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Batman Prime, La Fourrière des Animaux et Resident Alien dans le Cahier Critique VF !

Batman Prime, La Fourrière des Animaux et Resident Alien dans le Cahier Critique VF !

Chronique

Bienvenue dans une nouvelle édition du Cahier Critique VF. Cette chronique est à lire en parallèle de nos Critiques Express VO, et comme son nom l'indique, son but est de vous proposer à intervalles réguliers des avis sur des sorties VF plus ou moins récentes. Notre vocation est de montrer la diversité des genres dans la bande dessinée américaine, en mettant autant que possible en avant ce qui nous paraîtra être bon, qu'il s'agisse de super-héros ou de comics indépendant. 

Nous nous autorisons également à faire figurer dans le Cahier Critique de la bande dessinée de genre venue de France ou d'Europe, dont nous pensons qu'elle pourra certainement plaire à celles et ceux qui parcourent nos colonnes. Bonne lecture !

Les bonnes habitudes reviennent petit à petit et le but sera surtout de les garder, même à un rythme plus modéré qu'autrefois. On ne va pas se mentir, la régularité sur nos Review Express VO et notre Cahier Critique VF n'est pas notre fort (même si on avait pu le tenir à un rythme mensuel ! Au vu de la production du site (et de nos podcasts en parallèle), vous comprendre que ce n'est pas par flemme. Quoi qu'il en soit, voici dès à présent une nouvelle fournée de chroniques sur des titres sortis dans les derniers mois, voire plus récemment.

N'hésitez pas à nous faire vos propres retours de lectures sur les albums chroniqués dans cet article ou ce que vous avez lu de votre côté !

Batman Prime Tome 1 - Matt Fraction & Jorge Jimenez (Urban Comics)

Portée par un bel élan depuis le lancement de période DC All In, la chauve-souris profite actuellement de plusieurs séries de grande qualité. S’il aura généralement fallu alterner entre les titres Batman et Detective Comics pour s’alimenter, pendant une longue période, le fait est que le personnage (ou ses différentes versions, si l’on veut intégrer dans l’équation la continuité Absolute Batman) a finalement été capable de trouver un point d’équilibre confortable : pendant que Tom Taylor se concentre sur les enquêtes, Matt Fraction livre le blockbuster, en toutes lettres, avec une commanderie qui vise aussi large que possible. Depuis sa prise de fonction, le scénariste doit effectivement assumer de gérer l’ensemble de la ligne. Ce qui implique de traiter la famille étendue des proches et des alliés du héros, de même que son rôle de père. Sans oublier la situation de Gotham City : Poison Ivy au poste de maire de la ville, Vandal Savage aux commandes de la police, et le Minotaur pour gouverner l’ensemble des clans mafieux. Tout aussi devant également s’accompagner d’une intrigue sur la réhabilitation des super-vilains, d’un fond de romance naissante, et de la dose habituelle de scènes d’action attendues pour les séries de ce registre. En somme : une liste d’impératifs… chargée.

Et pourtant, Matt Fraction s’est installé avec une certaine aisance dans la topographie de Gotham City. Avec un Batman plus souriant, plus humain, moins préoccupé par ses propres failles psychiques pour le moment, l’auteur instille un esprit relativement léger dans les interactions entre les têtes connues de cet univers. Avec un humour mordant (les mauvaises langues diront “façon Marvel”, et ils n’auraient peut-être pas tort, en définitive) et un angle de héros plus nonchalant, capable de flirt ou de traits d’esprit, Fraction semble animé d’une mission précise. A savoir : réhumaniser la chauve-souris. Retrouver le Man dans le Bat, sans avoir besoin d’opposer les deux ou de se répandre sur la noirceur naturelle de cette réalité cloisonnée. Au contraire, tout l’argument semble vouloir se focaliser sur l’idée d’une rédemption possible pour certains des adversaires historiques du héros. En témoigne une introduction qui marque, avec un Killer Croc sur le retour, plus enfant que monstre, et le personnage du Dr Zeller, qui tente désespérément de résoudre cette équation de la santé mentale parmi les créatures morbides de Gotham City. Le design de ce personnage évoluera d’ailleurs au fil du volume, pour correspondre aux exigences du scénario de Fraction… lequel n’aura jamais réellement tourné la page Sex Criminals (disons ça).

