
Au sortir des conclusions grotesques publiées dans le rapport officiel du département de la justice fédérale, aux Etats-Unis, une douzaine de territoires s'organisent sous la forme d'une coalition inattendue pour tenter de bloquer le projet de fusion entre les groupes Paramount Skydance et Warner Bros. Discovery. L'essentiel de cet effort pour répliquer par le contre-pouvoir de la justice, sur l'échelle locale, pour faire face aux suspicions de corruption dans les plus hauts sommet de la Maison Blanche, découle d'une action individuelle. En l'occurrence, celle du procureur général de l'état de Californie, Rob Bonta, vent debout contre les manigances de la famille Ellison depuis le début de cette année.
Pour rappel, la fusion entre Paramount Skydance et Warner Bros. Discovery, validée au mois de févrie par les conseils d'administration des deux superstructures, est encore en balotage du point de vue administratif. Théoriquement, le mois de juillet devrait marquer l'ultime point de passage des opérations nécessaires de contrôle, avant une ratification et une mise en oeuvre du processus concret de rapprochement des actifs boursiers. Or, sur le papier, celle-ci est aussi ouvertement illégale. L'étude des textes de loi des Etats-Unis fait foi de ce point de vue : les tristement célèbres lois anti-trust, un groupe de textes promulgués pour favoriser la libre concurrence et bloquer la création d'oligopoles et de monopoles susceptibles d'enfreindre la philosophie même du capitalisme libertaire sur laquelle repose toute l'économie des Etats-Unis, au départ, formulent ces principes clairement. Notamment, par la voie d'une provision précise dans cette juridiction, le Clayton Act.
Dans les faits, cependant, les différentes administrations placées au pouvoir par le vote populaire (de même que les décisions des différentes générations des membres de la Cour Suprême, un organe encore supérieur aux textes de loi validées par les représentants du peuple aux Etats-Unis), auront largement détricoté ces provisions législatives contre les monopoles de fait, au point de n'en garder que les lambeaux. Histoire de les accrocher en guirlande dans le salon au moment des fêtes de fin d'année, pour faire joli. Traditionnellement, et depuis plus de quarante ans, l'application tangible des lois anti-trust se sera surtout négocié au gré des clientélismes et des accords politiques entre le secteur privé et le secteur public, selon les différentes présidences au pouvoir.
Le cas de la fusion Warner Bros./Paramount Skydance tombe dans cet exact cas de figure : la famille Ellison s'affiche ouvertement comme un groupe de milliardaires alignés sur la politique de Donald Trump - le chef d'état considérant même leur patriarche, Lawrence Joseph Ellison (fondateur des entreprises Oracle) comme un ami proche. En amont des négociations autour de ce projet de fusion, le camp Paramount Skydance avait même prévenu dans les communiqués de presse adressés aux concurrents : toute forme d'opposition (de la part de Netflix, notamment) serait immédiatement bloquée par les connexions politiques revendiquées par ces entrepreneurs, qui compte sur de nombreux soutiens au sein du Parti Républicain depuis Washington. D'ailleurs, lorsque Netflix était encore en lice pour s'approprier le groupe Warner Bros., ses présidents avaient été entendus dans le cadre d'une enquête sénatoriale présidée par Ted Cruz, l'un des grands commandants de la famille politique de Donald Trump.
Dans la foulée, personne n'avait donc été réellement étonné de découvrir que le département de la justice (une sorte de croisement bâtard entre un ministère de la justice traditionnel et une haute chambre de validation de certains textes et opérations fédérales précises) avait validé, avec un certain enthousiasme, l'idée d'une fusion entre Warner Bros. et Paramount Skydance. Par la voie d'un communiqué de presse globalement risible, et qui a d'ailleurs été pointé du doigt par de nombreux légalistes, et par une partie de la presse spécialisée dans ce genre d'opérations boursières, comme l'une des démonstrations les plus éloquentes de favoritisme et du mépris des textes de loi de l'administration Donald Trump II depuis la réélection du chef d'état l'an dernier. Néanmoins, avec cette validation des hautes instances fédérales, le rapprochement des deux groupes pouvait se poursuivre sans encombre.
