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Karen Berger, l'indispensable faiseuse de rois

Karen Berger, l'indispensable faiseuse de rois

chronique

Cette semaine, s'opère un retour d'importance dans les kiosques et les étals, rayon Dark Horse. L'éditeur des titres du Mignola-verse peine à faire parler de lui actuellement, en dehors d'une adaptation attendue ou redoutée d'un certain diable aux cornes limées - dernièrement, on aura même plus parlé d'Archie Comics que de la société au cheval noir, un comble, pour une société qui représentait à une lointaine époque l'un des rares contre-pouvoirs à la mainmise des Big Two.

Seulement voilà : les comics n'auront cessé d'évoluer, et c'est au gré de relaunchs paresseux que l'alternative d'hier s'est aujourd'hui renommée Image Comics, un concurrent sérieux sur le plan créatif à nos sympathiques personnages en capes et collant. Là où Dark Horse se paye occasionnellement quelques noms de qualité, rivaliser avec ce phare de la création indépendante semblait périlleux, mais l'éditorial de la maison n'est pas du genre à fuir le défi.
 
Or, à l'ombre de l'arborescence proposée par Lemire et son (extraordinaire) Black Hammer, la compagnie a dernièrement embauché une certaine Karen Berger. Là où cette annonce ne fera pas grand bruit auprès d'un lectorat fanatique des numéros #1 et des aventures justicières, si on ne parle pas non plus d'un scénariste chevronné ou d'un dessinateur agile de ses crayons, le retour actif de Berger dans l'industrie est, pour les quelques spécialistes, l'une des meilleures nouvelles de cette riche décennie en fin de cycle. Pourquoi ? Voyons voir, si vous le voulez bien.
 

 
Comics need Karen Berger. C'est en ces mots que J. H. Williams III saluait le départ de la grande dame de Vertigo, qui claquait la porte de la société après près de trente années de bons et loyaux service. Impossible de résumer la vie de Berger d'une façon plus impeccable que dans ce papier signé Katchoo, historienne et documentaliste des comics (spécialement féminins), et grande admiratrice du parcours exemplaire de celle qui livrera aux yeux du public l’échafaudage de Vertigo. Là où le lectorat moderne renâcle peut-être à identifier cet imprint semi-indépendant de DC Comics, on peut résumer ça très rapidement aux nouveaux entrants : V pour Vendetta, Sandman, Preacher ou Scalped sont des séries éditées, publiées ou nées sous l'égide de Vertigo, quasi-modèle de base à Image et pendant longtemps seul détenteur du titre des meilleures séries d'auteur sur le marché.
 
Berger aura participé à la création de ce label, sous-publication de DC à l'époque où une poignée d'auteurs trop étranges ou trop complexes à caser dans le grand bain des super-héros auront incité l'éditeur à deux lettres à nommer quelques parutions "conseillées à un lectorat mature". Cette première classification appellera une véritable enclave, où seront rangés Swamp Thing, Enigma, Kid Eternity, premières germes d'un gigantesque appareil qui mutera ensuite en séries politiques, sociales, religieuses ou philosophiques, de DMZ à Daytripper. Une véritable usine à chefs d'oeuvres où de grands noms comme Azzarello mais aussi les plus récents Snyder (American Vampire) ou Lemire (Sweet Tooth) se feront les dents, à l'époque canines, aujourd'hui carnassières.
 
En 2011, s'opère le relaunch des New 52. Est décidé par l'éditorial, Didio, Lee et Johns dans le viseur, de ramener les propriétés les plus acquises à la cause DC dans le giron de l'univers partagé. Quoi qu'elle ne se soit jamais exprimée publiquement sur la question, le départ de Berger aurait été motivé par cet arrachement des Hellblazer, Swamp Thing et Animal Man à leur foyer d'adoption, celui qui les aura vu grandir au stade d'indispensables de la culture BD. Puisque Vertigo a bien été fondé au départ avec des héros créés sur le modèle du work for hire, et donc légitimement, des héros n'appartenant à personne sinon la société mère. Et là où il appartiendra à chacun de démêler le bon du mauvais dans ce que les relances de ces séries auront donné dans le DC Proper, les observateurs sont relativement unanimes sur la trahison que représentait à l'époque ce move piloté par un trio de gais lurons sans doute plus bêtes que méchants. 
 

 
Berger se sera faite discrète dans la foulée. Le monde des comics abandonné, l'éditrice se sera consacrée à l'art, sa passion première et son parcours universitaire de référence, pendant que Vertigo, lentement, coulait. Son départ est acté en 2012, une année charnière qui voit la publication du premier numéro de Saga et l'exode de Brubaker des séries Marvel. Suivront nombre d'immenses scénaristes venus grossir les rangs d'un abri anti-licence, fabriqué par les petites mains de tonton McFarlane et consorts, pour devenir la porte de sortie des majors que beaucoup d'auteurs attendaient.
 
