De passage en France au printemps dernier, James Tynion IV s'aventurait une nouvelle fois dans notre beau pays afin d'accueillir et soutenir le lancement du premier tome de son The Nice House by the Sea, suite du Nice House by the Lake qui a été l'un des plus gros succès en comics des dernières années, auréolé qui plus du Fauve de la série au Festival d'Angoulême. Et si nous avions déjà eu l'occasion de revenir avec l'auteur sur ses années DC Comics ainsi que plusieurs de ses titres indé', il y avait encore bien des choses dont nous n'avions pas discuté.
Principalement ? D'horreur. Le scénariste est en effet versé dans le genre horrifique depuis ses tout débuts, et a démontré sa maestria avec de nombreux titres, qu'il s'agisse de ses débuts chez Boom! Studios encore inédits (avec Eugenic ou Memetic) à ses titres plus récents, tels que l'excellent Worldtr33. Nous avons donc profité de cette nouvelle entrevue en face à face pour discuter longuement d'horreur en comics, en anglant la discussion à la fois sur Worldtr33 et sur Nice House (parce qu'il faut jouer le jeu de l'actualité aussi). Pour celles et ceux que ça intéresse, l'interview est à retrouver en VO via First Print, et nous en profitons pour vous remettre également la précédente interview (doublée en français) puisque nous partons du principe que celle du jour en est la suite directe !
Remerciements spéciaux à Clément Boitrelle pour la traduction et la retranscription.
AK : Notre dernier entretien remonte à deux ans, James Tynion IV. L’avantage avec ces interviews, c’est que nous n’avons pas à revenir sur vos origines ! Nous savons déjà tout à ce sujet. Même si nous avons déjà un peu discuté d’horreur la dernière fois, j’aimerais revenir avec vous sur ce sujet car il s’agit d’un des thèmes récurrents de votre bibliographie. Je me souviens que la dernière fois, vous m’expliquiez ne pas avoir été amateur d’horreur dans votre jeunesse, vous étiez facilement effrayé. Pourquoi explorer ce genre alors ?
JTIV : [rires] J’étais surtout attiré par certains éléments horrifiques, comme dans l’Etrange Noël de Mr Jack et tout ce que faisait Tim Burton. En revanche, l’horreur à proprement parler, les histoires d’épouvantes, me semblaient bien trop effrayantes à l’époque. Mais durant mes études à l’université, j’ai réalisé que mes craintes au sujet des films d’horreurs étaient en fait bien plus effrayantes que ce que ces films que j’évitais n’étaient finalement. Je les ai donc progressivement redécouverts. Mon cerveau s’imaginait tellement de choses…
AK : Pouvez-vous nous dire ce qui vous faisait peur à l’époque ?
JTIV : Tout à fait. Beaucoup de ces éléments ont d’ailleurs terminé dans mes comics. Je faisais beaucoup de cauchemars en grandissant. C’est un peu ridicule mais E.T l’Extraterrestre me fichait tellement la trouille !
AK : La scène où l’on aperçoit son doigt à travers les escaliers fait très peur !
JTIV : Pour moi la scène la plus effrayante est quand Eliott rencontre E.T pour la première fois dans le champ de maïs. E.T se met à hurler, le mixage sonore est fascinant : c’est un des sons les plus bizarres du cinéma selon moi. Spielberg est très influencé par l’horreur et il en glisse ici et là, y compris dans un film pour toute la famille. Tout le long de mon enfance, E.T revenait souvent dans mes cauchemars. Je me suis resservi de tout ça dans une de mes histoires, The Closet. L’idée d’une étrange créature qui surgit d’un placard, vous plaque au sol et vous empêche de parler. J’ai fait tellement de cauchemar à ce sujet…
Mais même au sens plus large, il m’arrivait de rêver de la mort de mes amis dans des circonstances absolument terrifiantes, mais je faisais aussi des cauchemars plus « classiques » … J’étais un enfant facilement effrayé. Cela dit j’aimais beaucoup les soirées pyjamas avec mes amis vers le milieu du collège et le début du lycée. C’est à cette période que j’ai commencé à leur raconter les histoires de mes cauchemars. D’ailleurs, la scène d’ouverture de Something Is Killing the Children se base énormément sur ce genre de soirées. J’ai réalisé que si je changeais quelques éléments provenant de mes cauchemars, je pouvaient rendre l’histoire encore plus effrayante pour mes amis ! J’aimais beaucoup faire ça ! J’adorais leur faire peur, mais j’étais encore trop effrayé par les films d’horreurs.