Dans la foulée, Rob Bonta a donc sollicité l'opinion d'autres procureurs généraux (encore une fois : un poste emblématique de la fédération, qui se charge de faire respecter la légalité et l'application des décisions locales, au sein de ce pays pensé comme une mosaïque de petits territoires peu ou prou indépendants du point de vue juridique) pour accoucher d'une vaste coalition contestataire. En l'occurrence, ceux de l'Arizona, de la Californie, du Colorado, du Connecticut, du Massachusetts, du Minnesota, du Nevada, du New Jersey, du Nouveau Mexique, de New York, de l'Oregon et de Washington, tous d'accord sur le caractère hautement illégal de cette fusion, et sur le danger que pourrait représenter l'existence d'un groupe de cette taille sur trois économies connexes : cinéma, télévision et streaming.
Bonta a pu dégainer l'argumentaire d'usage pour mener la charge contre les Ellison de ce point de vue : selon ses chiffres, le futur groupe "Warner/Paramount" serait ainsi capable de s'approprier 30% de l'offre de l'exploitation dans les salles de cinéma et des chaînes de télévision en Amérique du Nord, au point d'être considéré comme un monopole factuel (aucun autre concurrent n'étant capable de produire de tels chiffres sur un plan individuel). Le procureur général de l'état de Californie rappelle au passage que les syndicats des professionnels de ces différents secteurs ont formulé toute une liste d'arguments en défaveur de cette fusion, et que le risque pour l'emploi (premier parent pauvre des rapprochement de grands groupes) reste largement élevé depuis sa propre zone d'expertise.
Pour rappel, 7000 salariés avaient été licenciés lors de la fusion entre les groupes Disney et 20th Century Fox sur les premiers mois de la réorganisation. D'autres départs ont été enregistrés depuis, voire même très récemment, pour valider cette théorie de l'entonoir : un seul groupe aux commandes d'une telle masse de travailleurs pose naturellement un risque plus important si l'économie du secteur s'enrhume. Sur un marché plus éclaté, avec beaucoup d'entreprises, on peut naturellement espérer que certaines s'en sortiront mieux que les autres. Dans le cas d'une oligopole, en revanche, il suffit que deux ou trois enseignes sortent d'une année compliquée pour précipiter plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de salariés, vers le chômage. C'est un peu le principe.
Du côté des représentants de Paramount Skydance, on persiste et signe : les avocats du groupe continuent de clamer que la fusion sera, au contraire, bénéfique pour l'emploi. Sans avancer la moindre donnée, voire même la moindre théorie susceptible de soutenir cet invraisemblable fantasme. Historiquement, toutes les preuves pointent en sens inverse, et il est même possible de regarder plus loin que le milieu du cinéma et de la télévision (au hasard, avec le jeu vidéo récemment) pour s'en convaincre.
Bonta entend également faire appliquer la loi, dans le cadre d'une bataille qui semble aussi sonner le réveil d'une partie des procureurs contre les abus d'une administration manifestement en roue libre depuis le début de cette année :
"Cette fusion illégale entre deux géants de l'industrie entraînera une hausse des prix pour le consommateur, une diminution de la qualité de l'offre, et une raréfaction des contenus au global. Un danger pour les salles de cinéma, les chaînes de télévision, et en bout de chaîne, pour l'ensemble des spectateurs basés aux Etats-Unis. Les consolidations de ce genre ne sont pas seulement la promesse garantie d'une hausse des prix, mais aussi d'une diminution du nombre d'histoires qui pourront voir le jour, de voir moins d'oeuvres importantes naître, et que les oeuvres qui restent soient moins bien accompagnées vers le spectateur.
Dans ce pays, nul n'est au-dessus des lois. Et avec ce procès, la Californie, de même que nos états fraternels de la fédération, entendons nous battre pour un marché économique libre, et pas pour des compagnies qui trichent avec les règles du jeu. L'Amérique n'a pas de roi. Pas plus au gouvernement que dans la gestion de son économie."
De son côté, le procureur général de l'état de l'Oregon, Dan Reyfield, a soumis une injonction auprès des tribunaux pour bloquer le processus de fusion le temps de recevoir certains documents. Celui-ci a effectivement ouvert une enquête pour corruption, en affirmant que l'obtention de la validation du département de la justice serait née d'un effort de lobbyisme illégal de la part de la famille Ellison auprès de la Maison Blanche.
Pour l'heure, le groupe n'a pas été capable de produire les documents demandés, susceptibles de les innocenter. Au passage, pour solder cet état des lieux du moment, la rédaction de Variety rappelle que le département de la justice avait été capable d'abandonner certaines batailles contre les procureurs locaux de la fédération sur plusieurs affaires précises. Voilà donc où nous en sommes, faute de mieux.