On retrouvera nombre d'anciens de Vertigo chez Image : Andy Diggle (The Losers), Azzarello (100 Bullets), Aaron (Scalped), et une nouvelle fois Snyder et Lemire, l'éditeur n'ayant pas réussi à intéresser ces deux immenses poulains à un contrat longue durée malgré le coup de pouces de leurs débuts. C'est dire si la présidence de Shelly Bond, éditrice chevronnée et fidèle collaboratrice de Berger qui prend la suite de son départ, aura été agitée de remous. Plusieurs fois, Didio, Lee et Johns tentent de sauver les meubles par des annonces nostalgiques ou coups de poing. Se mettent en place une capitalisation sur des licences qui ne sera pas sans rappeler le projet DK3 : The Master Race - à l'instar du cinéma, le comics n'attend plus que les bonnes idées surviennent, et comble des trous dans un grand agenda immobilier en ramenant sur le tapis la bonne vieille nostalgie.
 
C'est alors que sont créés Brother Lono, Sandman Overture, Lucifer, le merveilleux Dark Night : A True Batman Story de Paul Dini, obligatoirement édité en local au vu de la licence Batman employée. Pendant ce temps, Image ne cesse de faire peau neuve et annonce même au détour d'une Image Expo en récupérant une ancienne série de la maison, Prince of Cats, et Surgeon X où Berger devait opérer au poste d'éditrice, sortie de sa douce retraite de galeriste. Curieux, non ?
 
Là où Shelly Bond fera son possible pour assurer un train de publications compétentes, les lecteurs de séries indépendantes font le choix du haut du panier. Mais la réalité est en fait assez contrastée : certes, Image récupère les grands noms de l'industrie, mais Vertigo n'a jamais été l'apanage des seules rockstars de l'industrie. Qui étaient Neil Gaiman, Peter Milligan ou Grant Morrison avant d'être débusqués au détour d'un kiosque à journaux anglais, entre deux fanzines Dr Who et un manuel du parfait petit cultivateur d'herbes sèches ? Le talent de scouting manquait à l'éditrice remplaçante. 
 
Le génie de Berger n'a jamais été de négocier de gros contrats à des auteurs déjà installés. Sa véritable performance, au-delà d'avoir su bâtir avec goût la société de certaines des meilleures séries du medium, aura toujours été de dénicher le talent. Au-delà de ça, la concurrence qu'encourait à l'époque Vertigo n'était pas le Image triomphant des temps moderne. On aime à le rappeler (de temps à autres), mais la boîte de McFarlane était au départ une société du tout venant, qui en dehors de WildStorm et donc d'ABC, manquait cruellement de talent au scénario pour être une réelle menace. Bond a échoué contre le présent, et personne ne lui en tiendra rigueur, l'éditrice ayant en plus dû batailler contre l'éditorial féroce d'un trio plus intéressé par sa capacité à proposer toujours plus de Batman.
 

 
"Mais très bien, Corentin. Je te suis et comprends ton point de vue - Vertigo décline, c'est triste mais la concurrence l'exige. Et donc ? Tu veux dire que c'était mieux avant ?" Et bien pas du tout, amie lectrice et ami lecteur, et je salue au passage ton étonnante réactivité (c'est fort). L'actualité commande, elle-aussi, et aura profité de ce début d'année pour câler entre deux temps forts dans la sphère des adaptations le retour en papier de Berger dans une initiative qu'on espère comparable à son travail chez Vertigo. Sans trop s'avancer pour le moment, bien entendu.
 
Après cinq ans de quasi inactivité, celle-ci annonçait l'année dernière être en poste chez Dark Horse, pour une collection baptisée Berger Books. La grande dame signe ici de son propre nom, sans doute traumatisée par le souvenir d'un Vertigo qui continue d'évoluer sans mère, et sera l'as dans la manche du board pour exister face à un monde indé de plus en plus riche. On ne l'oublie pas, IDW fait aussi son propre scooting (The Infinite Loop faisant foi) et développe d'ailleurs son propre imprint indé, Black Crown, tenu par, on vous le donne en mille : Shelly Bond. Tandis que Boom! arrive à s'octroyer des noms comme Morrison ou le young gun Saladin Ahmed encore dernièrement. 
 
Et dans l'ombre d'Image, on trouve AfterShock qui fait une place à tout ce qu'Image rejette par manque de place, et Young Animal chez DC en resucée du Vertigo bizarre et psychédélique des premiers temps, sans oublier Oni Press, Black Mask Studios, qui abritent de vraies perles, ou encore le défouloir Avatar Press - en somme, un marché de l'édition saturé qui méritait l'oeil d'experte de Berger pour présenter la nouveauté sous un jour favorable.
 
On aura à coeur de vérifier dans les faits si le talent de la dame est encore présent, ou si les myriades de bouleversements encourus par l'industrie auront dispersé quelques napes de poussières sur son instinct, vieux de plus de trente ans. Mais Berger aura jusqu'ici traversé tellement d'époques que notre ère qui célèbre l'indé' comme jamais semble taillée pour la réaccueillir avec les plus grands honneurs, et s'il est arrivé à l'éditrice de se planter, le public aura plus souvent été en cause que la qualité des titres concernés. On suivra donc avec un oeil réceptif les premiers Berger Books, dont Hungry Ghosts #1, en kiosque cette semaine.
Corentin
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