En parallèle, cette nouvelle série Batman Prime semble également vouloir regarder droit dans les yeux la montée du sécuritarisme et les abus de pouvoir de la police aux Etats-Unis. Certaines scènes recherchent le symbole pour soutenir cette allégorie (pas spécialement voilée) que l’on pourra toujours mettre sur le compte de la modernisation. Dans un monde qui brouille de plus en plus souvent les pistes autour de la “violence légitime” exercée par les forces de l’ordre, Fraction nous rappelle que Batman ne se positionne que pour un seul camp : celui de la justice et la protection de la vie civile. De ce point, la lecture semble même assez complémentaire du point de vue proposé par Scott Snyder sur Absolute Batman, et l’on appréciera de voir DC Comics valider ce genre de points de vue (plus ou moins radicaux) pour soutenir la pertinence des super-héros dans le présent. En dehors de ça, le scénario semble tout de même avoir encore un certain mal à se positionner autour d’une adversité précise. Entre le discours réaliste sur les violences policières et la parure plus farfelue d’un film de ninjas éclairé aux néons, la série reste globalement généreuse, mais l’on comprend surtout que Fraction vise le temps long.

Le deuxième volume prévu pour le mois de novembre 2026 devrait confirmer cette piste de réflexion. Contrairement aux autres, le scénariste n’a pas choisi de morceler son scénario en arcs bien ordonnés, avec un vilain par strate et une grosse menace par niveau. Au contraire, sa réflexion s’inscrit dans un plan plus global (et encore une fois : plus humain) pour cimenter un équilibre nouveau, donner un peu de place aux idées éparpillées (la relation avec Damian, le deuil d’Alfred, la présence de Zeller, la lutte contre Savage et le Minotaur, etc). Une vraie bonne idée, en l’occurrence, et qui semble avoir fait un peu de propre au sortir des volumes de ces dernières années. Fraction a un plan de bataille en tête, et le superbe travail de Jorge Jiménez lui permet déjà de s’assurer d’une bonne cohérence tonale malgré la variété des éléments mis en jeu. On ne le précise plus forcément (depuis le temps), mais le dessin est évidemment formidable, mieux structuré que sur certains anciens volumes, et ce Batman d’un bleu complet, susceptible de rappeler la bonne vieille époque des Aparo ou des Adams, fonctionne parfaitement dans cette Gotham plus colorée, plus animée et plus organique. On aime, vivement la suite.

Corentin

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La Fourrière des animaux - tom king & Peter gross (Panini Comics)

Depuis bientôt dix ans, le nom de George Orwell sera souvent revenu sur les plateaux de télévision, dans les débats politiques et sur les réseaux sociaux, pour informer de points de vue idéologiques précis. Figure notoire de la littérature contre-totalitaire, l’écrivain a surtout été retenu, dans le prisme de ces discours, pour revendiquer l’application supposée de deux concepts précis : la censure du langage et la police de la pensée, éléments structurels de l’intrigue de son roman 1984, un pamphlet contre la dictature et le contrôle des masses par l’utilisation de la peur et de la surveillance absolue. Dans le présent, Orwell sera même devenu l’écrivain préféré de certaines familles politiques aux ambitions liberticides (“c’est pas le sujet, parle de la BD” d’accord, effectivement, parlons de la BD). Comme quoi, certains biais d’interprétation se seront sans doute perdus en route dans le mixeur infernal des lectures orientées. De son côté, Tom King a donc pris la décision d’aller interroger l’auteur lui-même. Pour mieux retourner en arrière dans le temps, et considérer La Ferme des Animaux, un exemple trop souvent usité pour capter l’esprit de cette littérature, comme la base d’une autre forme de discours plus clair, moins poreux aux contre-sens, et capable de fournir la base d’une démonstration théorique précise. Et claire, en l’occurrence. C’est ainsi qu’est apparue l’envie d’une sorte de suite spirituelle… La Fourrière des Animaux.

