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Chris Wozniac contre Warner/DC : l'étrange affaire ''David contre Goliath'' sur fond de The Batman et de comicsgate

Chris Wozniac contre Warner/DC : l'étrange affaire ''David contre Goliath'' sur fond de The Batman et de comicsgate

NewsCinéma

La problématique de la rémunération des artistes en cas d'adaptation fait désormais partie des thèmes persistants pour l'industrie du super-héros à licence. Les équipes créatives, parents pauvres des retombées économiques générées par la machine cinéma, se heurtent généralement à la réalité salariale du milieu - des auteurs sous contrat, qui ne conservent jamais la propriété intellectuelle de leurs personnages ou de leurs histoires, et en face, une armée d'avocats bien entraînée sous les ordres des conglomérats qui surplombent DC Comics et Marvel, etc. 

Le sujet n'est pas neuf, et comprend même une large variété de nuances. Notamment, le fait que les studios Warner Bros. soit connus pour se montrer plus généreux que Disney et son habituel chèque de 5000 dollars (ou moins) reversé aux créateurs de leurs personnages vedettes. Les propriétaires de DC Comics ont la réputation d'avoir pratiqué plus tôt cette politique de la générosité, notamment grâce à Paul Levitz et son envie de garder les artistes talentueux à la maison. Ou de ne pas les escroquer.

Et ça tombe bien, puisqu'on en parle

Effectivement à propos d'escroquerie, un artiste précis est revenu à plusieurs reprises dans les conversations relatives au film The Batman sur certaines antennes web, relativement éparpillées. Depuis la sortie du long-métrage, le dessinateur Chris Wozniak explique à qui veut bien l'entendre que le scénario de Matt Reeves, Peter Craig et Mattson Tomlin repose sur le plagiat d'une histoire qu'il aurait soumis à DC Comics il y a un peu plus de trente ans. Tirée "The Ultimate Riddle" puis "Blind Man’s Hat", celle-ci devait au départ faire intervenir Batman et le Riddler. Le super-méchant aux énigmes était réinventé dans une lecture plus sombre, plus proche d'un tueur en série psychotique, et dont les actions menaient Gotham City au bord de la ruine. L'inspiration tirait très ouvertement sur le film Seven de David Fincher, un référentiel également utilisé pour l'adaptation de Batman conduite par Matt Reeves.
 
Le comparatif a été détaillé sur deux vidéos mises en ligne par Wozniak (et supprimées depuis). En substance, des ressemblances existent effectivement d'un scénario à l'autre : 
  • Dans Blind Man's Hat, le Riddler laisse une note sur une scène de crime à l'adresse de Batman en lui promettant que d'autres cadavres ne tarderaient pas à arriver.
 
  • Le Riddler aurait été élevé dans un foyer pour orphelins, ce qui aurait participé à sa transformation mentale. 
 
  • Chaque meurtre mène à une nouvelle énigme que Batman et le Commissaire Gordon résolvent, jusqu'à une grande révélation finale.
 
  • Le Riddler se rend au milieu de l'intrigue et confronte Batman. Il lui explique alors qu'il connaît son identité secrète.
 
  • L'un des codes de l'énigme affiche les lettres "I NO U R WAYNE". Wozniak estime que Reeves lui a aussi volé cette idée pour la scène du "I know the real you", quoi que la conclusion soit différente dans la mesure où Nygma n'a pas deviné l'identité de Batman dans le film. 
 
  • Le Riddler laisse un paquet qui devait exploser au visage de Batman.
 
Selon le déroulé de Wozniak, cette histoire aurait été proposée spontanément lors de la période faste du dessinateur : régulier chez Marvel et DC Comics entre la fin des années quatre-vingt et le milieu des années quatre-vingt dix, celui-ci a promené son coup de crayon sur The Spectre, Excalibur, 2099 Unlimited, etc. A l'époque de la première proposition du script, Archie Goodwin était en charge de la supervision et de l'édition du pôle Batman chez DC Comics. L'histoire originale aurait été présentée en 1990. Wozniak s'appuie sur cette date pour expliquer que le script serait donc antérieur au film Seven, dans le suivi de cette enquête et d'un super-méchant transformé en authentique tueur fou. L'intrigue avait alors été refusée par la maison d'édition.
 