Dans le même temps, c’est à cette période où j’ai également commencé à lire des romans horrifiques. Vous voyez, j’arrivais toujours à trouver des excuses : quand j’ai commencé à lire des récits comme The Sandman, j’étais convaincu qu’il s’agissait davantage d’un récit de fantaisie que d’horreur, quand bien même le début de l’histoire correspond à de l’horreur pure et simple. The Doll’s House est avant tout une histoire horrifique. Puis j’ai lu les histoires de Neil Gaiman, pour passer à celles de Stephen King. Comme je pouvais refermer à tout moment le livre, je n’étais pas confronté à de l’horreur visuelle. Aussi, je me suis rendu compte que les histoires vers lesquelles j’étais attiré, étaient toutes des histoires d’horreur.
De même, quand j’ai commencé à écrire, les récits vers lesquelles j’étais le plus attiré furent les récits horrifiques. J’ai donc été lentement attiré vers ce genre. A l’université, j’étudiais le cinéma en option. C’est-à-dire que je n’étudiais pas comment faire un film mais plutôt comment écrire des analyses critiques sur ces derniers. Aussi, pendant deux ans, toutes mes études plus personnelles furent portées sur les films d’horreur. Je crois que pendant ma deuxième et troisième année j’ai dû regarder près de cinq cent films d’horreur ! A la fin, j’étais complètement désensibilisé ! Je n’avais plus peur des films d’horreur ! Nous étions vers la fin des années 2000, à l’époque de la « French Frayeur » avec des films comme Martyrs. Je suis donc passé de « je ne veux rien voir » à Martyrs… Ce fut une sacrée avancée !
AK : Vous avez donc vu Haute Tension, A l’Intérieur etc. ?
JTIV : Tout à fait.
AK : C’était la belle époque ! Cela correspond également à l’époque où j’ai moi-même découvert l’horreur. C’était super ! Traumatisant, mais super !
JTIV : Martyrs est un film profondément nihiliste sur bien des aspects, c’est un film très dérangeant.
AK : Pensez-vous que d’avoir vu tous ces films vous permet d’adapter le type d’horreur dans vos récits ? Il y a différentes facettes dans le genre horrifique et vous ne semblez pas piocher dans toutes ces dernières. Comment choisissez-vous le type d’horreur que vous voulez injecter dans vos histoires ?
JTIV : Je pense que je raisonne dans l’autre sens : je sais que d’instinct, je vais me diriger vers le genre horrifique. N’importe quelle histoire deviendra un récit horrifique car je parle de ce qui me fait le plus peur, ce qui, dans ma personnalité ou la société, m’effraie le plus. Je vais toujours piocher dans ces éléments pas forcément plaisants. En tant qu’auteur, c’est comme ça que je trouve l’inspiration. C’est toujours très intéressant pour moi d’aller appuyer là où ça fait mal et ainsi raconter des histoires très personnelles. Je prends souvent du recul sur ce que j’essaie de raconter dans une histoire afin de saisir l’atmosphère que j’essaie d’insuffler. W0rldtr33 est un cas intéressant : Fernando [Blanco] et moi-même avons entamé le travail sur cet album en s’échangeant des mails durant les premiers jours du COVID, pendant le confinement. A l’époque, nous lisions beaucoup tous les deux et nous échangions sur nos lectures.
