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Une invitée dans la demeure : plongée dans l'épouvante avec E.M. Carroll [Interview]

Une invitée dans la demeure : plongée dans l'épouvante avec E.M. Carroll [Interview]

InterviewIndé

Sorti à l'automne 2025, l'album Une invitée dans la demeure d'E.M. Carroll est une petite pépite d'épouvante, à retrouver au catalogue de 404 Graphic. L'auteurice était venu défendre les couleurs de l'album - avec un passage notamment au festival Quai des Bulles. L'occasion pour nous d'aller à sa rencontre entre deux dédicaces pour parler longuement de l'ouvrage, qui nous avait largement séduit tant dans son approche graphique, que pour le registre horrifique utilisé et quelques twists scénaristiques très bien sentis.

L'interview s'est déroulée à l'automne dernier (via le podcast First Print, que vous pouvez toujours retrouver en ligne) et nous n'avions pas pris le temps de vous en proposer la version retranscrite et en français pour les non-anglophones. Une entrevue d'une bonne heure que vous pouvez savourer dans le format qui vous convient le mieux dès à présent. Une Invitée dans la Demeure est toujours disponible en librairie par ailleurs, et nous ne saurions que vous en recommander la lecture si ce n'est toujours pas fait. La discussion s'attarde d'abord sur le parcours d'E.M. Carroll et ses références dans l'horreur, avant de plonger au coeur de la conception et de l'intrigue de l'album. 

Remerciements spéciaux à Émilie Hurel de 404 Graphic et à Clément Boitrelle pour la retranscription et traduction de l'interview.



Arno Kikoo : Puisqu’il s’agit de votre première venue, pourriez-vous nous parler un peu de vous ? Comment êtes-vous entré en contact avec les comics ?

Morgan Caroll : Waouh, par où commencer ? Je vis au Canada. Je suis né.e à Londres dans l’Ontario et je vis toujours dans le sud de la province. C’est drôle car durant le festival, j’ai échangé avec plusieurs personnes sur mes premiers contacts avec les comics. Je discutais avec Emma Rios qui m’expliquait qu’elle a attendu ses trente ans pour finalement se lancer dans le comics car iel ne pensait pas qu’il s’agissait d’un choix de carrière viable ! [rires] Ce fut un peu mon cas également. J’ai toujours dessiné en grandissant, j’ai toujours aimé ça. Je lisais des comics quand bien même je ne les appréciais pas vraiment, comme les comics Archie qui ne sont… vous voyez, pas super ! [rires]

AK : Vous savez que des lecteurs d’Archie comics vont lire cette interview ?

MC : C’est pas vrai !? [rires]

AK : Vous venez de tous les mettre en rogne... non, je plaisante !

MC : Je me doutais bien ! [rires] Arrivé.e au lycée, j’ai découvert le manga avec les séries de Rumiko Takahashi. Cela m’a ouvert les yeux sur ce que pouvait être la bande dessinée. En Amérique du Nord, la bd est très vite centrée sur Marvel, DC et les histoires de super-héros, que je lisais aussi. Je ne me voyais pas dessiner ce genre de récits car ce n’était pas mon style de dessin… Je ne me voyais pas imiter ce style. Tout au long du lycée j’ai donc dessiné mes propres bd sans jamais les montrer à quiconque ! Mes dessins étaient fortement influencés par le manga. Après le lycée, j’ai tenté des études supérieures mais j’ai très vite abandonné ! Après avoir laissé tomber les études, pas mal de personnes de mon entourage m’ont suggéré l’idée d’entrer dans une école d’art, puisque je dessinais tout le temps. Cela ne m’avait jamais traversé l’esprit ! J’ai donc eu un petit boulot pendant un an avant de finalement rentrer dans une école d’animation. Je ne me sentais pas d’entrer dans une école d’art car à l’époque j’étais davantage attiré par la création de personnages, d’histoires. J’animais des parties de jeux de rôles. Je ne voyais pas bien ce qu’une école d’art pouvait m’apporter. Il y est question de grandes œuvres… d’évocation des émotions et ce genre de trucs ! [rires]

AK : De l’elevated art !  

MC : Exactement, l’art guindé, chic ! D’autant que je me satisfaisais de dessiner dans mon coin. Mais l’animation c’est comme un artisanat : vous l’apprenez et après vous pouvez vous forger une carrière, en tout cas c’est ce que je visualisais à l’époque. J’ai donc rejoint le Sheridan College aux abords de Toronto. Je faisais d’ailleurs partie de la toute dernière promotion consacrée à l’animation classique avant qu’ils ne décident de passer au tout numérique. J’ai donc appris à travailler aux crayons en basculant d’une page à une autre. J’étais d’ailleurs très mauvais.e ! Mais durant cette période j’ai rencontré un ami, Steve Woflhard, qui m’a dégoté un poste dans un studio d’animation en flash qui réalisait des dessins animés pour les petits Canadiens… Fort heureusement personne ne les a vus !

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AK : On ne peut définitivement plus les voir d’ailleurs car Flash n’existe plus.

MC : C’est vrai ! J’ai travaillé dans ce studio jusqu’à la fin de ma vingtaine environ. C’est à cette époque que Twitter est apparu et je m’étais lié d’amitié avec pas mal d’illustrateurs et de personnes qui travaillaient dans le comics ou l’animation destinés au Canada et aux USA. C’est à ce moment que j’ai voulu me lancer dans le comics. Ce qui m’avait retenu jusqu’à présent c’était l’idée que mes dessins n’étaient pas assez bons pour du comics. Je ne pensais pas être très bon.ne dans la gestion de la perspective, de l’anatomie… C’était sans doute à cause des comics à la Marvel où tout semblait très technique. Vous aviez un dessinateur, un encreur, un lettreur… Je ne me sentais pas à la hauteur. J’ai donc décidé de publier mes dessins sur un blog LiveJournal, tant que l’on est à parler de relique du passé ! J’ai alors commencé à devenir de plus en plus connu.e via Twitter notamment. Scott McCloud a parlé de moi ainsi que d’autres artistes. Cela m’a très vite encouragé.e à continuer de faire des bd. Ces dernières étaient très courtes. Je ne me donnais que quelques semaines pour réaliser une bd en ligne de sorte à ne pas partir dans tous les sens et ne pas réussir à la conclure. Aussi, j’ai grandi entouré.e de films d’horreur. J’ai un père et un grand frère qui sont de grands amateurs du genre et comme je voulais trainer avec eux à l’époque, j’ai regardé des films d’horreurs dès mon plus jeune âge !