 
Ce détail est particulièrement important dans le narratif du dessinateur, attendu que la principale proximité entre The Batman et Blind Man's Hant se trouve dans la scène où le Riddler décide de se rendre. Les amateurs du cinéma de David Fincher y auront reconnu un moment comparable dans Seven, avec le personnage de John Doe. Mais Wozniak insiste sur l'idée que cette trouvaille lui est apparue avant la sortie du long-métrage dans les salles de cinéma.
 
Quant à savoir comment Matt Reeves et Peter Craig se seraient retrouvés en possession d'une histoire refusée trente ans plus tôt par Archie Goodwin, Wozniak a là-encore une explication à fournir.
 
"En 2008, à la New York Comic Con, le producteur Michael Uslan s'est approché de mon stand parce qu'il aimait le titre d'une de mes BDs (Barren Soil, il y avait une grande pancarte). 'Je suis producteur de films. J'aime le titre de votre livre. Est-ce que je pourrais en avoir une copie ? Je suis toujours à la recherche de bonnes histoires.' Je lui ai répondu 'bien sûr', je lui ai donné un exemplaire et il m'a donné sa carte. ET C'EST TOUT. A l'époque, je ne savais pas qui c'était.

Peu de temps après la convention, j'ai googlé son nom, j'ai vu qu'il était producteur exécutif sur tous les films Batman... et j'avais UNE SUPERBE HISTOIRE DE BATMAN (la meilleure de toutes, pensais-je) sur un coin de table qui prenait la poussière. C'était une évidence. J'ai directement envoyé mon scénario à Michael Uslan via l'email qui figurait sur sa carte. 

Je n'ai jamais eu de réponse, mais je tiens à clarifier le fait que mon intrigue n'a pas été envoyée comme une candidature spontanée ou non sollicitée. Quand un producteur de cinéma me donne sa carte et me dit qu'il est à la recherche de 'bonnes histoires', je me dis que c'est une invitation à lui envoyer un script. 

Le problème, c'est qu'il l'a utilisé.

Et maintenant, Warner Bros. et Michael Uslan ont utilisé mon intrigue pour le film, alors qu'ils étaient censés négocier un contrat d'abord et être sûrs que je sois indemnisé correctement.

Il n'y a aucune discussion à avoir sur le fait que mon histoire est antérieure à la leur, que les gens qui ont fait ce film étaient en possession de mon intrigue, et que le Riddler du film est directement basé sur mon histoire". Voilà en quelques mots, le constat dressé par Wozniak dans un premier temps sur IndieGoGo suite à la découverte du long-métrage de Matt Reeves. Son avocat, R. Terry Parker, va même plus loin, en évoquant les rumeurs qui voulaient que le Riddler avait été choisi comme super-vilain principal dans la première ébauche du film The Dark Knight Rises.
 
"Quatre mois après que le plaignant ait transmis son projet copyrighté à Michael Uslan, le plaignant a commencé à remarquer plusieurs articles de presse et en ligne relatifs à l'industrie du cinéma, qui avançaient l'idée que le réalisateur Christopher Nolan et le scénariste David Goyle allaient produire une histoire dans laquelle le Riddler serait présenté comme un tueur en série."

L'accusation a de quoi surprendre, en particulier quand les documents officiels parlent d'un certain "David Goyle" pour désigner David S. Goyer. L'extrait présenté ici émane directement des documents juridiques déposés à la court par Wozniak, qui a bien décidé de porter plainte contre Warner Bros..
 
