Enfant, Frank Miller découvre le film Les 300 Spartiates, une fresque épique de 1962 lancée à la grande époque des peplums. L'auteur y fait la rencontre, romancée, des guerriers de Sparte, descendants légendaires d'Héraclès selon l'une des versions de leur histoire. Les années passeront vite pour le jeune homme, qui découvre les comics jeune et se passionne pour un autre genre de héros. Encore que, comme aiment à le rappeler les analystes littéraires, les costumés sont eux-mêmes les héritiers des personnages grecs, de leur force supérieure à leur bravoure sans failles.
Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, les comics ont énormément changé. Alan Moore et Frank Miller, entre autres contemporains de l'école post-Bronze Age, ont ouvert la voie à de nouveaux entrants. Des lecteurs moins passionnés par les rebondissements usuels des comics de super-héros, qui trouvent dans l'oeuvre de ces auteurs plus exigeants des récits plus variés, plus riches, plus sombres.
DC Comics ne sait alors où ranger cette nouvelle école d'écriture et leur lectorat, passionné. Se crée des initiatives comme le format graphic novel, l'ouverture aux librairies, et à terme, un projet de classification des BD destinées à un public mature. L'apposition du sigle suggested for mature readers, qui accouchera ensuite de la création de Vertigo, sera vécu comme une véritable censure par Moore ou Miller. Chacun claque la porte, et Miller décide de poser ses valises et sa table à dessin chez Dark Horse pour le restant de la décennie.
Nous combattrons à l'ombre
Dans les années '90, l'artiste perd son trait athlétique, ses habitudes de ligne claire. Miller expérimente. La plus inventive de ses créations sera Sin City, ses aplats de noir et blanc suggérant les formes, les contours et un dessin de nuances et d'atmosphère brillant. Plus encore que le dynamisme des postures de Daredevil avec Klaus Janson, ce style deviendra indissociable de Frank Miller, et le suivra jusqu'à sa période récente, comme une sorte de seconde étape dans sa vie d'artiste.
En 1995, dans le troisième volume de Sin City, The Big Fat Kill, l'auteur retrouve son anecdote grecque de coeur. Une planche référence la Bataille des Thermopyles et la stratégie du roi Leonidas dans l'aventure de Dwight McCarthy et des filles de la vieille ville. L'annonce d'une série qui verra le jour trois années plus tard, dans un format à l'italienne où Miller s'accompagne de son ex femme Lynn Varley : 300.
Paradoxalement, 300 est loin d'être l'oeuvre que retiennent en priorité les fans de l'auteur. On lui préférera Batman : Year One, The Dark Knight Returns, Sin City évidemment ou son travail impeccable sur l'Homme sans Peur. Et pourtant, à sa sortie, ce roman graphique publié dans un superbe format à l'italienne empoche trois Eisner Awards : meilleure série limitée, meilleur auteur/dessinateur et meilleure coloriste. Un triplé qui s'accompagne de très bonnes ventes, et constitue méthodologiquement le dernier chef d'oeuvre du vieux Miller, qui assassinera sa propre légende plus tard avec Holy Terror.
300 reprend l'esthétisme ombrageux de Sin City : des personnages faits de contours, de postures. D'un ensemble qui cherche un esprit de fresque ample, à peine séquentielle. Comme les péplums de son enfance, Miller utilise le format à l'italienne comme un cinemascope de papier, un format panoramique superbe pour l'installation des scènes, le dynamisme général, un sentiment de mouvement et de tableau. La cohérence posée avec Varley est parfaite pour gommer les paresses d'un artiste qui commence déjà à se simplifier - grandement.
Puisque, s'il a été évoqué plus haut un genre de "seconde étape" dans sa longue carrière, le trait de Miller n'est plus aujourd'hui ce qu'il aura été. Rattrapé par le temps, la maladie et une perte d'habitude à manier ses crayons, son style d'aujourd'hui est infiniment plus simpliste et grossier, comme une sorte de parodie de ce qu'il faisait à l'époque. Comparativement, le volume de 300 est une réussite esthétique d'ampleur, à classer comme le dernier chef d'oeuvre un auteur qui rentrera ensuite dans une sombre période.
06 Avril 2018
Arnaud LehueC'est toujours un plaisir de lire ces longs dossiers, donc merci beaucoup pour ça. Surtout que la BD 300 n'est pas si souvent analysée, contrairement au film, donc c'est toujours intéressant. Concernant le niveau graphique de Miller aujourd'hui, je pense tout d'abord que Miller est complètement déservie par la colo. Alex Sinclair, malgré sa popularité n'est pas un très bon coloriste à mon sens. Il a un style flashy et daté du début du siècle, sans ambiance. Je ne l'aime déjà pas sur Jim Lee, alors sur un dessin devenu aussi symbolique que celui de Miller aujourd'hui, c'est assez raté, surtout quand il essaye de faire des effets réalistes. La colorisation peinte de Varley sur le 300 originel rend beaucoup mieux. Ensuite, je pense que Miller, qui a quand même révolutionné graphiquement les comics plus d'une fois, n'a pas forcément dit son dernier mot. Il n'a plus rien à prouver donc il n'y va plus à fond, mais je pense qu'il faut aussi y voir un sens de l'épure, du minimalisme.
06 Avril 2018
merkQuand je lis que 300 a été acclamé par la critique a sa sortie chez Dark Horse.... Les critiques se sont déchainé contre en parlant d'homophobie et de pro Nazisme. Le temps, et le film ont permis de reconnaitre l'oeuvre originale a sa juste valeur, mais a sa sortie la critique n'a pas acclamé le comics c'etait une foire d'empoigne entre ceux qui adoraient et ceux qui crachaient dessus.