AK : Ce n’est pas forcément la meilleure occupation quand on est très jeune !

MC : [rires] Non c’est sûr ! Ce qui est drôle c’est que beaucoup de personnes me demandent si mes albums sont adaptés pour des enfants. En réalité je n’en ai aucune idée car mon curseur pour ce qui est adapté à des enfants ou non est complètement déréglé !

AK : Evidemment comme vous avez vu Massacre à la Tronçonneuse à quatre ans…

MC : C’est tout à fait ça ! En revanche, ce que j’expliquais ce weekend, dès l’instant qu’il y avait une scène un tant soit peu sexuelle ou de la nudité, mon père me couvrait les yeux et les oreilles ! Il m’arrive donc parfois de revoir certains films dans lesquels je n’avais aucune idée qu’il y avait des scènes de sexe ! Soit il me couvrait les yeux et les oreilles, soit il faisait un avance-rapide ! Mais Massacre à la Tronçonneuse ? Aucun problème ! Je me suis donc dirigé vers le genre horrifique car à l’époque il n’y avait pas autant de comics d’horreur. Il y avait bien des mangas horrifiques comme ceux de Junji Ito mais dans la scène indépendante canadienne, il n’y avait rien qui me parlait vraiment. Je crois que ma première histoire fut une adaptation d’un petit conte pour enfants, ainsi je n’avais pas à m’inquiéter pour trouver l’intrigue ! Je pouvais me concentrer sur la forme. Les retours positifs et les encouragements que je recevais en ligne m’ont poussé.e à continuer. Cela a pris du temps, d’autant que je continuais à travailler dans l’animation jusqu’à ce que je décide de me lancer dans mon tout premier album.

AK : Savez-vous où sont ces animations aujourd’hui ?

MC : Je n’en ai aucune idée ! Elles sont sans doute perdues pour toujours ! [rires] À chaque fois que je mentionnais mon travail dans le dessin animé, les gens me demandaient souvent pour quelle série je travaillais. Je répondais qu’il était impossible pour eux d’avoir vu au moins une fois ces séries !

AK : Les avez-vous déjà regardées ?

MC : Jamais. J’ai bien aperçu des extraits que l’on nous montrait au studio. Mais c’était plutôt chouette car c’était un métier stable. Il faut savoir que je ne les animais pas à proprement parler, je n’étais pas du tout impliqué.e dans la partie artistique. Je préparais et organisais les fichiers Flash pour les animateurs, j’étais un genre d’intermédiaire. Cela m’allait car une fois la journée terminée, je pouvais aller travailler sur mes propres créations, ce qui était mon vrai objectif.

AK : La leçon que l’on peut retenir de votre expérience c’est que de bonnes choses peuvent provenir de Twitter !

MC : C’était il y a quinze ans ! [rires] Je crois que cette période est révolue depuis longtemps !

AK : Nous évoquions le genre horrifique, et comme je suis également un grand fan d’horreur, je voulais savoir quelles étaient vos œuvres favorites dans ce registre ? Que ce soient des films, des bandes dessinées ou des jeux.

MC : Pour ce qui est de la bande dessinée, c’est une réponse un peu évidente mais je dirais Tomie par Junji Ito.

AK : C’est une réponse trop facile, vous devez choisir autre chose !

MC : [rires] C’est vraiment une de mes histories favorites. J’ai quand même l’impression qu’il y a beaucoup plus d’artistes qui œuvrent dans la scène indépendante aujourd’hui… Vous avez par exemple dans le genre Val Wise, Erika Price qui est originaire du Royaume Uni… En ce qui concerne les films, j’ai toujours du mal à n’en retenir qu’un seul. Je ne suis pas très regardant.e sur la qualité d’un film, du moment qu’il s’agit d’un film d’horreur !

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AK : Je vous comprends.

MC : En tant que fan d’horreur, vous vous contentez de peu !

AK : Je peux peut-être préciser ma question. Quel est votre genre d’horreur préféré ?

MC : J’aime l’horreur surnaturelle, les histoires de fantômes ou quand des personnages se retrouvent en Enfer. J’apprécie également les slashers mais je les considère plus comme des petites friandises, ce n’est pas mon genre de prédilection. Je me souviens d’un film Italien qui n’est jamais sorti en Amérique du Nord -à cause d’une brouille entre le réalisateur et la production visiblement. Il est sorti dans les années quatre-vingt-dix et s’intitule The Arcane Sorcerer. Vous en avez déjà entendu parler ?

AK : Pas du tout.

MC : C’est un film super avec une ambiance qui mélange Renaissance, isolement et horreur surnaturelle ! J’apprécie les ambiances pesantes vous voyez ? J’aime beaucoup également Under the Skin avec son ambiance et ses visuels très forts. De même pour le mockumentaire Lake Mungo qui intègre des éléments plus tristes. J’adore quand l’horreur est tragique ! Un film d’horreur réconfortant, ce n’est vraiment pas mon truc ! [rires] Je suis vraiment attiré par le côté lugubre de l’horreur.

AK : Je suppose que vous n’aimez pas les happy endings !

MC : Pas vraiment non.

AK : Avez-vous déjà vu le film Eden Lake ?

MC : Pas encore.

AK : Je vous le conseille car il a une fin très sinistre.

MC : Je le rajoute sur ma liste !

AK : Vous avez juste envie de vous foutre en l’air après l’avoir vu !

MC: Ça a l’air top! [rires]

AK : L’horreur a donc été un choix évident pour vous à vos débuts. Vous avez débuté sur internet avec vos comics en ligne mais je me demandais si vous aviez déjà songé à réaliser des séries en format papier ? Je ne parle pas de romans graphiques mais plus des single-issues par exemple pour vraiment rentrer dans le marché du comics.

MC : N’allez pas croire que je n’y ai jamais songé mais je dirais juste que je n’y vois pas forcément beaucoup d’attrait… Je me fais sans doute une représentation erronée mais j’ai l’impression que le public pour ce genre d’histoire est un public un peu fermé… [rires] J’ai déjà mis en colère les fans d’Archie, je vais me mettre les fans d’horreur à dos aussi !

AK : Vous pouvez énerver qui vous voulez !

MC : Hellboy est un bon contre-exemple. Je serais prêt.e à lire ce genre de séries si le style et les dessins sont suffisamment cools ! Autrement, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un genre très mainstream, très masculin à la fois dans le story-telling mais également dans les dessins : c’est toujours très réaliste, l’auteur y a une très grande place. En tout cas en Amérique du Nord, c’est vraiment l’auteur qui est vu comme le créateur d’une série. Le dessinateur peut bien changer, cela n’a pas trop d’importance. C’est pour ça qu’Hellboy est super, Mignola est à la fois l’auteur et le dessinateur.  On m’a déjà demandé à plusieurs reprises de dessiner pour tel ou tel auteur…

AK : Ce que vous avez fait par ailleurs ?!