AK : Vous vous connaissiez déjà ?
JTIV : Nous avions déjà brièvement travaillé ensemble sur Batman et sur quelques numéros de Justice League Dark. Nous sommes restés en très bons termes et j’ai toujours beaucoup aimé son travail. C’était quelqu’un avec qui je voulais collaborer de nouveau. Nous étions tous les deux intéressés par le côté plus indépendant des comics. Nous aimions tous les deux les mêmes histoires, comme Bonne nuit Punpun d’Inio Asano ou bien From Hell d’Alan Moore. A l’époque j’explorais la bibliographie d’Adrian Tomine et, plus généralement, je lisais énormément. Nous parlions donc de différents récits et de ce qui avait attiré notre attention. Certains concepts prirent forme à ce moment et je savais que ces idées se transformeraient en histoire tôt ou tard. Je m’intéressais également à la science-fiction. Je me demandais quelle pouvait être ma version d’un récit cyberpunk. Un récit qui conjuguerait la même esthétique et les mêmes thèmes abordés dans le cyberpunk des années 80, à travers Akira, Ghost in the Shell ou Neuromancer. Ces mêmes thèmes qui ont été convoqués à nouveau en 1999 avec Matrix. Je me demandais néanmoins quelle pouvait être la prochaine étape du genre sans passer par une dimension nostalgique.
Nous discutions avec Fernando de ce qui nous faisait le plus peur dans le monde actuel et nous avons fini par aborder les mouvements radicaux qui prolifèrent dans les coins les plus reculés d’Internet. J’avais déjà l’idée à ce moment-là d’une ébauche de scénario qui parlerait d’un groupe d’amis qui découvre une version maléfique d’Internet. Nous avons donc échangé autour de cette idée, de la forme qu’elle pourrait prendre, comment en faire une histoire d’horreur différente, avec de l’ampleur. Vous pouvez par exemple y percevoir l’influence de Ça de Stephen King. Nous échangions donc toutes ces références. Ces échanges nous ont également permis par exemple de réfléchir au personnage de PH34R, Sammy Winter, qui est quasiment un personnage d’anime, vous voyez ? Le genre de personnage tellement hors du commun, elle est hypersexualisée mais en même temps la moins sensuelle de tout l’album, malgré le fait qu’elle soit constamment nue.
C’est donc ce genre d’échanges avec Fernando qui nous ont permis d’assembler tous les éléments esthétiques et thématiques ensemble. L’histoire fut le dernier élément : je savais où elle commencerait mais pas dans quelle direction elle irait. Il me fallait d’abord établir tous les personnages. Je savais néanmoins de quoi parlerait la série, vers quoi il fallait tendre. Ce fut donc une véritable collaboration faite de beaucoup de découvertes. J’ai toujours essayé de travailler ainsi avec tous les artistes qui ont collaboré avec moi. Chaque album serait radicalement différent avec un autre dessinateur. Il faut d’abord trouver de quoi parle l’histoire, qu’est-ce qu’elle représente d’un point de vue émotionnel pour moi, pour l’artiste avec qui je travaille ? Quelle esthétique essayons-nous d’aborder ensemble ? Comment y arriver sans tomber dans le travers qui est, selon moi, le cas dans beaucoup de comics mais également dans la culture populaire plus généralement, c’est-à-dire la nostalgie. Je déteste ça. Pas forcément celle qui vous renvoie à l’enfance…
AK : Vous pensez par exemple à l’exploitation de la nostalgie dans des franchises ?
JTIV : Exactement. Je ne veux pas raconter la même histoire que celles d’il y a 20 ans. Je préfère être inspiré par ces dernières. La différence est de taille ici. Comment convoquer toutes vos influences et les laisser se mélanger dans quelque chose d’à la fois actuel, qui n’ignore pas ce qui a été fait avant, sans pour autant vous sentir redevable de ce qui est venu avant vous.