En parallèle de cette action en justice, le dessinateur a aussi tenté de faire le tour des podcasts ou des chaînes Youtube spécialisées pour tenter d'attirer l'attention du public. Pour le dire plus simplement, l'homme s'est lancé dans une ample campagne de dénigrement public. Sur les réseaux sociaux, à l'occasion de deux vidéos, sur IndieGoGo et sur Patreon pour tenter de réclamer de l'argent sur la base de motifs flous ("rembourser ce que Warner Bros. ne lui a pas payé"), et sous le nom de code "BatmanGate". Une identité qui renvoie autant au fameux suffixe que l'on appose au moins scandale public depuis l'affaire du Watergate qu'au ComicsGate, une association d'artistes proches ou complaisants de l'extrême-droite américaine installée depuis un certain temps dans le paysage de l'industrie. Chris Wozniak revendique son appartenance au groupuscule sur les réseaux.

Goliath contre David

La façon dont le dessinateur a décidé de formuler la question de ce plagiat interroge. En ouvrant une page sur le site Patreon, il avance le besoin de recueillir des financements, non pas pour couvrir ses frais d'avocats, mais pour réparer l'injustice de n'avoir jamais été payé pour ce qu'il estime être l'adaptation de son travail.
 
"En d'autres termes, peu importe la somme que je parviens à rassembler, je pourrais me retrouver à n'obtenir rien du tout si je pars réclamer les sommes auxquelles j'ai droit devant les tribunaux, face à des gens qui ont des ressources illimitées. Et donc, vos dons vont surtout m'aider à continuer à prendre soin de ma famille et à faire comme si j'avais été correctement payé pour mon travail à la base."

La page Patreon, de même que la campagne IndieGoGo du BatmanGate, ont toutes deux été supprimées récemment, sans avoir réussi à lever beaucoup d'argent.
 
Problème, en l'absence d'un jugement clair ou d'une expertise formelle, la situation se résume pour le moment à un cas de parole contre parole. Wozniak se montre très affirmatif, en ne laissant aucune place au doute ou à la possibilité d'une coïncidence, mais le fait est que les schémas d'écriture des comics de super-héros sont figés dans des moules, des structures d'histoires et des variations pas forcément infinies qui amènent souvent les auteurs à se répéter ou à se copier les uns les autres. On a même fait le reproche à Matt Reeves d'avoir produit un film trop proche de ceux de Christopher Nolan
 
La scène dans laquelle le vilain fait exprès de se faire arrêter pour confronter le Batman et lui révéler un plan machiavélique, au hasard, est revendiquée par Chris Wozniak qui affirme en avoir eu l'idée le premier. Mais, elle ressemble aussi beaucoup à une scène du même genre dans le film The Dark Knight de Christopher Nolan avec le Joker. Qui a prévu de se faire capturer, pour accoucher du fameux interrogatoire musclé qui précède la mort de Rachel Dawes
 
Certaines des idées de Wozniak pourraient tout aussi bien se retrouver, par exemple, dans Run Riddler Run, Joker, The War of Jokes and Riddles ou dans le Zero Year de Scott Snyder. La piste d'indices laissés sur une série de cadavres fait aussi partie des conventions du polar, de la même façon que le fait de laisser un paquet explosif dans le but de tuer le Batman n'a rien de particulièrement innovant ou inédit. Des éléments comparables se retrouvent dans les plans du Joker en comics ou en série animée, ou dans une très large quantité de films d'action variés. Le plaignant s'appuie surtout sur une attention précise aux détails, en expliquant que certains graffitis, ou certaines évocations dans les codes secrets utilisés par le Riddler évoqueraient directement son travail. Des similitudes troublantes, selon son avocat, et qui ne sauraient être le fruit d'un hasard fortuit.
 

 
Sur le plan narratif, en revanche, la proximité la plus importante se retrouvant surtout dans le fait de voir le méchant se rendre à la police en cours de scénario, là-encore, le schéma qui a conduit à cette mise en scène dans le film The Batman semble plutôt clair. La piste la plus probable serait que Matt Reeves a eu l'idée de cette séquence en découvrant, comme tout le monde, Seven dans les salles de cinéma lors de sa sortie en 1995.  
 