MC : Effectivement.

AK : Pour L’Assistante de la Baba Yaga notamment.

MC : J’ai en effet travaillé sur quelques romans graphiques pour enfants. Mais pour ce qui est des single issues, on m’aurait demandé de dessiner le script de quelqu’un d’autre, sans même considérer le fait que je puisse avoir moi aussi des idées… Alors je n’ai même pas voulu me fatiguer à rentrer dans ce marché… Je préfère travailler comme je l’entends !

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AK : Quand est-ce que la transition entre publication en ligne et publication papier s’est opérée ? Quel regard portez-vous sur ce changement ?

MC : Eh bien cela s’est réalisé car en 2010, je travaillais sur un comics. C’est d’ailleurs l’année durant laquelle je me suis lancé.e. La bd s’appelait His Face All Red et était publiée sur un site internet que j’avais conçu pour l’occasion, j’aime bien tout contrôler. Jusqu’alors je publiais sur LiveJournal mais pour cette histoire je voulais un fond noir, je ne voulais pas de section commentaires. C’est donc un site sur lequel vous pouvez faire défiler l’histoire.

AK : C’était en quelque sorte un webtoon avant l’heure ?

MC : Exactement ! La plupart du temps, quand je travaille sur une histoire, j’ai toujours en tête le format dans lequel elle sera publiée et je voulais que celle-ci soit un web comic. Il se trouve qu’elle a rencontré un grand succès sur Twitter. Cela m’a d’abord un peu effrayé.e car je n’avais pas l’habitude que des gens voient mon travail ! [rires] Mon agente m’a alors contacté.e, j’étais son unique client.e à l’époque, elle commençait tout juste ! Elle m’a suggéré.e l’idée d’un recueil d’histoires courtes dans lequel nous publierions His Face All Red entouré d’autres histoires inédites. C’est ainsi qu’est sorti mon premier album, Through the Woods, en 2014 [Dans les Bois, éd. Casterman]. Vous pouvez retrouver His Face All Red à l’intérieur mais il a fallu que je l’adapte pour le format papier. Je trouve personnellement que l’histoire fonctionne mieux sur le web, mais cela ne me dérange pas. Les autres histoires de ce recueil se ressemblent beaucoup : ce sont toutes des histoires originales mais avec une ambiance de contes de fées horrifiques !

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AK : Elles sont surtout toutes effrayantes !

MC : Depuis, j’ai réalisé d’autres web comics ici ou là mais je n’ai plus autant de temps qu’auparavant car je travaille principalement sur des albums papiers. Je n’appréciais pas trop au départ de travailler au format papier car le seul moyen de contrôler la forme de votre récit, c’est de tourner les pages. Alors que sur le web, vous avez pleins d’autres outils à disposition : vous pouvez faire défiler la page, cliquer dessus, vous pouvez faire passer votre souris sur un élément, insérer des gifs… Formellement, cela n’était pas aussi amusant mais cela n’est plus le cas dorénavant. Je suis bien plus intéressé.e par le format papier car la contrainte de la page est au final très intéressante. Si je dois créer un objet physique, qui occupe de la place et nécessite des ressources pour le produire, alors je veux qu’il soit le plus beau et le mieux réalisé possible. C’est donc un défi en soi. J’aime expérimenter avec de nouveaux éléments, de nouvelles formes. Entre mon premier album et le plus récent, j’ai effectivement travaillé pour d’autres personnes : l’Assistante de la Baba Yaga avec Marika Mc Coola, Speak de Laurie Halse Anderson. Je pense que cela m’a fait du bien de travailler à partir de scripts d’autres artistes. J’avais uniquement réalisé des histoires courtes auparavant et de travailler le script d’un récit plus long m’a aidé à me rendre compte que je pouvais moi aussi en produire un. Et aujourd’hui je sais que j’en suis capable !

AK : Ce qui est intéressant c’est que vous avez pu expérimenter avec le format numérique pour contrôler votre lecteur. C’est quelque chose de primordial dans l’horreur où il faut surprendre et faire peur. Aussi, comment rendre un album de comics effrayant ?

MC : [rires] C’est difficile ! Enfin… Je dirais que tout dépend du lecteur. Certains n’auront peur de rien et c’est très bien, ils ne correspondent pas à mon lectorat ! [rires] Oh, une autre chose que je devrais mentionner concernant les web comics, c’est qu’à l’époque je pouvais le publier instantanément. Je peux contrôler le fait qu’une histoire soit accessible partout, tout le temps, mais je peux très bien la retirer définitivement de la toile ! C’est une perspective qui me rassurait en quelque sorte. Pour ce qui est de faire peur aux lecteurs… Il y a une chose qui m’intimidait au départ. Vous voyez, dans un film d’horreur, vous pouvez faire pause, vous pouvez revenir en arrière, avancer plus vite pour voir ce qu’il va se passer. Mais c’est souvent fastidieux. Dans un album, vous pouvez juste feuilleter les pages précédentes pour relever un élément, éclaircir un point d’intrigue ou vous pouvez même regarder ce qu’il va se passer dans les prochaines pages. J’envisageais cela comme un inconvénient à l’époque mais aujourd’hui, je trouve cela plutôt amusant et j’essaie de jouer avec. Savoir que le lecteur peut tout à fait revenir en arrière à n’importe quel moment, cela me plaît et je peux jouer avec pour contrôler le déroulé de l’histoire. J’apprécie également inviter le lecteur à relire l’album une fois qu’il est terminé pour apporter de nouveaux éléments qui ont été semés lors de la première lecture. Dans un album, ce qui pourrait se rapprocher le plus d’un jumpscare serait le fait de révéler quelque chose d’important une fois la page tournée. Je suis très méticuleux.se en ce qui concerne la mise en page et le rythme… Ce qui peut être très difficile quand en plus vous êtes mauvais.e pour compter les pages ! Je ne compte plus les fois où je pensais avoir une révélation sur l’autre page alors qu’en fait pas du tout ! Mais au final, toutes ces contraintes formelles dans un album forment un puzzle plutôt intriguant à résoudre ! A l’image des films que j’apprécie, qui ont tous des atmosphères très lourdes et lancinantes, j’essaie de convoquer ces mêmes éléments dans mes albums, tout en les ponctuant de splash-pages, d’éclats de couleurs ou de dessins plus détaillés. Il est plus difficile de compter sur le facteur choquant ou effrayant de votre album. Je préfère miser sur une atmosphère qui vous fait vous sentir mal… Un peu comme votre exemple d’Eden Lake où vous vous sentez sale à la fin, comme recouvert de crasse !

