
Pour les grands groupes, tout repose généralement sur les numéros que l'on appose sur le chèque. Et rien d'autre. Au mépris des lois fédérales sur les situations de monopoles (supposément illégales aux Etats-Unis) et en écartant d'un revers de main les conséquences socioéconomiques et politiques des projets de fusion entre deux conglomérats installés un secteur précis (pour l'emploi, la diversité de l'offre, le contrôle de l'information, etc), les actionnaires des enseignes de l'audiovisuel ont préféré se baser sur la valeur immédiate du cours de l'action comme seul instrument de mesure. Ce qui n'est pas anormal, compte tenu de notre mode de société. Et pour prendre l'exemple du groupe Warner Bros., le conseil d'administration n'a jamais attendu autre chose de la part des propriétaires de Paramount Skydance qu'une somme plus importante.
Nous avions pu nous en rendre compte lors d'une passe d'armes (par communiqué de presse interposés) survenue relativement récemment, autour de l'action en justice intentée par les équipes de Paramount pour tenter de bloquer la fusion avec Netflix. Pour reprendre une partie du déroulé de ecette séquence passablement risible, les portes-paroles de Warner Bros. avaient effectivement expliqué que les soupirants éconduits n'avaient pas été capables de formuler une proposition de rachat plus importante... autrement dit, d'offrir plus d'argent pour les actifs du groupe, seul véritable sésame capable de débloquer le consentement des têtes pensantes de ce géant du cinéma. Or, en attendant une échéance qui approche, la famille Ellison, aux commandes de Paramount Skydance, a finalement accepté de céder un peu de terrain récemment sur ce front particulier.
Les détails ont été évoqués dans un article précédent : aux dernières nouvelles, les Ellison ont effectivement promis un montant supérieur aux actionnaires de Warner Bros. en échange de la promesse de ne pas voter immédiatement la fusion avec Netflix. Une sorte de bonus de patience, qui rapporterait 0,25 dollars de plus par trimestre fiscal sur l'action au cas où Paramount finirait par racheter le groupe concurrent. Avec une condition précise : cette somme ne serait débloquée que dans le cas où un accord ne serait pas trouvé avant le 31 décembre 2026... en somme, et en sous-texte, les Ellison tentaient de gagner du temps en augmentant la valeur faciale de leur proposition de rachat avec cette condition précise d'une date butoir en ligne de mire.
Dans le même temps, puisque Warner Bros. et Netflix restent actuellement liés par un contrat qui impliquerait une série de pénalités financières dans le cas où là fusion n'aurait pas lieu... les propriétaires de Paramount auraient aussi prévu d'indemniser Warner en couvrant les montants de ces pénalités (pour 2,8 milliards de dollars, en l'occurrence). Et enfin, le groupe des Ellison aurait aussi accepté plusieurs concessions sur le financement de la dette du studio, en débloquant des capitaux supplémentaires pour couvrir une partie des créances de Warner. L'estimation chiffrée n'a pas forcément été rendue publique, mais vous aurez saisi l'idée : le montant fixe des 30 dollars l'action en liquidités, qui restait la seule proposition officiellement formulée par les Ellison jusqu'ici, a finalement été "adouci" (pour reprendre l'absurde terme boursier) dans l'idée de graisser la patte de l'enseigne. Et de dégager, si possible, Netflix de l'équation du même coup.
Or, ça prend. Si l'on se fie aux sources du site Bloomberg, qui publie un article sur ce sujet, les têtes pensantes de Warner Bros. seraient finalement intéressées par une série de nouvelles négociations avec Paramount Skydance... en pensant manifestement que cette première victoire symbolique (le bonus aux actionnaires, le financement de la dette et la couverture des pénalités) permettrait d'amorcer une nouvelle proposition, pour encore (encore et encore) plus d'argent. Le site est formel de ce point de vue. Si David Zaslav et son armée de cols blancs devaient accepter de se remettre autour de la table avec David Ellison et sa panoplie de joyeux drilles, les concessions obtenues récemment ne suffiraient pas. Il faudrait encore voir plus grand, encore débloquer une somme supérieure. Et pourquoi pas, enclencher une nouvelle séance d'enchères avec Netflix dans la foulée, pour faire grimper les prix.
Actuellement, le groupe Warner Bros. reste toutefois tributaire d'un accord figé sur contrat avec le géant du streaming. L'enseigne devrait probablement agiter ses départements juridiques et financiers dans l'espoir de dégager de cette signature avant de pouvoir ouvrir un nouvel appel d'offre. Mais (et c'est un élément crucial dans l'immédiat) la fusion n'a pas encore été votée par les actionnaires. En l'état, une séance publique a été prévue pour le mois d'avril. Au départ, Warner Bros. espérait que cette date pourrait permettre valider pour de bon la cession de ses actifs, et d'ouvrir le chantier de la transition prévue au départ... et dans l'intervalle, tant que ce vote n'a pas eu lieu, qui sait ce que dissimulent les contrats signés avec Netflix en dehors des pénalités financières évoquées plus haut ? A priori, la plateforme ne serait pas en capacité de bloquer cette nouvelle séquence de négociations potentielles. Et donc, celle-ci pourrait prendre le risque de devoir s'aligner sur les prix proposés par Paramount Skydance dans l'espoir de sauvegarder la fusion avec Warner Bros..
En l'occurrence, Bloomberg assure que les contrats permettent bien aux équipes de Netflix de surenchérir. Même si les Ellison devaient se remettre autour de la table avec le conseil d'administration du groupe, le géant du streaming aura la capacité contractuelle de dire "non" s'il se sent capable de surenchérir sur (ou d'égaler) l'offre de Paramount Skydance. Se pose seulement la question du montant en question... puisque, contrairement aux Ellison, Netflix n'a pas forcément les moyens de dégager plus de 100 milliards de dollars en un claquement de doigt. Or, c'est désormais de notoriété publique, une bonne partie des capitaux proposés par Paramount proviennent du géant de l'informatique Oracle (via Larry Ellison) et des grandes puissances pétrolières du Proche-Orient. Et même si ces deux sources monétaires restent relativement peu fiables (selon les avocats de Warner Bros.), si le montant proposé se révèle être suffisant aux yeux des grands patrons... on n'interrogera probablement pas la provenance de l'argent avec la même sévérité. Il paraît que ça n'a pas d'odeur. Il paraît.
En l'état, cette situation reste relativement circonstantielle, et pourra probablement évoluer d'ici les prochaines semaines. Quelques voix discordantes tonnent déjà parmi les gros actionnaires de Warner Bros., qui espèrent pouvoir amorcer ces nouvelles négociations dans l'espoir de se remplir les poches (en obtenant bien plus ce que le groupe vaut réellement, soit dit en passant). La porte semble toutefois se rouvrir doucement, en attendant de savoir ce qui va bien pouvoir se passer d'ici le mois d'avril, avec la fameuse audience publique encore prévue à l'agenda.
Dans le même temps, les Ellison invoquent l'argument de la fameuse "guerre culturelle" pour provoquer une panique réactionnaire au sein de l'opinion, et obtenir le soutien de leurs proches dans les rangs de Washington. La famille de milliardaire s'est aussi lancée dans une tournée des porteurs pour enclencher une bataille de proxies (en obtenant les votes des profiteurs éventuels) afin de bloquer le vote en question, au cas où tout ceci ne suffirait toujours pas. Est-ce que tout ceci ne deviendrait pas un peu longuet, lassant, répétitif... pénible ?
A vous de nous dire.