AK : W0rldtr33 est sans doute l’une de vos œuvres que je préfère. Dans cette œuvre, je trouve intéressant qu’Internet en tant que concept soit traité comme quelque chose d’effrayant. Dans Memetic, vous vous intéressiez déjà aux « memes » qui sont des objets qui proviennent d’Internet. Dans W0rldtr33, il y a la présence de l’Undernet. Pour nous, Internet est comme un autre monde, un autre monde que nous ne connaissons pas à 100%, un monde qui reste en grande partie inexploré. Est-ce quelque chose qui vous effraie et que vous vouliez aborder dans W0rldtr33 ?
JTIV : Absolument. Memetic remonte à 10 ans. La série a été publiée en 2014 et à cette époque, la raison pour laquelle j’ai réalisé cette histoire fut la suivante : les idées se diffusent très rapidement ; bien plus rapidement qu’il nous faut de temps pour comprendre si ces idées sont bonnes ou mauvaises. Voilà ce qui fut l’élément central de cette histoire, la crainte principale. Nous voilà en 2025. Il fut un temps où existait une vision optimiste d’Internet, pour beaucoup, cela remonte à quand nous étions enfants. Toute l’humanité s’est retrouvée au même endroit et nous pouvions partager toutes nos idées. Ce que l’on a ensuite observé, et qui fut exacerbé par les industries de la tech, c’est que cela a surtout permis à nos pires instincts de s’exprimer. Le pire de l’humanité semble avoir ainsi pris le pas sur le positif. Internet a été le centre névralgique et a amplifié nos aspects les plus sombres. Au fond, W0rldtr33 parle de l’opposition entre cette vision désuète et pourtant optimiste d’Internet contre une version du net qui a quasiment pavé la voie à l’effondrement de la société occidentale. Tout ça parce qu’Internet a permis à nos pires instincts de se retrouver en un même lieu. C’est cet aspect que je voulais aborder frontalement.
AK : Je pense que vous avez également vécu cette évolution. Je crois que nous avons à peu près le même âge.
JTIV : J’ai 37 ans.
AK : Nous avons donc grandi à la même époque où Internet était encore très lent, où l’on ne pouvait accéder qu’à quelques sites. Vous êtes-vous servi de ces souvenirs pour écrire les scènes qui se déroulent dans le passé ?
JTIV : Oui !
AK : Vous n’avez donc pas eu à faire des recherches, il suffisait de vous rappeler comment tout se passait ?!
JTIV : [rires] J’ai quand même fait beaucoup de recherches pour cette série car je voulais savoir comment l’industrie de la tech s’est construite. Il y a donc dans la série plus que mes simples souvenirs. Quand bien même je fus un enfant d’internet, un peu plus jeune que les personnages de W0rldtr33 car j’avais 12 ans en 1999, tandis qu’ils en ont 18. J’essaie néanmoins de convoquer ce que je souhaitais qu’Internet devienne : c’était une échappatoire incroyable. Ma mère s’en servait pour ses emails mais à l’époque, Internet était ce truc qu’on laissait dans la pièce d’à côté. Quand elle allait se coucher, j’allais me connecter et j’avais accès à cet autre univers. C’est ici que j’ai beaucoup appris sur moi-même. Il était donc intéressant de confronter ma première expérience du net avec ce qu’il est devenu : quelque chose dont nous devrions nous inquiéter franchement et comment l’optimisme des premières heures à finalement tracé la route à la situation que nous connaissons aujourd’hui.
AK : Vous avez donc effectué des recherches pour cette série. Avez-vous également essayé d’aller sur le « Dark Web » ?