AK : Ce qui peut fonctionner aussi c’est d’insérer une image entre deux cases : si deux personnages discutent, vous pouvez insérer une image violente ou effrayante pour représenter ce qu’un des deux pense… Ou bien avoir un personnage en arrière-plan qui se rapproche au fur et à mesure. C’est ce genre de procédés qui se rapprochent d’une caméra dans un film.

MC : Tout à fait.

AK : Regardez-vous des films d’horreurs pour trouver des idées que vous pourriez incorporer dans vos albums ?

MC : J’en regarde tout le temps ! Surtout en ce moment, c’est la saison d’Halloween !

AK : Vous pouvez donc en regarder un par jour !

MC : Je lis également énormément de romans horrifiques. J’essaie d’analyser la manière dont les auteurs y distillent les informations et l’horreur. Le problème quand on pense aux films, c’est que vous devez forcément montrer à l’écran tel ou tel élément… Même si c’est sans doute plus facile aujourd’hui avec les effets spéciaux. Dans un comics, vous pouvez le dessiner. Vous n’avez pas de contrainte de budget par exemple. Au final, il faut savoir quoi montrer dans chacun de ces médias mais surtout comment le montrer…

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AK : Entre les histoires courtes de Dans Les Bois à Une Invitée dans la Demeure qui est un roman graphique, quel est le format le plus facile à réaliser selon vous ?

MC : Définitivement les histoires courtes ! [rires] Je crois que cela est dû à une caractéristique du genre horrifique : il est assez difficile de maintenir une ambiance glaçante ou une atmosphère spécifique dans un récit long. C’est un écueil que l’on retrouve dans les films également : bons nombres de films d’horreur s’essoufflent au bout de la 70ème/80ème minute, ils ne font plus aussi peur. Certains font l’erreur alors d’en dire trop ce qui rend votre menace potentielle moins effrayante. C’est la même chose pour les récits plus longs : pendant combien de temps pouvez-vous maintenir la tension ?  De temps à autre il faut bien lâcher un peu du lest pour votre lecteur sinon il risque de vite s’ennuyer à force d’être tout le temps laissé dans le mystère. Il faut donc disséminer de l’horreur tout en maintenant la tension intacte, ce qui est difficile. Le format court m’amuse plus aussi car je suis plutôt impatient.e. Je veux en venir au fait rapidement ! J’ai divisé Une Invitée dans la Demeure en différentes parties pour que je puisse mieux visualiser ce qui se passerait dans chaque section qui comporterait chacune un petit arc narratif. Cela me permet également de renouveler la tension à chaque nouvelle partie car j’ai un peu de mal à garder une ligne directrice tout le long du récit.

AK : Pouvez-vous nous en dire plus sur les origines du projet ?

MC : Bien sûr ! L’idée première m’est venue lors d’un rêve que j’ai eu ! Vous savez, il y a un poncif dans certains contes de fée : une femme épouse un homme plutôt mystérieux ou inversement, elle découvre qu’il s’agit d’un monstre mais elle ne doit le révéler à personne sans quoi il retournera à la mer ou ailleurs… Mon rêve ressemblait à ça ! Une jeune femme épouse un type qui vit près de la mer. Il finit par y retourner et on découvre qu’il est en fait constitué de trucs blancs… comme des spaghettis… C’était un rêve d’accord ! [rires] Dans tous les cas, ce rêve m’a donné envie d’écrire une histoire dans le style romance gothique. J’ai eu un déclic en lisant une romancière canadienne, Margaret Laurence, qui était plutôt célèbre dans les années 50. Elle a notamment écrit un roman intitulé Une Divine Plaisanterie. Ce n’est pas du tout de l’horreur : c’est une étude de personnage qui se concentre autour d’une femme dans la trentaine, qui vit dans un petit village canadien. C’est une vieille fille qui doit avoir trente-cinq ans. Elle vit avec sa mère et est très malheureuse. Elle a néanmoins des envies très fortes d’ailleurs et le premier chapitre se termine par exemple par des visions fantasmées. Il y a un petit côté surréaliste. L’histoire fini par suivre sa première relation… Je me suis pas mal identifié.e à ce personnage : un petit village, une femme avec une très forte imagination. C’est également à la même période que j’ai lu Rebecca de Daphné du Maurier. Au passage, spoiler pour ce livre qui a plus de cent ans…

AK : Vous allez encore en agacer plus d’un !

MC : [rires] J’ai réalisé à la fin de ce roman qu’il s’agissait en fait de l’histoire d’un type qui avait tellement peu confiance en lui qu’il n’a pas su s’occuper de sa femme bisexuelle et sexy ! [rires] La deuxième épouse dans ce roman est constamment hantée par le souvenir de Rebecca, la première épouse tellement parfaite. D’autant qu’elle aime vraiment le mari, qui est naze au passage ! Il y a également une tension quelque peu érotique entre elle et le souvenir de l’ancienne épouse… J’ai donc voulu raconter une histoire dans laquelle l’affection de la deuxième épouse se dirigerait vers le souvenir de l’ex femme plutôt que vers le mari. Après, est-ce que l’ancienne épouse est un fantôme ou non, c’est une autre histoire… Je voulais explorer cet aspect. Ces deux romans m’ont également aidé à explorer le fait que des personnes vont se mettre à fantasmer ou vénérer des femmes qu’ils n’ont même pas connues ! Ce sont donc tous ces éléments qui m’ont inspiré.e…  À noter aussi qu’à l’époque je venais d’emménager dans un petit village dans l’Ontario. Il y a donc beaucoup d’éléments dans l’album que je tire de mon enfance et de la région sud de l’Ontario. Tous ces ingrédients se sont télescopés… Certaines facettes du récit sont apparues aussi tandis que j’étais en train de le dessiner, car il a bien fallu s’y mettre un moment !

AK : Diriez-vous que c’est la narration qui est venue en premier ou bien les personnages ?

