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Tortues Ninja - Mutation(s) d’une licence protéiforme

Tortues Ninja - Mutation(s) d’une licence protéiforme

DossierIndé

Qui aurait pu imaginer que Les Tortues Ninja existeraient encore près de 40 ans après leur création au début des années 80 ? Surement pas leurs créateurs, Kevin Eastman et Peter Laird, qui ne se sont lancés dans cette aventure éditoriale underground et auto-publiée que portés par le rêve de devenir de véritables artistes de bande dessinée américaine. Pourtant, dès le premier numéro, l'alchimie est imparable, amenant un succès inévitable et exponentiel qui transformera une idée punk en une des plus grosses licences des années 90. 

« Quand tu les écoutes parler, t’as l’impression qu’ils ont pas fait exprès les mecs, alors que la licence a généré des milliards de dollars sur 40 ans. »

Un succès fulgurant sur lequel nous nous sommes penchés, à travers la lecture des épisodes publiés par HiComics en France mais aussi de certains disponibles uniquement en VO et surtout à l'aide de témoignages de Kevin Eastman, Peter Laird et de Sullivan Rouaud, bien connu de ces colonnes et devenu éditeur, qui s'est échiné pour ramener les Tortues dans les librairies françaises. Petit tour d'horizon des origines, mutations et évolutions futures de cette licence aux multiples facettes. Cowabunga!

Chapitre 1

L’Âge d'or d'Eastman & Laird

Avant d’être une licence développée sur plusieurs supports et pour différents publics, les Tortues Ninja sont nées en 1983 de l'imagination de deux hommes : Kevin Eastman et Peter Laird. Le premier, né à Portland en 1962, est à l’époque un jeune artiste proposant différentes créations à des publications underground comme Last Gasp ou Rip Off Press lorsqu’il tombe sur le fanzine Scat co-crée par le second, alors illustrateur pour des journaux locaux du New Hampshire.

C’est, selon les souvenirs de Peter, grâce à cette publication que Kevin a essayé de le rencontrer avant de devenir proche, ce qu'il confirme dans sa biographie : « J’ai pris le bus jusqu’à leurs bureaux à Northampton pour leur vendre quelques-uns de mes travaux. Ils n’étaient pas intéressés, mais m’ont conseillé de rencontrer cet artiste local aux goûts similaires appelé Peter Laird. Grâce à un amour commun pour Jack Kirby, nous sommes rapidement devenus amis et avons immédiatement commencé à travailler sur des histoires courtes ensemble. »

La "méthode Mirage"


De cette relation naîtront les Studios Mirage, un nom plus qu'adéquat car l’idée est séduisante mais trompeuse. Le studio n’est finalement qu’un salon que partage les deux artistes dans la ville de Dover, où habite déjà Peter et sa femme Jeannine, que rejoint Kevin en septembre 83. C’est dans cette pièce, qui fera office d’atelier autant que de lieu de vie, que dans le courant de l’automne Eastman dessinera d’instinct une tortue sur ses deux jambes, avec un masque sur le visage et des nunchakus dans les mains.

Ce brouillon est la première graine de ce qui deviendra les Teenage Mutant Ninja Turtles. Suivront plusieurs séances de brainstorming où la tortue ninja originelle sera rejointe par trois autres créatures du même genre et où les deux artistes vont balancer « toutes nos idées préférées dans un mixeur (et) élaborer une histoire qui avait un sens » comme Eastman le confie dans le premier tome des épisodes de la série Classics publié en France par HiComics. Cette histoire, où absolument tout le sel de ce qu’est, était et restera les Tortues Ninja est présent d’une manière assez dingue, mettra cinq mois à être dessinée. Avec une particularité dans le processus de création : celle de tout faire à quatre mains.

Les onze premiers numéros de Teenage Mutant Ninja Turtles ont en effet été réalisés entièrement par les deux artistes, du plot au rendu final, en passant par le découpage, les crayonnés et l’encrage. Dès le premier numéro, les deux artistes présents dans la même pièce ont donc connu l’histoire ensemble, traçant les différentes intrigues dans un effort commun, avant que Eastman ne s’attèle au découpage sous les conseils de Laird. Après cela, les pages sont passées de l’un à l’autre, chacun y apportant son style et sa manière de dessiner, à la fois proches et différentes, afin que chaque page puisse rassembler les particularités graphiques des deux hommes. Peter Laird repasse ensuite sur les planches pour y ajouter les dialogues.

Le co-créateur a semblé toujours assez surpris que cette méthode de travail ne soit pas bien comprise par les lecteurs lorsqu’il commença à les rencontrer : « (les) gens n’arrivaient pas à appréhender le fait que nous nous occupions tous les deux des crayonnés, de l’encrage et des trames sur chacune des pages. En fait, beaucoup de gens n’arrivaient pas à saisir qu’il n’y avait pas "le scénariste" et "le dessinateur". » Le second numéro est celui qui fait office d’exception à cette méthode, car réalisé à distance dans des conditions plus compliquées suite au déménagement de Peter. Les deux compères se renvoyaient les planches par la poste quand Eastman ne pouvait prendre le bus pour des sessions de travail communes — des trajets épuisants de plus de 15 heures. Ces conditions pousseront finalement Eastman a déménager de nouveau pour rejoindre son collègue dans le Connecticut.

Le tout premier numéro de la série, alors auto édité, est présenté pour la première fois lors d’une convention en mai 1984 et rencontre un étonnant succès pour une production de cette taille. Dédié à Frank Miller et Jack Kirby, l’artiste dont la passion pour son travail chez Marvel comme DC aura réuni les deux hommes, ce comicbook sera ainsi la première pierre d'une œuvre qui n’aura de cesse de rendre de vibrants hommages aux plus grands artisans du médium.

