
Pourquoi avoir validé deux versions d'un seul et même produit ? La question se pose. Au moment de lancer la production de la série Spider-Noir, les deux scénaristes en charge de cette commande, Oren Uziel et Steve Lightfoot, avaient envisagé le projet comme un hommage direct au cinéma du film noir. Avec un détective privé nihiliste, fourbu, fauché, aux blagues faciles, posé en face d'une représentation volontairement archaïque du crime organisé dans les rues de New York. Sans oublier, bien sûr, une femme fatale, une panoplie de ruelles sombres, une bande-son portée chargée de saxophones et de trompettes mélancoliques... bref, un renvoi digéré et conscient en direction des filmographies d'Humphrey Bogart, Robert Mitchum et Orson Wells.
Or, si la grande époque du film noir nous ramène en plein pendant la période des Etats-Unis des années quarante et des années cinquante (voire même dans l'Allemagne de l'Entre-Deux Guerres pour ses racines grammaticales et son esthétique formelle, librement empruntée au courant de l'Expressionnisme Allemand), cette tradition s'accompagne généralement d'une notion purement chromatique. A savoir : en temps normal, le noir, c'est noir. Et là, hop, plus d'espoir. Ou pour le dire plus simplement, les chefs d'oeuvre du répertoire ont souvent été produits en noir et blanc. Une notion qu'Uziel et Lightfoot avaient en tête au moment de lancer le chantier Spider-Noir, pensée d'emblée comme une série sans couleurs, produite, tournée et étalonnée selon cette optique.
Or, ça n'a pas pu vous échapper : en définitive, la série est sortie... en deux versions. Les spectateurs ont effectivement eu le choix de découvrir ce feuilleton, basé sur l'un des nombreux variants de Spider-Man dans le multivers de l'araignée, en couleurs ou en noir et blanc. Et si d'aucuns ont déjà pris le temps de commenter cette décision curieuse, le fait est que l'on ne tourne pas exactement de la même façon si l'on décide en amont d'avoir deux versions disponibles d'une même oeuvre. Parce qu'il ne suffit pas de baisser la saturation des couleurs pour passer de l'une vers l'autre. Le travail du noir et blanc exige un travail précis de l'exposition, de la lumière, des couleurs des objets filmés pour restitution en nuances de gris, etc.
Et vous allez rire : pour une fois, Sony Pictures n'est pas en cause dans cette curieuse stratégie de correction chromatique. En effet, Prime Video, qui finance et qui diffuse la série Spider-Noir, aura finalement décidé de changer de braquet en plein pendant la production... pour réclamer une version couleur en plus de la version claire-obscure. Or, les équipes avaient déjà abattu un travail conséquent lorsque cette décision a été imposée aux commanditaires de chez Sony Television. Et donc, il aura fallu repartir de zéro. Reprendre l'intégralité du tournage depuis le début, et filmer le feuilleton comme une série en couleurs, en s'occupant ensuite, dans un second temps, du travail de l'image depuis les studios de post-production.
Les champions de la direction photo' ne se sont pas laissés prendre. Sur les réseaux sociaux, un fan a pu pointer du doigt l'étrange résultat de cette expérience interdite, en se demandant pourquoi Spider-Noir, même en noir et blanc, semblait avoir été pensée pour être filmée en couleurs au départ. K.C. Lauf, un directeur de seconde équipe passé par la production, lui répond pour confirmer cet état de fait :
"J'ai eu l'occasion de travailler sur cette série au sein de la seconde équipe. Au départ, nous avions tourné dans un style 'true noir' sur les plateaux pour un rendu en noir et blanc. Les décors étaient peints en verts, en marron et en rose, comme on fait dans ce genre de cas pour équilibrer la balance des gris dans le résultat final. L'idée de sortir une version couleur n'était pas prévue au départ et aura nécessité une période de tournage additionnelle de presque un an."