A l'époque, le scénario de Wozniak n'était qu'une simple proposition de script refusée par Archie Goodwin. Personne, en dehors d'un cercle extrêmement fermé d'auteurs et d'éditeurs de comics, n'y avait eu accès. Et si Michael Uslan a bien reçu un email de Wozniak qui comprenait la scène en question, en 2008, Reeves était de son côté occupé sur d'autres projets et assez loin de penser à Batman à ce moment là.
 
En scannant à la loupe les griefs de Wozniak, présentés par son avocat dans une longue et fastidieuse liste de proximités entre les deux oeuvres, on s'aperçoit même de certaines incohérences dans le discours. Prenons quelques exemples, attendu que celle-ci est disponible tout à fait publiquement :
  • La plainte 47, qui explique que le film aurait plagié la représenté d'une Gotham City en proie au chaos et à la délinquance. Or, ce concept n'avait rien d'inédit, même à l'époque du premier dépôt de script en 1990.
 
  • La plainte 51, qui explique que le film aurait plagié l'idée que Batman serait plus un détective et un humain qu'un surhomme tout puissant, et qu'il travaillerait en collaboration avec James Gordon. Là-encore, difficile de prouver en quoi Wozniak a inventé quoi que ce soit dans la mesure où ce poncif existe depuis la nuit des temps.
 
  • La plainte 52, qui explique que le film aurait plagié l'idée selon laquelle Bruce Wayne voulait abandonner la Fondation Wayne. Une idée qui se retrouve déjà au début de Dark Knight Rises sous une forme équivalente.
 
  • La plainte 57, qui explique que le film aurait plagié l'idée selon laquelle le Riddler serait un serial killer. Là-encore, difficile de ne pas trouver l'accusation étrange - d'abord, parce qu'on a du mal à voir comment déposer un concept aussi vague, et parce que The War of Jokes & Riddles au hasard, dans la longue liste des manifestations plus inquiétantes du personnage. Batman : Earth One Tome 2, également.
 
  • A partir de la plainte 65, on entre dans un terrain de jeu plus expérimental (ou disons, plutôt hasardeux). D'abord, parce que celle-ci affirme que le film aurait plagié la scène d'interrogatoire entre Batman et le Riddler, au cours de laquelle, dans Blind Man's Hat, le Riddler expliquait qu'il connaissait l'identité de Batman. Problème, cette révélation n'existe pas dans le film. Et si R. Terry Parker englobe plus généralement le fait de présenter un dialogue entre Batman et le Riddler depuis une prison, les exemples ne manquent pas. Batman : Hush en présentait par exemple une version comparable - voire même encore plus proche, puisque le méchant était effectivement au courant de l'identité de Bruce Wayne dans le comics de Jeph Loeb et de Jim Lee, sorti longtemps avant que Michael Uslan ne reçoive le fameux email de Chris Wozniak.
 
  • La plainte 67 est un exact duplicata de la plainte 65, et affirme une fois encore que le film aurait plagié la grande révélation finale au cours de laquelle le Riddler devait révéler l'identité de Bruce Wayne. Encore une fois, une scène qui n'existe pas dans le film.
 
  • La plainte 68 est aussi un exact duplicata de la plainte 65, qui affirme que Wozniak aurait eu l'idée d'un vilain qui tire les ficelles depuis une cellule de prison. Là-encore, voir Batman : Hush.
 
  • La plainte 72 explique que le film aurait plagié l'idée que le Joker était l'architecte du plan du Riddler depuis le début, et qu'il aurait manipulé le vilain pour l'obliger à mettre son plan à exécution. Là-encore, cette scène n'existe pas dans le film. Le Joker est montré mais n'a rien à voir avec les événements, et la scène coupée présentée après la sortie du film semble confirmer que les deux personnages n'étaient pas liés avant de finir tous deux à l'Asile d'Arkham.
 
Des exemples pris au hasard, et qui donnent l'impression d'un avocat qui a cherché à gonfler l'addition. Un autre exemple, la plainte 50, est aussi une belle démonstration de la difficulté à interpréter ce que Wozniak et Parker considèrent comme un plagiat - celle-ci va effectivement expliquer que le dessinateur a eu en premier l'idée de ce Batman vulnérable, faible physiquement, d'un "petit homme" et qui envisagerait de renoncer à son rôle de justicier, de raccrocher le masque et la cape. 
 