JTIV : J’y ai effectivement un peu fouiné lors de la conception de Department of Truth. J’ai principalement lu sur le sujet, je n’ai pas cherché plus loin. Je ne m’intéressais pas à son fonctionnement et je voulais encore moins engager des tueurs à gage ! [rires] J’étais plus intéressé par l’histoire des mouvements extrémistes, des plateformes comme 4chan qui virent le jour vers la fin de mes années lycée pour devenir bien plus présentes durant mes études à l’université. J’étais surtout intéressé par les tous premiers lieux de rassemblement des croyances plus radicales. Je pense surtout aux mouvances dans la culture « geek » américaine, car il y a un fort courant réactionnaire dans ce genre de sphères. Il y a déjà eu beaucoup d’études qui illustrent le fait que le Gamergate a par exemple pavé la voie à ce que l’on appelle l’Alt-Right aux Etats-Unis aujourd’hui. Aujourd’hui on parle davantage de la « Manosphère » avec tous ces podcasts.
Je reste toujours à l’affût des lieux où des croyances dangereuses peuvent prospérer tout en restant compréhensif vis-à-vis des personnes qui peuvent se retrouver dans ce genre de discours. Avec l’écriture de Department of Truth, qui parle de théories du complot, j’ai en revanche appris à ne pas être bienveillant à l’égard des personnes qui instrumentalisent les croyances et qui essaient de manipuler les gens en titillant leurs plus bas instincts. J’essaie de ne pas diaboliser les personnes qui trouvent des réponses dans ce genre de discours, jusqu’à un certain point cela dit. A partir du moment où vous faites du mal à d’autres personnes, vous franchissez cette limite. Mais malgré tout, des personnes trouvent du réconfort dans ces croyances. C’est ce qu’est l’Undernet : c’est un internet maléfique caché derrière l’original dans lequel un groupe de jeunes gens trouve des réponses à leurs questions, et ceci avec une ferveur quasi religieuse pour au final mettre fin au monde ! C’est au sens littéral dans W0rldtr33 mais je pense que vous pouvez voir où je veux en venir…
AK : Vous avez mentionné Ça de Stephen King en termes d’influence, mais avez-vous lu 20th Century Boys ?
JTIV : Tout à fait. Je pense qu’Urasawa a aussi dû lire Ça. On parle ici d’un groupe d’amis sur différentes temporalités…
AK : Il y a également l’impression que quelqu’un a prévu le futur et a tout planifié dès le départ. On pourrait qualifier W0rldtr33 du 20th Century Boys de James Tynion IV !
JTIV : Je plaide coupable !
AK : Ce n’est pas une accusation, c’est un compliment !
JTIV : Merci beaucoup ! Je considère Urasawa comme le plus grand auteur de bande dessinée à l’heure actuelle. 20th Century Boys, Monster et Pluto sont tout particulièrement des chefs d’œuvres.
AK : Concernant le rythme de W0rldtr33, vous mentionniez le fait de ne pas avoir toute l’histoire planifiée de A à Z. Comment vous débrouillez-vous ? Nous devons être au quinzième numéro maintenant, avez-vous une idée de la longueur totale de l’histoire ? Est-ce difficile d’écrire un récit sur plusieurs temporalités ?
JTIV : C’est vraiment très dur oui, surtout quand vous êtes suffisamment idiot et que vous créez un casting d’environ 20 personnages…
AK : C’est également le cas dans Nice House, vous semblez bien aimer les castings conséquents !
JTIV : C’est vrai oui… Mais c’est plus facile dans Nice House car le cadre est fixe, je dispose d’outils plutôt limités pour faire intervenir de nouveaux personnages. Dans W0rldtr33 je peux en faire intervenir constamment, d’autant que j’adore introduire de nouveaux personnages ce qui donne à l’histoire une tout autre échelle. J’ai par exemple inventé deux petits morveux dans la temporalité future que j’adore faire intervenir, et donc maintenant on va voir ce qui va leur arriver !
AK : Vous n’avez donc pas une trame définie ?