L’album en question assume son point de vue et sa lecture générale de notre monde politique contemporain. Pour résumer : au sein d’une fourrière connue pour abriter trois familles précises d’animaux égarés (les chiens, les chats, les lapins), les bêtes se révoltent. Libérées de leurs cages, celles-ci vont virer les humains du bâtiment, ouvrir toutes les portes, et assumer de fonder une nouvelle société sur la base de cette révolution. Et puisque cette décision supprime la notion humaine de l’équation, les animaux vont devoir assumer un nouvel ordre global, puisque plus personne ne peut leur donner des ordres ou décider à leur place. Nous suivrons le point de vue de deux personnages précis pendant cette lente reconstruction, avec Titan (le chien) d’un côté, et Madame Fifi (la chatte) de l’autre. Et ainsi commence la démonstration. Pour résumer, nous pourrions simplement dire que Tom King recrache ses leçons de philosophie sur le fonctionnement théorique d’une société qui part de zéro. Avec la structuration de principes et de lois (le meurtre est interdit), d’un fonctionnement politique pour organiser la vie de la cité (les élections et les mandats), la recherche de l’autosuffisance alimentaire (avec une forme de travail) et la création d’un fonctionnement juridique.

Cette façon de faire est extrêmement logique et bien architecturée. Le fait d’avoir sélectionné des animaux (comme Orwell lui-même) permet de fluidifier la moindre allégorie, de faire l’explication par l’exemple du fonctionnement de notre monde occidental et démocratique. Les problématiques des bêtes sont plus mesurées, forcément, mais tout de même largement perceptibles. Voire même capables de tenir sur plusieurs degrés de lecture : puisqu’il existe trois groupes d’animaux, nous pouvons les comprendre comme des classes sociales isolées. Peut-être même comme des groupes ethniques. Plusieurs interprétations sont possibles pour traduire ce que Tom King tente de faire dans ce petit pamphlet, narré avec humour, en perpétuel décalage ironique sur les besoins, préoccupations et urgences de ces sympathiques quadrupèdes. Par moments, nous aurions presque l’impression de nous trouver en face d’une sorte de dessin animé Disney écrit pour les adultes, dans la façon dont le texte comprend ces bestioles comme des créatures intelligentes et douées de conscience… tout en n’oubliant jamais qu’il s’agit, au fond, d’animaux avec des comportements d’animaux. Pour le meilleur ou pour le pire.

La seconde moitié de l’album va décrire la chute de cette civilisation poilue, lorsqu’un chien taillé pour représenter Donald Trump prend les commandes du pouvoir. Et en l’occurrence, aucune place au doute n’est possible. Le véritable argument de Tom King repose sur la constatation argumentée du suicide social par le vote populaire : lorsque l’imbécile, égocentrique et dangereux, s’empare de la place du chef d’état… toutes les variables cessent de fonctionner, les lois ne s’appliquent plus, et le monde entre en période de déclin. C’est aussi simple que ça. L’allégorie du chef fasciste qui persuade la population en lui proposant de simplement refuser l’effort collectif, de refuser l’équité des races, les principes du vivre ensemble, et même les lois en général, s’impose au récit avec un certain fatalisme. L’expérience de lecture devient alors beaucoup plus froide, beaucoup plus morbide, pour nous faire ressentir l’étendue de notre impuissance. 

Paradoxalement, si Orwell partait du principe que les cochons imposaient le stalinisme aux autres membres de la ferme de par leur grande intelligence, King présente le problème inverse : les chiens, par pur sentiment de supériorité naturelle, persuadent par bêtise. Par la loi du plus fort, et par l’envie d’un retour aux valeurs primaires, déshumanisées, incivilisées. Et si les cochons devenaient les maîtres dans La Ferme, au sein de La Fourrière, au contraire, nous comprenons assez rapidement que c’est bien la société toute entière qui s’écroule lorsque l’humain réfute finalement son statut de créature sociale au sein du groupe. Sans avoir besoin d’entrer dans un comparatif trop long pour mesurer les forces et faiblesses de ces deux versions, le fait est que notre lecture du totalitarisme aura tout de même largement évolué depuis la mort de George Orwell.

Or, Tom King semble avoir manifestement intégré certaines notions utiles pour proposer cette version augmentée, modernisée et pertinente. Généralement talentueux dans l’appropriation des formats antérieurs (prenez Love Everlasting et les Romance Comics, prenez Mister Miracle et Le Quatrième Monde), le scénariste trouve parfaitement le format et le style nécessaire pour s’inscrire dans la continuité de La Ferme des Animaux, en acceptant seulement de proposer un problème différent aux conclusions différentes. Néanmoins, oui, la lecture satisfait dans ce qu’elle propose, composée avec intelligence, une rythmique réussie et des images ou des sens qui frappent. Sauf peut-être si l’on décide de se ranger du côté du bouledogue anglais ?