Or, d'une part, si l'interprétation proposée par Matt Reeves et Robert Pattinson ne cadre avec pas avec ce projet d'abandonner son identité de vengeur masqué (au contraire, le héros semble plus écoeuré par la perspective d'une vie civile à visage découvert), le descriptif livré dans cette plainte extrapole aussi sur les capacités physiques du héros. Dans le film de Reeves, le Batman reste tout à fait capable sur le plan des scènes de combat. En réalité, à y regarder de plus près, cette idée du "petit homme" correspond davantage aux débats survenus lorsque Robert Pattinson avait expliqué ne pas chercher à prendre en masse musculaire à l'époque de la préproduction du projet. Quelques critiques avaient alors été formulées (avec le surnom du "Batman Soja") parmi les communautés virilistes accrochées à l'idée du biceps comme élévateur social. Parker a visiblement considéré ces prises de parole comme une matérialité narrative formelle, un choix étonnant de grief à déposer devant un tribunal officiel.
 
La démonstration n'interdit pas, évidemment l'existence de vraies ressemblances occasionnelles entre les deux oeuvres. Mais là-encore, Wozniak ne s'embarrasse pas avec les nuances, et a visiblement décidé de viser large. Suite à ce dépôt de plainte, le dessinateur a à nouveau réclamé un soutien économique de la part des professionnels de l'industrie, cette fois sur la plateforme GoFundMe - une antenne qui sert plus souvent à appeler au secours qu'à financer un projet ou assurer un train de vie, contrairement à IndieGoGo ou Patreon. Le dessinateur affirme que Warner Bros. ne serait pas en mesure de contester la paternité de ses idées sur le script de The Batman, que le studio a donc décidé de le faire taire à coup de procès. Qu'il a besoin d'aide pour traverser cette période difficile. Il rappelle au passage qu'il est un père célibataire, avec une enfant de dix ans à charge.
 
Mais si le dessinateur présente les choses sous l'angle du "slap suit", un procès intenté par une corporation pour faire peur et tenter de réduire au silence les complaintes supposément légitimes du bonhomme (comme cela arrive souvent aux Etats-Unis), il est plus probable que Warner Bros. a seulement décidé de contre-attaquer ("contersue", là-encore, un procès contre un procès) pour éteindre l'affaire et envoyer un signal. Là-dessus, difficile de contredire Chris Wozniak : les conglomérats de cette taille n'ont effectivement pas pour habitude de se laisser ébranler par la menace des tribunaux, et il fallait s'attendre à une réponse rapide de la part des avocats de la Warner. Le dessinateur explique qu'il ne se laissera pas intimider et ira jusqu'au bout, en affirmant que le studio lui aurait réclamé des frais de justice à hauteur d'un demi million de dollars. Une donnée qu'il est impossible de vérifier, dans la mesure où les détails de la plainte de Warner Bros. ne sont pas, de leur côté, accessibles au public.
 
Quelques artistes professionnels ont partagé sur les réseaux sociaux cette histoire, en avouant leur surprise face à cette situation inattendue. Sur Facebook, Chuck Dixon s'est manifesté immédiatement, tandis qu'on a vu quelques artistes tels que Jim Valentino, Rob Liefeld ou Bill Sienkiewicz manifester leur étonnement.