JTIV : Oui et non je dirais. Une chose est sûre, dès le premier numéro, je savais dans quelle direction j’allais me diriger et c’est à cette dernière que je me tiens. Cela dit, si une nouvelle idée change la trajectoire, je vais suivre l’alternative la plus excitante, aussi le champ de l’histoire évolue. C’est ce qui est génial quand vous écrivez de la fiction sous forme sérielle : il faut savoir réagir aux aléas de la vie, aux évolutions du monde qui vous entoure. Vous réaliserez alors qu’un élément manque dans un numéro. Vous avez les grandes lignes de votre histoire, mais il vous manque une scène en particulier. Vous vous asseyez à votre bureau, vous trouvez la scène en question mais très vite vous vous rendez-compte que cette même scène va entraîner des changements dans une dizaine de pages… Mais ça en valait la peine, car cette scène a rendu votre numéro plus efficace !
Il est très intéressant d’observer comment une scène peut changer tout le cours de votre récit. Ce processus est plus fréquent lors des premières étapes du travail. J’ai remarqué ça chez moi : quelque chose se passe bien souvent quand je rédige le troisième numéro d’un comics. J’aperçois une partie des éléments qui manquent, et ainsi le reste de l’histoire devient plus clair et à partir de là, je suis capable de m’adapter. Dans Something Is Killing the Children, c’est à ce moment-là que j’ai compris que le premier arc ferait une quinzaine de numéros. Je n’avais alors reçu le feu vert que pour cinq numéros mais c’est en travaillant sur ces derniers que j’ai réalisé l’importance qu’allait prendre la House of Slaughter dans la mythologie de l’histoire. Ce n’était alors qu’une idée lancée comme ça mais également moi qui renvoyait la balle que m’avait envoyé mon dessinateur. Je crois que dans le numéro quatre ou cinq, on a un aperçu de cette House of Slaughter. J’avais littéralement décrit la scène ainsi : on y voit un vieillard en bout de table, entouré d’autres personnes, tous portants des masques de couleurs différentes et devant chacun, un animal en peluche. A ce moment, je n’avais aucune idée de la signification de tous ces éléments, je trouvais juste l’image cool. Mais une fois ces éléments posés, il a fallu se demander ce que pouvait bien signifier tous ces masques ?
AK : Et de là vous avez dû développer.
JTIV : Exactement, et c’est dans ça que réside tout le fun de la collaboration. C’est au final ce qui marche le mieux visuellement sur la page. W0rldtr33 est également un bon exemple : le personnage d’Ellison était initialement un protagoniste beaucoup classique. Puis, Fernando l’a dessiné avec un air un peu plus ahuri et naïf. Je me suis alors dit que cela serait plus drôle s’il n’était pas aussi futé que les autres ! C’est bien plus amusant si tous les autres sont dix fois plus malins que lui et qu’il se retrouve propulsé dans cette histoire. J’ai donc vu le dessin, qui a ensuite complètement changé la trajectoire de l’histoire. Cela a d’ailleurs rendu le personnage de Fausta bien plus importante car elle est plus maligne qu’Ellison et cette dynamique va amener beaucoup de changements. C’est ce qui rend les collaborations si excitantes : si je n’étais pas aussi investi dans les échanges avec les artistes, j’écrirais des romans ! Ainsi je n’aurais qu’à écrire des histoires tout seul, je pourrais tout changer. Mais j’aime le fait qu’une fois un numéro est publié, tout est canonique, je ne peux plus revenir en arrière. Il faut donc amener chaque élément jusqu’à la fin. J’ai toujours le début et la fin d’un récit mais j’ai besoin de découvrir de nouvelles choses quand j’écris chaque numéro. Si je me borde trop, et si je colle trop au cadre, je me sens entravé.
Comme je travaille ainsi, bien souvent quand je trouve la structure générale d’une histoire, c’est à ce moment-là qu’un élément radical me vient et finit par tout chambouler ! Il y a quelques jours, j’étais en train d’écrire la scène d’ouverture d’un prochain numéro de Department of Truth, quand j’ai réalisé ce que je devais inclure dans cette séquence. Mais j’ai aussi réalisé que cet élément allait complètement changer mes plans des deux prochaines années sur cette série ! Il a donc fallu que je rédige une longue note pour Martin [Simmonds] pour lui expliquer toutes les ramifications que cela allait entraîner ! Mais si l’on parle de Department of Truth, c’est une série qui parle avant tout de politique américaine, aussi le récit ne pouvait pas ne pas se retrouver influencé par ce qui se passe autour de nous.
