
Après le départ de l'acteur Chadwick Boseman, frappé dans la force de l'âge par la cruauté d'un cancer du colon (dont le public n'avait pas entendu parler en amont de sa mort, celle-ci devenant donc d'autant plus brutale au moment des faits), le réalisateur Ryan Coogler se retrouva privé de l'une de ses deux muses. Et en attendant de pouvoir développer le projet Sinners, en retrouvant Michael B. Jordan quelques années plus loin, tous deux désormais bien éloignés des conventions de la franchise Marvel Studios, le fondateur de la marque Black Panther pour le cinéma devait encore rendre une nouvelle copie aux commanditaires du groupe Disney.
La suite est désormais connue et avérée : le script de Black Panther : Wakanda Forever, second volet de cette saga consacrée aux personnages de la nation fictive, sera réécrit de fond en comble par Coogler et le scénariste Joe Robert Cole. En résultera un produit tourné sur le motif du deuil, de la crispation des membres de la famille du regretté Roi T'Challa, disparu dans le monde réel comme dans le canon imaginaire des films de Marvel Studios.
Au sortir de ce second long-métrage, de nombreux commentateurs pointeront du doigt les quelques problématiques de cette réécriture en catastrophe imposée par la mort de Chadwick Boseman. En ligne de mire, notamment, l'envie d'imposer un fils caché au Roi T'Challa, introduit par le biais d'une scène située après le générique de fin... que beaucoup avaient alors interprété comme une sorte de rustine. Une façon d'imposer une sorte de héros de remplacement, pour plus tard, susceptible de reprendre le costume de son père. Pour Marvel Studios, cette façon de faire aurait ainsi permis aux équipes de proposer un nouveau Black Panther (masculin) sans avoir besoin de trouver un acteur de remplacement pour incarner T'Challa. Or, forcément, cette solution -un peu facile - n'avait pas forcément été bien accueillie par l'ensemble des fans.
Sauf que, si l'on se fie aux propos de Ryan Coogler lui-même, l'idée de présenter un héritier naturel au trône du Wakanda était pourtant bien présente dans la première version du film. De passage sur les ondes du podcast Happy Sad Confused, le réaliasteur a effectivement évoqué le scénario original de Black Panther : Wakanda Forever - autrement dit, le film qui aurait dû avoir lieu si Chadwick Boseman avait survécu à la maladie - avec quelques détails utiles. En l'occurrence, cette mouture aurait bel et bien été l'occasion de suivre un T'Challa devenu papa entre le premier et le deuxième film. Le personnage de Namor (et son attaque du Wakanda) était également prévu au programme, mais l'aventure globale aurait opté pour un angle radicalement différent, en insistant d'abord sur cet axe de la paternité.
Voici comment Coogler a présenté les détails de l'intrigue prévue à l'époque :
"Le script initial était un brouillon de 180 pages qui regorgeait de détails. Et l'élément central aurait alors dû se concentrer ce que l'on avait appelé le 'Ritual of Eight'. Une coutume du Wakanda qui impose que, lorsqu'un prince atteint l'âge des huit ans, celui-ci doit passer huit jours dans la nature en compagnie de son père, le roi. Pendant cette durée de huit jours, père et fils doivent avancer dans la jungle sans la moindre arme, sans le moindre outil. Et il était attendu du prince qu'il obéisse aux ordres de son père, qu'il reçoive son enseignement dans ce milieu hostile. En échange, le fils peut alors poser toutes les questions qu'il a en tête, et son père est tenu de lui répondre sur tout.
Or, c'est précisément pendant ce rituel séculaire que Namor décide de lancer son attaque contre le Wakanda ! Et T'Challa aurait dû affronter cet adversaire, extrêmement dangereux, tout en observant scrupuleusement les règles du rituel. Autrement dit, son fils aurait constamment été avec lui. Pendant les négociations avec Atlantis, pendant les batailles, pendant les combats, le petit aurait été présent, pour respecter les consignes strictes du rituel (dont les règles n'ont jamais été enfreintes depuis la fondation du Wakanda). Voilà ce que le film aurait pu raconter. Mais avec Black Panther : Wakanda Forever, j'ai finalement eu l'opportunité de réaliser un film différent, un film sur les femmes du royaume. Et j'adore le résultat qu'on a obtenu malgré tout."
En définitive, cette piste paraît assez logique compte tenu des habitudes posées lors du premier volet : déjà, avec le Black Panther originel, T'Challa obtenait ses pouvoirs lors d'un rituel... avant de les perdre, contre Killmonger, lors d'une même passe d'armes traditionnelle et qui assumait de limiter les pouvoirs du héros. Comme quoi, on reconnaît assez facilement les intentions de Ryan Coogler et Joe Robert Cole d'une version sur l'autre - l'idée étant systématiquement de présenter le Wakanda comme un pays de traditions ancestrales, malgré son assise technologique et ses atours de société futuriste au sein de l'Afrique Centrale. Comme quoi, le Japon n'a pas le monopole de l'adage "tradition & modernité".
Finalement, une petite partie de ce propos subsistera tout de même dans la présentation de l'enterrement du Roi T'Challa au début de Black Panther : Wakanda Forever, une séquence sans dialogues, faites de tenues de cérémonies et seulement portée par la musique, comme l'écho du couronnement rituel du héros dans le film précédent. Et bien sûr, ces précisions sur le script auront au moins l'avantage de poser quelques données utiles : le fils du Black Panther n'était pas qu'un simple ajout en catastrophe commandé par le studio pour remplacer la vedette de la franchise.
Celui-ci avait toujours été prévu dans le script... mais, avec un film davantage tourné sur Shuri et la Reine Ramonda, il est assez facile de comprendre pourquoi le petit prince a été mis de côté. Sans figure paternelle, tout le propos développé par Ryan Coogler sur ce relationnel de l'héritage n'aurait sans doute pas pu s'épanouir convenablement. Surtout que T'Challa avait alors disparu pendant cinq ans (après le claquement de doigts de Thanos, souvenez-vous) et le rituel aurait alors pu passer pour un voyage d'éducation de la part d'un papa qui découvre subitement que son bébé de trois ans est désormais un jeune garçon...
Les deux scénaristes ont donc préféré s'intéresser au ressenti des deux femmes les plus importantes du royaume, toutes deux privées d'un fils (pour Ramonda) et d'un frère (pour Shuri). Avec un petit T'Challa Jr. déjà propulsé dans l'équation, cette idée du deuil se serait sans doute amoindrie, dans la mesure où Black Panther : Wakanda Forever brille surtout par ce sentiment tangible d'un film conçu comme un hommage funéaire.
A voir maintenant si le nouveau Black Panther sera en âge de reprendre le costume de son paternel d'ici le prochain volet de la saga.