Pour faire le tri 

Vraies ou fausses, les accusations de Chris Wozniak ne semblent pas faire l'ombre d'un doute de son point de vue. Depuis de longs mois (à compter de l'été 2022, en suivant les réseaux du bonhomme), l'artiste tente de plaider sa cause, sans avoir jamais obtenu la moindre forme de réponse des studios Warner Bros. avant ce premier étalage de puissance par avocats interposés. Sur le papier, l'affaire a effectivement une drôle d'allure. D'abord parce qu'elle repose sur l'idée qu'un producteur de cinéma aurait gardé sous clef la pièce jointe d'un mail reçu de la part d'un obscur dessinateur de comics, rencontré au hasard d'une convention, pendant près de quinze ans. En suivant cette logique, Uslan aurait alors proposé à Nolan puis à Reeves d'adapter cette histoire sans créditer l'auteur original. Or, justement, les différentes enquêtes de presse sur le sujet de la rémunération des auteurs concordent généralement vers le constat selon lequel Warner Bros. ferait partie des bons élèves. Un studio qui paye bien, ou qui considère le travail des équipes créatives à l'origine des BDs qui servent de tremplins aux adaptations. Constat partagé, d'ailleurs, par Todd McFarlane, un géant de l'indépendant qui n'aurait aucun intérêt à défendre DC Entertainment dans cette logique de groupe au demeurant. Pour le dire simplement, l'affaire "BatmanGate" ne colle pas aux habitudes de la compagnie.
 
De son côté, Mattson Tomlin avait expliqué que l'ossature du scénario avait déjà été complétée lors de son arrivée sur le projet. L'inspiration revendiquée tirait plus ouvertement sur Batman : The Long Halloween, Batman Year One ou Batman Ego. Les scénaristes n'avaient eu aucun mal à dire que le film reposait effectivement sur un maillage de références venues des comics. Après la sortie du film, les équipes créatives citées au générique ne se sont pas manifestées pour faire part d'un éventuel problème sur leur rémunération. Pourquoi lui aurait-il été gommé au générique par rapport aux autres ? Mystère.
 

 
En l'absence de contre-argument de la part de Reeves, Craig ou Uslan, le débat reste donc figé sur cette position visiblement inamovible de parole contre parole. D'un côté, un auteur très sûr de lui, et persuadé de s'être fait escroquer, qui refuse de lâcher le combat et tente par tous les moyens de financer son action en justice (ou de récupérer l'argent par un biais détourné - les fans, qui pourraient prendre en pitié cette histoire du pauvre artiste dérobé). 
 
Problème, et dans tous les cas, Wozniak n'avait a priori jamais eu les droits sur les personnages de DC Comics - mais n'avait pas signé de contrat de work for hire dans la mesure où son histoire n'avait pas été retenue. Une sorte de zone grise qui devrait bientôt être explorée par les juristes spécialisés. Le bien informé Rich Johnston assure être sur le coup, et attendre de nouvelles informations d'ici les prochaines semaines.

Et maintenant, respirez à fond

Notez que ce qui va suivre ne remet pas en question la viabilité des griefs de Chris Wozniak à l'encontre de Warner Bros.. Si l'auteur a bien été plagié, si une enquête révèle que les quelques proximités entre sa proposition de script et le film de Matt Reeves sont avérées comme un emprunt authentique, alors les données suivantes ne seront pas à considérer comme autre chose que de simples éléments circonstanciels. Mais, peut-être font elles également partie d'une sorte d'équation plus générale. Comme spécifié un peu plus haut, Wozniak a décidé de greffer à sa croisade vengeresse à l'adresse des studios un intitulé, relativement explicite : "BatmanGate". Ce choix n'a rien d'un hasard de la part d'un dessinateur qui assume ouvertement son appartenance au mouvement ComicsGate, actif au sein de la communauté et prompt à mettre en avant le travail des autres membres du groupe sur les réseaux.
 
Proche des idéaux conservateurs et radicaux prônés par la frange dure du parti Républicain aux Etats-Unis, le ComicsGate s'est auto-revendiqué comme un mouvement en faveur de la liberté d'expression. Le groupe connaît son ascension lors des premiers débats sur la "cancel culture", et la mise à jour des idéaux relatifs à la représentation des identités de genres et de couleurs de peau chez DC Comics et Marvel. Une sorte de parent pauvre du GamerGate opérant dans un champ politique comparable (l'alt right, devenue la droite majoritaire dans le présent), généralement opposé au militantisme en faveur des minorités visibles ou à la mise en avant des identités sexuelles (et de genre) extérieures à l'hétérosexualité conventionnelle, dans l'industrie des comics. 
 