AK : Une dernière question au sujet de W0rldtr33 avant d’aborder The Nice House. Vous expliquiez que le personnage de PH34R incarnait la sexualisation que les hommes pouvaient projeter sur internet, mais pourquoi la représenter complètement nue ? Pourquoi faire de votre antagoniste une femme nue ?
JTIV : Je pense que cela a à voir avec la relation que certaines personnes ont avec Internet. Pour certains individus, la seule relation qu’ils ont avec le net se fait via une femme nue. Aussi, incarner cette relation et en faire quelque chose de très dangereux est tout à fait délibéré de notre part. PH34R est un personnage très instinctif, et tragique à mesure que l’histoire se déroule et que l’on en découvre plus à son sujet. C’est un personnage qui ne soucie guère des règles et des conventions. Elle n’a rien à cacher. Elle n’a pas de motivation cachée. Elle est à l’extérieur ce qu’elle est à l’intérieur. Cet élément a toujours été essentiel dans son personnage, et ce dès le début. Si l’on regarde son frère, Gabriel, c’est le roi de la manipulation. Il n’a encore jamais vraiment dévoilé ses vraies intentions, même aux personnes qui lui sont le plus chères. Tandis que PH34R exprime et incarne très clairement ce qu’elle veut. Sa force réside dans son essence la plus pure. C’est surprenant pour le lecteur, mais c’était là notre volonté. Cela représente aussi les extrêmes du personnage dans sa nudité mais également son extrême violence. Les internautes sont complètement désensibilisés au sexe et à la violence, tout comme ses adorateurs. Le sexe et la violence ne signifie plus rien pour eux. D’autant qu’elle est constamment nue, mais cela n’est jamais sexualisé. Cela en devient même banal. Elle ne prend jamais la pose, elle est juste là, et en ceci il y a quelque chose de très troublant.
AK: Passons à The Nice House on the Lake et By the Sea. Le premier est sorti en 2021, un an après la pandémie de COVID. C’est un récit qui parle de la fin du monde. Ma première question sera la suivante : avez-vous été inspiré par cette pandémie, et avez-vous quelque chose à voir avec cette dernière ?!
JTIV : [rires] C’est vrai que l’album est sorti au bon moment ! Mais j’ai réfléchi à l’histoire bien trois ans auparavant… J’ai dû envoyer le scénario vers 2018 chez DC. A cette époque nous étions au milieu du premier mandat de Donald Trump et cette histoire était pour moi une façon plutôt basique d’essayer d’aborder la question de la fin du monde : toutes ces choses horribles se déroulent autour de vous, et vous êtes emprisonné dans cette prison dorée. Et vous savez qu’en dehors de cette prison, toutes les personnes qui vous sont chères souffrent et vous ne pouvez absolument rien y faire. La question est donc la suivante : est-ce que vous vous résignez à vivre dans ce paradis, ou bien vous laissez la fin du monde vous consumer ? C’était ce dilemme que je souhaitais aborder via cette série car à bien des égards, cela correspondait à la situation durant cette période.
Mais vous savez, publier une série est un processus plutôt long et j’ai commencé à travailler sur le premier numéro un peu après le confinement. Nous étions au printemps 2020… D’ailleurs je crois bien que j’ai écrit le premier numéro début 2020 avant que nous ne procédions à quelques changements. C’est d’ailleurs un de ces éléments qui trahi un peu la période : vous avez le personnage de Nora qui prend la température de Ryan avec un de ces thermomètres électroniques. Il s’agit là d’un clin d’œil à ce qui se passait à l’époque, avec Ryan qui porte un masque également. Le thermomètre a très vite disparu tandis que le motif du masque est resté présent. Mais évidemment, vivre le confinement a changé la tonalité de la série. Je comprenais mieux le sentiment d’isolation que les personnages pouvaient ressentir, bien plus que si j’avais écrit la série un an plus tôt. Bien évidemment, rien de tout cela n’était prévu, mais je pense que le contexte nous a permis de mieux saisir l’atmosphère qui pouvait se dégager.