MC : La narration. La plupart du temps quand je commence une histoire, je ne connais pas encore la fin. Je me dis toujours que je finirais bien par trouver quelque chose ! En ce qui concerne cet album, j’avais en tête les éléments principaux ainsi que la conclusion. Il m’a fallu alors combler les trous et réussir à résoudre différents points de l’intrigue. J’ai un style d’écriture plutôt intuitif : j’essaie de ne pas trop tout planifier à l’avance pour me laisser un peu de marge de manœuvre. Si je dois jeter à la poubelle des séquences entières ou des dessins, tant pis, c’est le prix à payer d’une telle méthode. Encore une fois c’est mon côté impatient qui reprend le dessus !

AK : Si je comprends bien, vous ne rédigez pas de script en entier ?

MC : Non effectivement. J’ai déjà essayé, notamment quand j’ai travaillé avec des auteurs. J’ai dû faire les esquisses, les crayonnés, les encrages… Cela gâche un peu le plaisir selon moi.

AK : Il n’est pas rare par exemple de revenir plusieurs fois sur une même séquence.

MC : Exactement. Je n’aime pas trop la planification et encore moins en dépendre : devoir attendre un an pour pouvoir enfin dessiner une séquence qui a été validée etc. Devoir passer par tout ce procédé, c’est l’enfer… En ce qui concerne mes propres travaux, je réalise quasiment d’une traite les dessins. Il se peut que je ne commence pas directement par le début, je dessine une séquence par-ci, une autre par-là, tout en écrivant l’intrigue. Il peut m’arriver de faire quelques esquisses dans mon carnet de croquis, mais cela s’arrêtera à la composition de la page ou d’une case par exemple, avec une note « rajoute quelque chose ici » ! [rires] « Elle doit dire un truc au sujet d’un fantôme » par exemple. Puis je lis la séquence et si le rythme est un peu trop rapide, je rajoute un élément qui apporte plus d’explications. Ma méthode de travail est parfaitement incompréhensible pour mes éventuels collaborateurs, mais c’est ce qui rend ce métier intéressant selon moi. J’ai déjà bien essayé de scénariser et organiser certaines de mes propres histoires courtes, car au final, cela reste bien plus rapide. J’ai rédigé mon script, j’ai fait mes crayonnés et je l’ai encrée. Mais une fois les crayonnés terminés, je n’avais déjà plus envie de travailler dessus ! Je trouve ça plus amusant quand cela ressemble à un grand puzzle !

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AK : Il y a une chose de remarquable dans votre album, c’est l’usage des couleurs aux côtés des segments en noir et blanc. On pourrait croire que c’est un procédé que vous auriez pu utiliser pour mettre en avant, je ne sais pas, certains objets ou même du sang, comme il est de coutume de faire dans ce genre d’album. Vous les utilisez pour mettre en avant les visions fantastiques qu’Abby expérimente. Comment avez-vous eu cette idée et comment l’avez-vous concrétisée dans l’album ?

MC : Pour être honnête je ne me souviens plus trop comment m’est venue l’idée.

AK : Vous devriez.

MC : [rires] Je devrais prendre des notes oui !

AK : Au cas où vous auriez une interview à venir !

MC : [rires] Pour tout vous dire, je suis actuellement en train de travailler sur mon prochain album qui est tout en couleurs et laissez-moi vous dire, c’est un sacré boulot ! C’est beaucoup de travail de réflexion autour des différentes palettes de couleurs, d’autant que ces dernières ne me viennent pas naturellement. Il me faut du temps pour déterminer les différentes couleurs qui habilleront une pièce ou des personnages. Travailler en noir et blanc apporte un petit côté cinématique. J’ai regardé des films comme La Nuit du Chasseur et je voulais avoir cette touche expressionniste où les traits sont très marqués. D’un autre côté, avoir ces séquences dans lesquelles intervient le fantastique dans des couleurs très vives leur donne un certain poids. Je voulais que ces séquences soient les plus vibrantes possible. La première séquence de la sorte de l’album s’ouvre sur un des rêves d’Abby. Il m’a fallu une éternité pour me décider quelles couleurs utiliser. Mon cerveau a du mal à déterminer la palette de couleurs possibles. Je vais vous révéler ma technique hautement scientifique : je dessine la séquence puis je l’ouvre sous Photoshop, je balance un filtre et je passe en revue tous les calques possibles pour voir comment les couleurs changent ! Une fois que je tombe sur une teinte qui me convient, j’adapte ma palette de couleurs ! J’adore plutôt travailler le rouge. [rires] En tout cas, cela m’a pris du temps pour choisir les couleurs. Mais je voulais vraiment représenter la différence entre fantastique et le côté désaturé de la réalité. Cela dit, certaines séquences dans l’album qui se passent dans la réalité sont en couleurs. Ce fut une manière pour moi d’illustrer que certaines parties de l’esprit d’Abby s’activent. Je ne sais pas trop si cela est très limpide pour le lecteur… Tout ça reste très intuitif, je ne sais pas si je suis très clair.e !

AK : C’est très clair. Vous n’êtes pas du genre à noter toutes vos idées sur un carnet. En ce qui concerne le design du Chevalier, nous avons parlé jeux vidéo avant le début de cet entretien. Dark Souls semble être une référence plutôt évidente.

MC : [rires] Figurez-vous que je n’y avais jamais joué !

AK : Vraiment ? Il ressemble pourtant au personnage d’Artorias !

MC : Je n’avais joué à aucun jeu des Souls avant Elden Ring…

AK : Bon ça va alors, je ne vous juge pas… trop !

MC : J’ai toujours adoré l’esthétique de ces jeux mais je me disait qu’ils seraient trop difficiles pour moi. Si je devais vous répondre, je dirais qu’en fait je crois avoir toujours bien aimé dessiner de belles armures, même si designer l’armure du Chevalier m’a également pris pas mal de temps. Je crois que vous pouvez voir l’évolution entre sa première apparition et la dernière, je l’ai dessinée plus grand et avec plus de piques au fur et à mesure car je le visualisais de mieux en mieux. Et cela peut d’ailleurs facilement s’expliquer car il apparaît dans des rêves donc il peut évoluer. En tout cas on peut résumer ça ainsi : j’aime dessiner des chevaliers ! Je dois avouer que je ne suis pas non plus très fan de character-design, je ne suis pas très patient.e. Si vous prenez le personnage d’Abby, c’est le seul personnage dont les yeux se résument à deux points sur son visage. Voilà pourquoi : pour je ne sais quelle raison, quand je dessine un personnage, si je dois lui faire des yeux réalistes, alors je vais moins le prendre au sérieux car je me rends compte qu’il ne s’agit que d’un dessin. D’ordre général, cela ne me dérange jamais quand je regarde le travail des autres. Mais quand il s’agit de mes propres dessins, je ne parviens pas à me sentir relié.e à ces personnages. Je n’ai ressenti aucune connexion quand j’ai dessiné des yeux réalistes à Abby… Cela va peut-être sonner bizarre mais cela la rendait à la fois trop réaliste et trop « dessinée ». J’ai donc été satisfait.e quand j’ai trouvé la solution des deux cercles pour ses yeux. Tous les autres personnages peuvent avoir des yeux normaux, ce sera la seule à avoir ce regard un peu vide. En ce qui concerne mon processus pour designer des personnages, je dessine en général une dizaine de versions d’un même personnage sur une seule page. Au bout d’un moment je fini par en entourer une en me disant qu’elle fera l’affaire ! J’ai par exemple donné à Crystal, la belle fille d’Abby, la coupe au bol que j’avais quand j’étais plus jeune ! Je l’ai néanmoins fait blonde pour qu’elle ne me ressemble pas trop ! [rires] Son mari a été imaginé pour qu’il ressemble au père d’une connaissance que j’ai toujours trouvé distant et un peu intimidant quand j’étais jeune ! [rires]

