série soit sujet de discussion de l'été jusqu'à la rentrée. Un pari plutôt gagnant, même s'il montre déjà quelques limites.
Nous avons pu regarder les quatre premiers épisodes de Lanterns, sur un total de huit. Cette première critique est garantie sans spoilers. Nous considérons que les éléments de scénario montrés dans les diverses bande-annonces ne sont pas des spoilers. Lanterns démarrera ce dimanche 16 août sur HBO, au rythme d'un épisode par semaine.
La série Lanterns démarre en 1996 alors qu'un jeune John Stewart regarde à la télévision le héros se faisant appeler Green Lantern, Hal Jordan. Dès ces premiers instants, une temporalité est établie vis-à-vis de la révélation au grand jours des activités de Superman sur la Terre du DCU. Stewart est fasciné par le héros, et ces images télévisuelles laissent penser immédiatement qu'à l'inverse des comics, une relation se noue entre les deux héros bien avant leur arrivée à l'âge adulte. Le narratif évolue ensuite sur deux grandes lignes temporelles. Celle qui occupe - pour le moment - la plus grande partie de l'action se situe en 2016. Désormais adulte, Stewart vient de réussir, pour ainsi dire, un entretien d'embauche avec les Gardiens de l'univers, pour devenir une recrute en formation auprès de Hal Jordan, désormais grisonnant et ayant pris pour habitude de travailler seul. La formation est interrompue quand une tuerie de masse a lieu dans la petite ville de Rushville, Nebraska. Jordan a l'intuition que des extraterrestres, quels qu'ils soient, sont liés à la fusillade. Et les évènements suivant vont amener le héros et son collègue à découvrir qu'un danger bien plus grand réside en ville. Flashforward vers 2026 où doit démarrer une autre enquête, dont la piste de départ est particulièrement osée, tant pour la série TV en elle-même que pour le DCU a plus grande échelle avec tout ce que ça implique derrière. D'entrée de jeu, les scénaristes montrent leur envie de surprendre quitte à aller très (trop ?) loin, et l'on sait déjà que le pilote ira "casser internet" dès sa diffusion.

Cette volonté de tordre les jouets n'est pas vraiment surprenante. Le maître mot de l'adaptation est souvent celui de la trahison, et s'il en est bien un parmi le trio d'auteurs qui aime à déconstruire les figures super-héroïques, c'est Tom King. Qui plus est, Lanterns est une série siglée HBO, et adopte donc une lecture profondément adulte, si ce n'est sombre, de cet univers. D'aucun pourraient même dire edgy, mais pas dans le bon sens du terme. On picole, on jure, on couche dans une bagnole avec une femme rencontrée dans un bar : ici, Jordan et Stewart sont loin d'être lisses, et par rapport à la lecture que l'on peut avoir eux depuis les comics ou les séries animées, on aura même parfois du mal à les reconnaître. En voulant marcher dans les platebandes de séries policières à la True Detective (ou Yellowstone pour le cadre), Lindelof et ses comparses nous proposent un duo classiques de flics (de l'espace, certes, mais flics tout de même) avec le vétéran un peu désabusé, (très) arrogant et sûr de lui, et un rookie lui aussi confiant, calme, et visiblement bien plus doué que son aîné. Le schéma d'opposition entre les deux fonctionne bien, porté par les performances de Kyle Chandler (dont l'accent a toutefois vite quelque chose d'agaçant) et d'Aaron Pierre (lui est proprement superbe), même si on pourra se montrer étonné d'à quel point l'esprit d'équipe se montre absent de toutes les considérations. Le fait que les deux hommes ne s'aiment pas est au coeur de tout ce qu'on nous montre. De ce qu'on nous raconte du lore dans les nombreux dialogues d'exposition, on se demanderait même si un Green Lantern Corps peut réellement exister, tant chacun des Lanterns semble mué par son individualisme.