Corentin

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resident alien Tome 1 - peter hogan & steve parkhouse (Delirium)

Pour les amateurs de feuilletons policiers traditionnels, avec une accroche plutôt originale pour se démarquer du lot, la série Resident Alien de Peter Hogan et Steve Parkhouse a enfin été capable de trouver son chemin vers le marché français grâce au bon travail des éditions Delirium. Petit succès critique aux Etats-Unis, cette aventure, pilotée par deux vétérans du secteur, anciens fournisseurs de la chronologie des comics Sandman (“euh” oui, d’accord, mais ce n’est pas forcément leur faute) et anciens collaborateurs du grand Alan Moore l’un et l’autre (Bojeffries Saga, Tom Strong), profite effectivement d’un bel accompagnement sur notre territoire, avec deux tomes VO rassemblés en un album VF. De quoi se familiariser plus vite avec les codes de cette chronique martienne en décalage géographique, qui suit le quotidien d’un migrant venu des étoiles parti s’installer dans la ruralité des Etats-Unis. Aux abords d’une petite ville aux allures de carte postale, le docteur Harry Vanderspiegle continue de tromper son monde au grand jour, au milieu d’une communauté tranquille qui continue de le fasciner.

Vous avez certainement déjà saisi l’accroche de toute la série : Harry est un alien (représenté sous la forme la plus classique de l’iconographie standardisée) qui s’est écrasé sur Terre. En attendant que les membres de sa race viennent le chercher, celui-ci a été obligé de survivre sur place, bien aidé par ses facultés de télépathes et par un pouvoir extrêmement utile. A savoir que personne ne peut deviner l’apparence réelle de l’extraterrestre… en dehors des lecteurs. Seuls les fans, complices, savent de quoi il en retourne. Et c’est ainsi que nous allons accompagner ce fier petit docteur de reconversion, fasciné par la race humaine, charmé par les rouages de notre société et par le fonctionnement de notre esprit illogique, comme un biologiste qui aurait la possibilité de vivre au milieu des papillons. Et plus encore que les hommes, notre visiteur est aussi un grand fan de fiction. De romans policiers, de thrillers, de feuilletons télévisés sur fond de crimes sordides et de détectives pugnaces. Harry va donc devenir, par défaut, l’équivalent d’un Hercule Poirot aux oreilles pointues pour résoudre les différentes affaires criminelles qui secouent la quiétude tranquille de Patience. Un rôle dont il s’empare avec plaisir, dans des formats de récits véritablement pensés comme de petits téléfilms épisodiques, façon Columbo. Ou Barnaby. Parce que ça se passe à la campagne. 

Rajoutez un peu de Twin Peaks pour l’ambiance, et pour la petite présence de spiritisme dans cette représentation désuète des vertes prairies de l’Amérique du Nord, un peu de X-Files pour la partie qui concerne les services secrets des Etats-Unis (qui recherchent naturellement l’alien depuis que celui-ci s’est écrasé sur le sol du pays), et vous obtenez un agréable petit feuilleton, conscient de ses références, de ses archétypes, qui se laisse dévorer sans déplaisir de par sa superbe gestion du rythme et d’un suspense bien dilué. Pas un mot de trop, pas une case de superflu au programme : le moindre élément de ces différents albums compilés a été pensé pour l’efficacité, l’ambiance et la découverte de cet univers charmant, où tout respire la franchise et l’envie de bien faire. Avec un coup de crayon qui reprend des structures plus européennes, comme hors du temps, Resident Alien s’impose rapidement comme un indispensable pour les fans de polars grand public qui auraient pu se lasser du nihilisme et de la violence que l’on nous propose souvent dans ce genre de formats. Au contraire des autres, le projet s’apprécie d’autant plus qu’il ne tombe pas dans la caricature des promesses de révélations inattendues, des effets de choc ou des exagérations devenue monnaie courante sur ce terrain précis depuis dix ou vingt ans.

Le titre déroule son programme avec intelligence, justesse, et une belle économie de moyens qui nous permet de rentrer dans le récit en étant systématiquement pris par la main. Narration intelligible, découpages réussis, un personnage principal pour lequel on se prend toute de suite d’affection : il était temps que Resident Alien débarque sur nos frontières, et l’on attend avec impatience la suite du récit pour voir quelles autres aventures attendent notre bon ami Harry !

Corentin

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Arno Kikoo
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