AK : Est-ce que cette personne est au courant ?

MC : Oh non ! Je ne sais même pas s’il sait qui je suis donc ça va ! [rires]

AK : Que pouvez-vous nous dire sur le design du fantôme de Sheila, qui est par ailleurs incroyable !

MC : Oh merci ! Je ne me souviens plus quelle a été son inspiration mais je me souviens vouloir dessiner la quintessence d’une très belle femme, avec des yeux tristes. Je crois que son inspiration vient des travaux de l’artiste de la fin du 20ème siècle, Henry Justice Ford qui a réalisé des illustrations en noir et blanc, un peu comme Arthur Rackham. Ses dessins représentaient de jolies princesses avec de long cheveux flottant, aux silhouettes parfaites comme celles représentées par Charles Dana Gibson. Je crois que j’ai surtout été inspiré.e par le fait que Ford a réalisé des illustrations de contes de fées. La robe de Sheila a cet aspect médiéval avec une gaine plutôt basse. J’ai donc regardé pas mal d’illustrations de ce genre et j’ai imaginé ce à quoi une version idéalisée d’une jolie princesse ressemblerait.

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AK : Vous expliquiez un peu plus tôt ne pas être très à l’aise avec la planification. A-t-il été facile d’élaborer et d’organiser les différentes révélations de l’intrigue ?

[SPOILER ALERT]

Comme quand nous apprenons que Sheila n’est pas morte d’un cancer et qu’elle ne s’est pas suicidée non plus. D’autant qu’il y a encore un retournement vers la fin. Est-ce qu’organiser ces différentes révélations et élaborer l’intrigue qui emmène le lecteur vers ces dernières a été facile ?

MC : Tout a été prévu à l’avance oui. Gardez en tête que toutes ces révélations se basent sur la représentation quasi-fantasmée qu’a Abby de Sheila. La seule fois qu’elle la voit en photo, c’est une photo de Sheila adolescente. C’est donc à partir de cette photo qu’Abby base sa représentation de Sheila : elle la voit comme une jeune fille et non comme une femme de quarante ans environ. Elle idéalise également ses talents artistiques alors qu’elle n’a vu d’elle qu’un seul dessin, qui n’est pas très bon d’ailleurs ! [SPOILER] Je voulais également faire apparaître le personnage de Beth - qui est au final Sheila - assez tôt dans le récit. J’ai également souhaité la rendre la plus invisible possible : ce n’est pas une jolie princesse, c’est une mère de famille tout à fait ordinaire. C’est le genre de voisine qui s’affaire constamment dans la maison, le genre de personnage que l’on croise dans les films d’horreur justement. C’est un non-personnage, vous voyez ? Le genre de femme que vous pouvez voir dans les films, les séries mais également dans la vie réelle. Elle n’est pas jeune, ni belle. Elle n’est pas populaire elle est juste…

AK : Ordinaire ?

MC : Exactement. Elle n’a aucune intériorité, elle est juste là pour servir le développement d’autres personnages. Aussi, quand Abby la rencontre pour la première fois, elle la met très vite sur un piédestal. « C’est la maman parfaite » etc. Je voulais révéler le fait qu’il n’en était rien. Beth est comme tout le monde. Elle a aussi ses propres fantasmes, un passé de merde mais vous l’ignorez très vite car elle n’est pas cette femme envoutante qui se loge dans votre imagination. J’avais donc cette partie en tête très tôt. Ce qui me permet également de jouer sur les attentes du lecteur dans ce genre d’histoires. C’est un cliché de film d’horreur : un jeune couple emménage dans une nouvelle maison, les voisins débarquent pour leur souhaiter la bienvenue…

C’est quelque chose que l’on retrouve par exemple dans Rosemary’s Baby. Les voisins ne peuvent pas représenter une menace car ils sont vieux ou même… un peu lourdingues ! [rires] Tout cela repose finalement sur la vision qu’a Abby sur ce que devrait être une femme, car elle essaie elle-même de trouver sa place. Tous ces éléments étaient déjà prévus à l’avance. Je savais que l’intrigue parlerait d’Abby et de ses rêves et de la maison. J’avais le dénouement bien en tête, je savais que Beth apparaîtrait tôt dans l’histoire et qu’Abby tomberait amoureuse de sa propre représentation de Sheila. La partie amusante fut de trouver comment emboîter tous ces éléments ! J’ai l’habitude de dire que cela ressemble à un grand puzzle mais c’est justement ce qui rend mon travail dans les comics excitant : c’est un puzzle en constante évolution, c’est moi qui contrôle les différentes pièces mais je dois également savoir le compléter.

AK : Vous devez aussi faire attention à ce que le lecteur ne résolve pas l’intrigue trop tôt !

MC : Surtout dans l’horreur effectivement où les lecteurs peuvent très vite questionner chaque élément.

AK : C’est d’ailleurs quelque chose que vous faites avec le titre de l’album. Quand on lit « Une Invitée dans la Demeure », on pourrait croire qu’un fantôme serait la fameuse « invitée ». Il s’agit plus d’Abby qui se sent comme une étrangère dans la maison d’une autre.

MC : Le titre m’est également venu très tôt. L’invitée dans la demeure est effectivement la présence persistante de l’épouse décédée mais c’est également Abby qui ne se sent pas à l’aise dans la maison car elle se voit comme une intruse. Qui plus est, elle se sent étrangère dans son propre corps : elle ne sait pas comment être soi-même. Elle essaie d’être une femme qu’elle n’est pas. Je crois également que dans ma première version, elle devait être enceinte afin de rajouter une autre dimension à la notion « d’invité ». Au final j’ai gardé une séquence où on comprend qu’elle a cru être enceinte. Vous savez, je n’essaie pas tout le temps d’avoir des titres très profonds mais c’est le cas ici !