La caractérisation de Lanterns est certainement ce qui divisera le plus le public en fonction de son degré d'affinité et de connaissances envers Hal Jordan et John Stewart, car il est assez difficile d'éprouver de la sympathie ou de l'empathie envers eux. L'un car vraiment trop tête à claque, l'autre parce que trop froid. Tout cela trouve une justification dans la façon dont ces deux personnes se sont construites (avec une opposition dont les germes sont plantés dès l'enfance de Stewart). La série s'attache surtout à raconter le parcours de John, qui a d'ailleurs quelques attributs repris à Kyle Rainer (il a fait des études de dessin plutôt que d'architecture). Sans trop en dire, mettons que son recrutement n'arrive pas par hasard et le troisième épisode, qui adopte une construction classique d'interlude d'origines pour ce personnage, ira aussi heurter le public dans sa proposition. On le rappelle : le principe d'un Green Lantern n'est pas seulement de savoir faire preuve d'imagination, mais aussi d'avoir un courage imparable, d'être littéralement "sans peur" - et vous apprécierez ou non la lecture de cette notion que font Lindelof, King et Mundy, avec un versant sociétal par ailleurs plutôt bien vu. Toujours est-il qu'il est appréciable de voir une série avoir ce côté clivant qui fera qu'on parlera d'elle. Il n'y aurait rien de pire qu'une lecture lisse dont tout le monde se foutrait. Par moments, l'impression que les auteurs veulent en faire "trop" dans leur lecture "adulte" de cet univers se fait néanmoins ressentir - pensez "scène du crayonné", vous comprendrez quand vous y serez.

Pour les fans d'ailleurs, que l'on se rassure : il est vrai que la série HBO fait aussi le pari de l'économie pour des questions de budget en situant le coeur de son action dans une ville paumée du Nebraska. Mais le versant science-fiction, quoique léger, n'est pas mis de côté. Le versant cosmique du lore des Lanterns est abordé, le costume et l'anneau sont là, les constructions plus ou moins fantaisistes aussi. En somme, on ne renie pas complètement les origines comics, même si on peut mettre de côté tout espoir d'avoir droit à du space opera. Le tout manque un peu de couleurs - le vert pourrait être plus éclatant, mais la photographie d'ensemble se veut assez sombre pour coller avec l'ambiance tendue et maussade de la série. Ceci dit, au vu de la progression de l'intrigue, on se dit que Warner a volontairement restreint l'accès presse à quatre épisodes pour se garder de grosses surprises dans la seconde moitié de la saison - et on ne serait pas surpris que certaines d'entre-elles soient spatiales. Mais qu'on soit bien clair : le rythme de l'enquête est assez lent, bien que parsemé de quelques moments d'action, et on est désormais très loin des freak of the weeks des séries de super-héros époque CW.

Du côté des personnages secondaires, on compose avec des rôles là aussi classiques par rapport au registre "thriller au fin fond des États-Unis" avec la shériff débordée et en conflit avec les Lanterns pour la maîtrise de son enquête ou bien William Macon, puissante figure locale propriétaire d'un grand ranch dont on se doute immédiatement qu'il n'est pas aussi sympathique qu'il en a l'air. Si certains personnages n'échappent pas à quelques clichés (comme Zoe, jouée par Poorna Jagannathan), le casting d'emble se montre convaincant, avec une mention spéciale pour les versions jeunes des parents Stewart (J. Alphonse Nicholson et Jasmine Cephase Jones) qui sont bluffants dans l'incarnation qu'on leur donne à faire. Bien évidemment, pour juger la totalité de la performance du casting comme le déroulé de l'intrigue, il faudra - même par ici - se montrer patient pour établir un verdict final. D'autant plus que pour l'intrigue se déroulant dans le présent (2026), rien n'y fait mention après le premier épisode, ce qui a quelque chose d'extrêmement frustrant. Si le but des showrunners était de titiller la curiosité, force est de constater qu'il est atteint.
Il y a un peu de cosmique, un anneau et quelques constructions dans cette première partie de Lanterns, qui va surtout marquer par la caractérisation radicale de ses deux héros qui ne sera pas au goût de tout le monde, une tonalité très sérieuse "HBO" où l'héroïsme du Silver Age (façon Superman) n'a pas lieu d'être, et un point d'intrigue crucial dans son pilote qui va très, très clairement faire parler de lui. La série va sûrement diviser son public, mais après la lointaine version cinéma qui mettait tout le monde d'accord sur le fait qu'elle était ratée, l'orientation moderne entre polar et discours social sur la place de la peur dans la vie de chacun était peut-être la meilleure chose pour qu'enfin, le grand public accorde de l'itérêt aux porteurs de bagues. Par ici, on ira regarder la seconde partie de Lanterns avec le plus vif intérêt.