 
 
Il s'agit, bien sûr, d'une définition comme une autre. A l'instar d'autres groupes d'extrême-droite opérant sur le web, le ComicsGate et ses adhérents ont pris pour habitude de contester toute tentative de résumer l'action du groupe sous un angle discriminatoire - une frange de militants organisés et sonores ont même pour habitude de construire un contre-discours d'opposition, dès lors que le nom du collectif apparaît dans les conversations. Utile pour brouiller les pistes et recruter de nouveaux disciples, celui-ci aura tendance à présenter les auteurs concernés comme des victimes d'une censure omniprésente, imposée par la culture "woke", la "bien pensance" ou le "politiquement correct", la déliquescence des valeurs traditionnelles, etc. 
 
Mais sur le fond, les croyances personnelles de Chris Wozniak ne constituent pas nécessairement l'angle le plus intéressant pour tenter de démêler la possible affaire BatmanGate. Lui-même passerait presque pour plutôt sage au sein de cette communauté. A en juger par quelques unes de ses prises de parole publiques, le bonhomme ne semble pas particulièrement se préoccuper des droits LGBT+ ou des déboulonnages de statues - non, ce qui l'inquiète visiblement, ce serait qu'on lui interdise de dessiner des personnages féminins sous un angle sexuel, et de faire des blagues sur les Polonais. 
 
On retrouve bien sûr sur ses comptes le couplet habituel sur la corruption des majors au dogme du politiquement correct, mais en dehors de ses attaques répétées contre Warner Bros., Wozniak passe surtout pour un dessinateur moins en phase avec certains débats modernes sur le militantisme et l'expression de la diversité au présent. L'équipe "libérez l'oiseau", "peut-on avoir foi dans les élections récentes", "les filles sexy en BD c'est cool arrêtez d'en faire un cake", en résumé. Notez l'ironie de reprendre les termes d'inclusion pour parler de tétons apparents sur le costume d'une héroïne. 
 

 

 

 
 
Mais, plus qu'un simple courant de pensée, le ComicsGate a surtout la particularité d'avoir réussi à professionnaliser son action. Les thèses défendues par ses auteurs ont moins d'importance que leur utilisation, dans la génération d'un système de financement auto-suffisant et entretenu par cette part du lectorat qui se retrouve dans ces prises de parole - et qui accepte volontiers de payer pour soutenir les auteurs d'extrême-droite, par conviction personnelle. Avec la plateforme IndieGogo comme quartier général. En somme, Ethan Van Sciver et les autres architectes du mouvement sont surtout parvenus à monétiser la pensée d'extrême-droite, pour produire des comics avec l'argent des autres. De la même façon que le ComicsGate compte des influenceurs, vidéastes, idéologues, comme toute strate d'exploitation de l'économie néo-fasciste sur les canaux modernes de communication. Souvent, les comics des artistes concernés n'ont même pas forcément de rapport avec leurs idéaux ou leur "lutte" politique - mais ça n'est pas grave ! 
 
Le fan de comics opposé à la diversité, et écoeuré par la mise à jour de certaines façons de faire chez DC Comics et Marvel, a le sentiment de soutenir des auteurs libres. Des indépendants, résistants face à la doxa wokiste qui étouffe les valeurs des Etats-Unis, seuls remparts aux sbires corrompus des Big Two. Dans cette optique, le fan en question n'aura donc aucun mal à financer les BDs de ses idoles, en pensant avoir agi en accord avec ses engagements et sa vision du bien commun. Chris Wozniak a lui-aussi ses propres projets en financement participatif, bien attaché à l'idée de cette liberté acquise sur le soutien de backeurs fidèles et ancrés dans une idéologie politique commune. Son habileté à passer d'IndieGoGo à Patreon jusqu'à GoFundMe en témoigne : en bon artisan du ComicsGate, le dessinateur a bien intégré les logiques de levées de fonds emblématiques de cette branche très solitaire de l'industrie.
 