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AK : Je voulais également aborder un point avec vous : Abby, le personnage principal est, disons-le franchement, une connasse !

MC : [rires]

AK : Cela change car dans ce genre d’histoire, on a très généralement des personnages féminins qui sont toujours parfaits. C’est une voie que vous n’avez pas choisie car dans l’album, chaque personnage féminin a des défauts et sont parfois même de mauvaises personnes. Est-ce quelque chose que vous vouliez vraiment intégrer ?

MC : Définitivement. Abby essaie de se conformer à l’image qu’elle se fait d’une mère ou d’une femme parfaite. Mais elle est très mauvaise dans l’un ou l’autre rôle car ce n’est pas ce qu’elle est vraiment. Elle a donc cet affect un peu bizarre dans la mesure où elle ne s’implique pas vraiment. Cela me fait penser à quelque chose qui a tendance à m’agacer chez certaines personnes qui revendiquent le fait de tout faire pour les autres, au détriment d’eux-mêmes. Mais au final, ils le font pour eux car ils veulent à tout prix affirmer l’idée qu’ils ont de ce que devrait être une personne serviable. Mais au final, personne ne leur a demandé de se sacrifier. Vous le faites seulement car cela vous donne une impression de contrôle et de maîtrise. Abby veut absolument être la meilleure mère possible mais personne ne l’a forcée à épouser son mari… J’aime imaginer des personnages principaux plutôt lâches ! Lâches ou bien qui se sentent coupables tout le temps sans raison apparente… Je répond souvent ceci en interview : dans l’horreur, s’il y a un loup-garou, on dira qu’il faut le tuer avec une balle en argent. Voilà la solution. Je pense que si je rencontrais un loup-garou dans la vraie vie, je serais terrifié.e mais quand je lis une histoire je me dis juste « voilà la solution, occupez-vous en  ! ». En revanche, si vous faites face à quelque chose d’insolvable comme la culpabilité, votre lâcheté ou tout autre défaut de personnalité, c’est bien plus terrible. Vous ne pouvez pas le faire disparaître comme ça ! Dans His Face All Red, tout tourne autour de la jalousie du personnage principal envers son frère. Vous ne pouvez pas vous débarrasser de ça avec une balle en argent. L’horreur va alors surgir de ce sentiment d’impuissance, de culpabilité : vous savez que vous êtes nuls ! Ainsi, les insécurités d’Abby sont à l’origine de tout ce qui finit par lui arriver

AK : Une des difficultés en bande dessinée c’est d’accrocher très vite le lecteur. Bien qu’il y aient de nombreuses scènes marquantes dans l’album, celle qui m’a le plus frappé se trouve dans les dix premières pages. Abby se regarde dans un miroir et fini par s’arracher la gorge ! Je me suis alors dit « C’est absolument horrible. Je veux en savoir plus ! ». Avez-vous à l’esprit les différentes séquences qui doivent marquer votre récit lors de la rédaction du script ?

MC : Cette séquence a été je crois la première page de l’album que j’ai dessinée ! Abby qui s’arrache la gorge avant que l’on ne se rende compte qu’il s’agit d’une de ses visions. Ce fut la première que j’ai dessinée car elle m’a rappelé.e un web-comic que j’avais réalisé il y a quelques années qui parle de crème pour les mains : Some Other Animal’s Meat. Cette histoire est plutôt similaire car il y a plusieurs séquences où le personnage principal fait face à un miroir et se focalise sur certaines parties de son corps. A tel point que tout devient presque abstrait. Elle finit par avoir des visions absolument grotesques ! C’est le genre de séquences que je voulais réutiliser dans l’album via le personnage d’Abby. Mais c’est aussi en partie basé sur mon histoire personnelle. Il faut savoir que j’ai effectué ma transition après avoir terminé l’album. Je n’avais pas réalisé à quel point l’histoire aborde les thèmes de la dysphorie par le prisme des miroirs. Il a fallu que je termine l’album pour m’en rendre compte, ce qui est un peu gênant ! [rires] Je pense à une scène par exemple où Abby se regarde dans un miroir. Cette scène fait écho à une autre séquence de miroir où elle se décrit. Elle explique qu’elle a l’impression de ne même pas habiter son propre corps. Puis elle va chez le coiffeur, et une fois terminé elle se met à pleurer en se regardant dans la glace. Je suis sûr.e que beaucoup de lecteurs.rices ont déjà vécu cette expérience ! Cette séquence est basée sur une expérience similaire. Je suis allé.e chez le coiffeur pour avoir une coupe courte, et je me suis retrouvé.e avec une coupe à la « Karen », vous voyez ?

AK : Elle ne vous a pas plu ?

MC : C’était horrible ! J’ai eu une sorte de crise existentielle ! Pour revenir à la séquence que vous évoquiez, j’aime commencer mes histoires avec une séquence qui secoue le lecteur avant que le rythme retombe un peu. Un peu comme… C’est une comparaison un peu bizarre mais c’est un peu comme dans le remake d’Evil Dead qui est sorti il y a une dizaine d’années. Vous avez la séquence d’ouverture où les personnages brûlent cette pauvre fille avant que le film ne commence vraiment. J’adore quand un film d’horreur fait ça, quand il y a comme un pré-générique. Un truc horrible arrive, et vous avez le titre du film. C’est ce que j’essaie de faire en bd.

AK : Et voilà j’ai envie de le revoir à nouveau ! Je repense à la séquence finale avec la tronçonneuse et la pluie de sang !

MC : J’ai une connexion assez étrange avec ce film ! J’ai été un.e grand.e fan des premiers films plus jeune également.

AK : C’est une des meilleures sagas horrifiques.

MC : Je suis d’accord.

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AK : Quelle a été la scène la plus compliquée à dessiner ? Il y a beaucoup de séquences qui semblent complexes à réaliser.