Hommage Perpétuel


Kevin Eastman confie dans sa biographie que la lecture d’un épisode de Kamandi lui donna envie de devenir un dessinateur, mais ce sont deux autres influences cruciales qui vont déterminer la forme que prendra Teenage Mutant Ninja Turtles : Richard Corben et Dave Sim.

Le premier, publié dans les pages de Heavy Metal (au départ version US de notre Métal Hurlant national, qui s'est finalement émancipée de la célèbre revue française), le poussa d'abord dans les bras des publications indépendantes et underground qui pullulaient dans les années 80 sur les présentoirs des comicshops. Le second, par la création de Cerebus, une publication auto-éditée qui débuta en 1977 comme une parodie du Conan de Barry Windsor-Smith pour prendre petit à petit de l'ampleur et devenir avec le temps l’un des comic-books indépendants les plus longs, montrant de fait qu'il était possible de s’affranchir des maisons d’éditions et réseaux de distribution traditionnels pour faire de la bande dessinée. Fatigué par les lettres de refus d’éditeurs et inspiré par l'expérience de Dave Sim, Eastman et Laird vont ainsi partir bille en tête, empruntant pour cela un peu plus de 1000 dollars à l’oncle de Kevin afin de pouvoir eux-même imprimer près de 3000 exemplaires du premier numéro.

Officiellement, le premier numéro sort donc en mai 1984 lors de la convention locale. Confiants tout en se disant qu'ils n'en vendront qu’une poignée, il faudra finalement un tout petit mois pour écouler tous les exemplaires. Une réimpression de 9000 exemplaires devra suivre pour répondre à la demande, et une évidence se fait : il va falloir continuer. Les deux artistes vont ainsi développer les aventures de leurs animaux adolescents mutants et ninja au cœur d'une New York fantasmée, produit de leur imagination car n'ayant jamais mis les pieds dans la Grosse Pomme à ce moment de leur vie. La découverte de Manhattan se fera, plus tard, mais la vision de la mégalopole américaine vient, là aussi, d’un artiste que Kevin Eastman apprécie particulièrement : Frank Miller.

À l’époque, l’artiste américain a déjà pris son envol en tant qu’auteur complet, sort d'un run historique sur le personnage de Daredevil et vient de publier sa série Ronin, dont la lecture marque Eastman au point d’essayer à tout prix de la faire lire à Laird, un peu moins convaincu par le génie de Miller. Pourtant, l’influence de cette œuvre sino-cyber-punk est transpirante de tous les pores lorsque l'on se penche sur les débuts des Tortues. De l'utilisation de la mythologie japonaise et sa digestion dans un univers urbain au style graphique très américain à son découpage séquentiel particulier, les Tortues sont un hommage parodique à peine déguisé au style de Miller comme Cerebus l'était de Windsor-Smith. Marcher dans les pas de ses idoles pour mieux se construire une identité : Miller l'a fait avec Will Eisner, Eastman et Laird le feront avec Kirby et Miller. Sans oublier Sim et Corben qui vont même par la suite participer à la réalisation de certains épisodes, comme pour rendre la politesse.


Porté par l'euphorie d’être leurs propres éditeurs et d’occuper tous les postes de création, Eastman et Laird vont mettre énormément de leur propre vie et obsessions dans les Tortues Ninja. Les hommages à leurs mentors spirituels vont aller encore plus loin que de simples dédicaces ou une inspiration visible. Inspiré de l’émergence du format mini-série qui se développe sur le marché, les deux artistes vont créer le concept de micro-série, que l'on pourrait aussi appeler des one-shot. Celui consacré à Donatello va pousser le bouchon jusqu’à mettre en scène Jack Kirby dans une aventure repoussant les limites du méta, où la Tortue et l’artiste vont être littéralement plongés dans l'univers du King. Un autre épisode, consacré à Michelangelo — dont le nom comportera une faute pendant longtemps en étant écrit à l’américaine Michaelangelo jusqu'à qu'ils se rendent eux même compte de leur erreur — mettra en avant la période préférée d’Eastman : celle de Noël. L’intrigue va même jusqu’à mettre en son cœur des jouets E.T. inspirés du succès délirant des Cabbage Patch Kid à cette époque.

D’autres éléments, comme la private joke de nommer de nombreux personnages secondaires Chet, les nombreuses références à des prénoms d'amis dans les noms d'autres personnages de dernier plan, le fait que le van Volkswagen d’April est une référence à celui du père de Kevin Eastman, les nombreuses références à des films qui les ont marqués allant de Star Wars à A Christmas Story en passant par les Blues Brothers ou Le Flic de Beverly Hills ou encore l’incorporation dans un épisode du tout premier bureau de Mirage lorsque les Tortues se réfugient à Northampton, vont définitivement faire des Tortues plus qu’une série aux genres multiples mais une création des plus personnelles pour leurs auteurs où tous les délires et les références les plus obscures pourront figurer.

Passant en seulement deux ans de petits tirages à des sorties à près de 125 000 exemplaires, les Teenage Mutant Ninja Turtles prennent très vite une autre dimension économique. Un changement d’imprimeur est nécessaire, le recrutement d'autres artistes au sein du Studio — comme Steve Lavigne, Ryan Brown, Jim Lawson, Michael Dooney ou encore Eric Talbot — ainsi que diverses discussions avec des producteurs et fabricants de jouets pour développer la licence dont les auteurs n’ont « jamais envisagé que les Tortues puissent être autre chose que des personnages de BD. » Et pourtant, dans une fin des années 80 où la logique capitaliste est de plus en plus triomphante, les Tortues vont devenir un véritable phénomène de société. Un développement qui se fera, malheureusement, au détriment de la relation de travail entre Kevin Eastman et Peter Laird.

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AntoineBigor
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