Les griefs de "BatmanGate" ont généralement été repris par les sympathisants du mouvement, à l'image du site Bounding Into Comics, une antenne de "presse" qui partage cette même détestation de l'indiscutable propagande antifa'. Wozniak aura aussi tenté d'en appeler à des porte-paroles plus importants de l'extrême-droite américaine tels que Ben Shapiro ou Joe Rogan. En dehors de ces cercles précis, d'autres voix s'expriment pour remettre en question la démarche du dessinateur. En particulier sur la nécessité pour Wozniak de quémander de l'argent - quand lui-même semble admettre publiquement qu'il lui sera difficile de faire valoir son cas devant les tribunaux, ou de prouver que son script a réellement utilisé par Warner Bros. pour The Batman.
 

 
Certains estiment que l'artiste capitalise sur toute l'affaire pour faire les poches de ses soutiens potentiels... à une époque où le débat sur la rémunération des auteurs en cas d'adaptation est justement en pleine ébullition. Le fait d'avoir migré vers GoFundMe donne par exemple une toute autre allure à cette démarche. Aux Etats-Unis, la plateforme est souvent utilisée pour récolter de l'argent face à des situations d'extrême précarité - en cas d'emprunt à rembourser avant une saisie d'huissier sur un bien immobilier, en cas de factures médicales à payer, etc.
 
En parallèle, et depuis maintenant plusieurs mois, Wozniak entretient une autre obsession : promouvoir sa bande-dessinée Penelope Powerhouse, qui doit bientôt démarrer sa campagne de financement sur IndieGoGo. Il présente ce projet comme sa réponse personnelle à la problématique du politiquement correct - parce que : l'héroïne est illustrée avec des tétons apparents sous son costume, voilà - et n'hésite pas à lier le sujet de son crowdfunding à la moindre actualité ou à la moindre occasion. Par exemple, en accusant ouvertement le système électoral américain d'être ouvert aux fraudes potentielles à quelques semaines des récentes élections de mi-mandat, ou en accusant les éditeurs traditionnels de trahir leur lectorat en mettant la diversité en avant. Une curiosité de la méthode ComicsGate, qui a généralement tendance à faire ses preuves. Pour en revenir à l'utilisation de ces données dans l'équation plus générale de ce procès pour plagiat, une chose est sûre : beaucoup de gens ont découvert l'existence du dessinateur par le prisme de ce feuilleton médiatique, et découvert l'existence de ses projets de BD par la même occasion. La démonstration s'arrête là. 
 

L'audience est ouverte

Problème, même en alignant toutes ces données, personne de sensé ne se risquerait à attaquer l'un des conglomérats les plus importants d'Hollywood simplement pour faire la promo' de son comics sur IndieGoGo. Chris Wozniak est visiblement sûr de son coup, ou  bien très imprudent. Les faits sont là : le dessinateur a visiblement décidé d'aller jusqu'au bout, ou tout du moins, de ne pas changer de braquet suite au dépôt de plainte de Warner Bros.. Une manifestation particulièrement originale du cas "David contre Goliath", si David avait décidé spontanément d'aller se savater avec le colosse, sans être sûr de pouvoir l'emporter, et en réclamant aux gens sur le chemin du combat une pièce ou deux pour le féliciter de son courage.
 
Le reste de l'affaire va donc être placée entre les mains des tribunaux, et des experts en droit de la propriété aux Etats-Unis. Voire plus prosaïquement, dans l'endurance du dessinateur à soutenir un procès coûteux si l'effort de soutien sur GoFundMe se solde par un échec.
 
Pourtant, si Chris Wozniak parvenait à faire valoir ses droits (ou à encaisser un chèque de la part du studio pour accepter de se taire), le monde des comics serait assuré d'avoir entre ses mains une jurisprudence potentielle pour tout un tas d'autres auteurs dont les idées ont réellement été utilisées à l'occasion d'une adaptation. La justice emprunte parfois de curieux sentiers, mais toute évolution sur le droit d'auteurs aux Etats-Unis serait bonne à prendre en règle générale. Alors... bonne chance ?
 
Corentin
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