MC : La première chose qui me vient à l’esprit et qui n’est pas forcément la plus intéressante : les escaliers. [rires] Je ne suis pas très fort.e en perspective. Un escalier, ce n’est que de la perspective ! Ma femme est une artiste 3D spécialisée dans les environnements. Elle m’a conçu sur ordinateur une maison avec différentes pièces et je lui demandais régulièrement de me dessiner des escaliers que je pouvais ensuite déplacer. Je m’emmêle très vite les pinceaux quand je réfléchis un peu trop à des escaliers ! On pourrait penser que je suis défoncé.e mais je me souviens qu’en dessinant une séquence où un personnage monte des escaliers, je ne me souvenais plus où se situaient les murs, le toit, où est-ce que je dois mettre la rampe ?! N’importe quelle scène avec un escalier devient très vite difficile pour moi. Dans Through the Woods, l’action se passe principalement en forêt et je peux donc avoir une approche plus naturaliste. Je dirais donc les escaliers mais plus généralement la maison aussi. J’ai sans doute passé plus de temps à réfléchir à cette dernière qu’à réfléchir aux personnages ! [rires] J’ai dessiné le rez-de-chaussée avec ses entrées et sorties. J’ai réfléchi au positionnement des meubles etc. Mais vous pouvez tricher un peu. Vous pouvez par exemple réduire la taille d’une pièce dans une scène, l’agrandir dans une autre car au final vous n’êtes pas tant contraint par un lieu spécifique. Il n’empêche que je ne suis pas très à l’aise avec ces éléments. Je pense à d’autres séquences qui ne furent pas nécessairement difficile à dessiner mais plutôt difficile à planifier. Je pense à la scène où le Chevalier rencontre pour la première fois Sheila. J’ai dû redessiner une dizaine de fois ce passage car je n’étais pas satisfait.e de son déroulé. J’ai également pris beaucoup de temps à me décider sur les couleurs, le découpage etc. J’y ai passé beaucoup de temps. En dehors de ça… J’aime dessiner ! Je crois que les scènes les plus amusantes à dessiner sont celles où il y a des éléments crades, sanglants et visqueux ! On en retrouve jusque sur la couverture de l’album ! J’adore dessiner ça. Tout comme l’armure du Chevalier. Mais dès l’instant qu’il faut se replonger dans la réalité d’une scène… C’est vraiment le plus difficile !

AK : La réalité est ennuyeuse…

MC : Cela sonne un peu cliché mais prenez par exemple les scènes qui se passent dans la cuisine. Devoir dessiner de l’équipement ménager etc. ce n’est vraiment pas le plus palpitant !

AK : Parlons de la fin. Vous avez décidé de ne pas répondre à la question de l’identité du fantôme. Si ce n’est pas Sheila, qui est-ce ?

MC : [rires] Ecoutez, j’ai bien mon interprétation. J’ai découvert après avoir publié mes premières histoires que dès l’instant qu’un lecteur vous fait part de son interprétation, alors c’est une vision qui est valide. Quand bien même il/elle a détesté, qu’il/elle trouve l’histoire nulle ou que le message n’est pas bon. C’est le risque inhérent quand vous publiez des histoires. En temps normal, j’aime les fins ambiguës. Certains détestent ça et me l’ont déjà bien fait comprendre !

AK : On vous l’a déjà reproché en personne ?

MC : Absolument ! On m’a déjà dit « Je n’aime pas cette fin, vous devez m’apporter une réponse. » Ou bien on m’a déjà demandé de faire une suite pour élucider un élément. Pourquoi je voudrais faire ça ?

AK : Et si on faisait un spin-off sur le personnage que l’on aperçoit en arrière-plan à la page 36 !  

MC : C’est exactement ça ! His Face All Red se termine également en cliffhanger et beaucoup de lecteurs m’ont déjà réclamé une deuxième partie. Vous savez, cela ne rend pas votre histoire plus effrayante pour autant. Si vous dévoilez que le fantôme correspond à, je ne sais pas, la sœur du personnage, vous mettez un point final à l’intrigue. Et je crois que donner une réponse définitive retire tout l’aspect horrifique d’un récit.

AK : Cela ferme toute possibilité de débat.

MC : Oui et puis si vous dites « ça se termine comme ça, point », vous rangez l’album sur une étagère et vous passez à la suite. L’histoire ne restera pas avec vous. C’est en tout cas mon avis sur le sujet, avis basé en grande partie sur le type d’horreur qui me fait résonner. On a tous un type d’horreur préféré et c’est normal que tout le monde n’apprécie pas la fin de mes histoires. Comme j’aime développer une atmosphère particulière, il ne faut pas que la conclusion repose sur quelque chose de concret. Des personnes m’ont par exemple demandé qui est le fantôme qui meurt à la fin de l’album, car l’histoire se termine sur une séquence quelque peu ambigue…

AK : Je ne trouve pas que ce soit si ambigu que ça.

MC : Je suis d’accord avec vous ! Pour moi, ce fantôme n’en est pas vraiment un. C’est la manifestation des angoisses d’Abby, de ses désirs inassouvis et des facettes de sa personnalité qu’elle n’est pas prête à affronter. Tout cela est lié au fait qu’elle ne veut pas reconnaître son homosexualité, qu’elle désire telle ou telle chose. C’est pour cela qu’à la fin, vous avez le fantôme cadavérique qui pose la question « Qui es-tu ? ». Comme si le dragon et le fantôme lui posent à elle cette question et inversement. La question reste en suspend car Abby refuse de se confronter à tout cela. J’aime quand, dans un film d’horreur ou un livre, les questions ne sont pas tranchées. « Est-elle un fantôme ou simplement folle ? » Et si c’était un peu des deux ? L’un peu influencer l’autre. Voilà mon interprétation un peu ambiguë de la fin : son enfance, son empreinte sur sa sœur, sa relation avec sa mère… Vous pouvez extrapoler beaucoup de choses. Mais si vous préférez vous dire qu’il y a un vrai fantôme, aucun problème, je ne vais pas vous en empêcher ! [rires]

AK : Vous nous expliquiez travailler sur un album en couleurs ? Que pouvez-vous nous en dire ?

MC : Je ne peux pas encore vous dire de quoi cela va parler. Cela n’a pas encore été annoncé. Je voulais simplement m’amuser en dessinant. C’est encore un récit d’horreur. Ce n’est en revanche pas vraiment un conte de fée mais c’est très extravagant, opulent… Disons que je voulais dessiner des choses qui me font plaisir ! J’espère que cela sera un peu plus… joyeux ? Il y aura en tout cas plein de gore ! Ce seront différentes histoires courtes plus ou moins connectées les unes aux autres par une intrigue plus large. Je ne l’aurais pas terminé avant 2026 je pense.

AK : Nous serons à l’affut ! Merci beaucoup pour votre temps Morgan.

MC : Merci de l’invitation !  

Illustration de l'auteur
Arno Kikoo
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