C'est fou. Rendez-vous compte de l'intelligence nécessaire : vous validez un chantier en noir et blanc, mobilisez une poignée de vedettes tout de même assez coûteuses (Nicolas Cage, Brendan Gleeson, Jack Huston, etc), et puis, vous vous réveillez un matin au sortir d'un cauchemar fiévreux ("MAIS ATTENDS EN FAIT LES GENS DANS LA VRAIE VIE, ILS VOIENT EN COULEURS, ÇA VA LEUR FAIRE TOUT BIZARRE QUAND MÊME" ou quelque chose dans le style), vous appelez vos partenaires du studio la voix chargée de panique pour leur annoncer qu'il faut tout reprendre depuis le début. Dans le doute. Avec des reshoots qu'il va désormais falloir payer, forcément. Les estimations autour du budget de Spider-Noir ne sont pas connues, mais on imagine que la série (avec ses décors, ses vieilles voitures et son casting de haut vol) a probablement dû coûter cher une fois cette notion mise dans la balance.
Au passage, un membre de l'équipe de post-production, Arsenio Alvarez, a également abondé dans le sens de cette curieuse réalité :
"En tant que salarié sur la post-prod' du projet, je peux le confirmer : OUI ! La version couleurs est arrivée ensuite ! On avait reçu les rushes pour commencer notre travail, et c'est là que le diffuseur (Prime, pas Sony) a décidé qu'ils voulaient de la couleur, finalement. Mais la vraie vision des réalisateurs a toujours été le noir et blanc."
D'un certain point de vue, ceci explique certainement la longue gestation de la série Spider-Noir. Et peut-être aussi pourquoi Prime Video a finalement décidé de se débarrasser de ce produit devenu trop cher, trop encombrant, en décidant de balancer l'ensemble des épisodes en une fois (façon Netflix) sur la plateforme - sans doute pour éviter de provoquer l'engouement des fans autour d'un titre qu'ils ne comptaient pas renouveler au sortir de ce vaste capharnaüm. Le cas échéant, le diffuseur aurait peut-être donc décidé de mettre la poussière sous le tapis... en refusant d'assumer ses propres décisions catastrophiques au passage. A croire que les locaux de Sony Pictures ont été bâties sur un cimetière amérindien. Même quand ça se passe bien, même quand le produit n'est pas si mal... il faut quand même que quelque chose capote.
D'ailleurs, Nicolas Cage ne semblait pas spécialement convaincu par la perspective d'une saison deux pour la série Spider-Noir. Interrogé par Variety, l'illustre comédien n'a pas voulu feindre l'optimisme ou la réassurance :
"Je ne sais pas. Mais je dirais que, avec ou sans saison deux, tout le monde a eu ce qu'il attendait de cette aventure, et le résultat tient debout. Nous verrons ce qui se passe."
On a vu plus entousiaste, même de la part d'un comédien plus honnête que la moyenne. Attendons tout de même de voir ce qui se passe autour de cette déclinaison de l'araignée, qui aura tout de même été capable de réunir un petit public de curieuses et de curieux depuis sa sortie. Avec ou sans couleurs, d'ailleurs.
03 Juin 2026
Gaby-GaboJ'ai commencé la série, en noir et blanc, il me reste les 2 derniers épisodes à voir. Je ne savais pas quoi en attendre, et je dois dire que je suis très agréablement.
C'est vraiment dommage en effet que des costume-cravates viennent gâcher tout ça...
J'espère au moins qu'un succès critique et de visionnage en noir et blanc, même relatif, encouragera ce genre d'initiative. Je range cette série dans la même case que Wanda Vision. Un vrai plaisir à regarder, rafraîchissant, de qualité je trouve, et malheureusement trop rare
03 Juin 2026
Spider ManuUne super série ! Des supers acteurs..! Une super histoire ! Un super héros !
Regardez la, en couleurs ou en n&b, c'est une réussite. Pour tout âge, pour tout style.
Splendiiiide