AK : Je préfère continuer de croire que vous étiez à Wuhan et que c’est vous qui avez laissé fuiter le virus !
JTIV : [rires]
AK : Vous travaillez depuis un moment avec Alvaro [Martinez Bueno]. Vous avez par exemple collaboré sur Detective Comics ou Justice League Dark. Avez-vous préalablement discuté ensemble du projet ou bien vous saviez dès l’intrigue posée qu’Alvaro illustrerait l’album ? D’autant que son style a énormément changé pour cette série.
JTIV : J’ai toujours aimé travailler avec Alvaro, et ce depuis des années. Surtout lors de notre collaboration sur Batman Eternal mais je crois que c’est sur Detective Comics que nous avons vraiment trouvé notre rythme. A cette époque, Alvaro travaillait encore aux crayons. Il avait un encreur qui l’épaulait, Raul Fernandez qui est super. Mais quand Alvaro s’est lancé dans The Nice House, il voulait faire deux choses : passer au numérique et faire ses propres encrages. Ces deux changements ont modifié son approche de la page. Je pense également que notre collaboration avec Jordie Bellaire, notre coloriste, nous a permis de monter d’un cran supplémentaire. Les noirs et blancs de Nice House sont déjà très bien, il y a de la profondeur. La plupart du temps, c’est le coloriste qui ajoute cet élément. Cela a donc permis à Jordie d’aborder les couleurs de manière plus abstraite et je trouve que cela élève les dessins d’Alvaro. Je savais qu’il s’agissait d’un très bon dessinateur mais je trouve qu’il a franchi un nouveau palier avec cette série.
AK : Comment se passe la collaboration entre vous deux ? Avez-vous eu des suggestions en termes visuels ? Je pense par exemple à la première transformation de Walter, qui est superbe. Avez-vous eu votre mot à dire sur la manière de la représenter ?
JTIV : Nous avons beaucoup discuté au sujet de Walter. J’avais idée d’un personnage qui « buguait » visuellement. C’est d’ailleurs une imagerie qui est revenue pour W0rldtr33. Alvaro a dessiné plusieurs versions de Walter en train de « glitcher » mais c’est notre éditeur de l’époque, Chris Conroy, qui estimait que cet effet de « glitch » donnait l’impression que Walter n’était pas réel. Comment faire pour que le côté vaporeux et extra-terrestre de Walter donne l’impression d’être bien réel ? Alvaro s’est donc mis à tester différentes manières d’exprimer cette impression avant d’aboutir à l’effet que nous avons fini par appeler la « tornade de chair ». Ce côté abstrait est tellement dérangeant et inhumain. On perçoit le côté extra-terrestre, mais pas dans le sens classique du terme. Il y a quelques éléments dans le design de Walter qui vinrent de moi. C’est un personnage qui se base en partie sur moi physiquement. Je voulais également jouer sur l’effet que l’on retrouve dans les mangas où l’on ne voit jamais les yeux derrière les lunettes. Les personnages au sein du récit peuvent voir ses yeux, mais d’un point de vue stylistique, vous ne pouvez jamais vraiment savoir ses intentions car vous ne voyez jamais son regard. Aussi, une distance se crée entre lui et les personnages qui l’entourent.
La « tornade de chair » a, à l’inverse, nécessité des discussions et des échanges. Nous avons passé beaucoup de temps à discuter des éléments primordiaux de Nice House. Nous avons par exemple passé des mois à designer la maison. Nous avons écumé Zillow [site américain de petites annonces immobilières] à chercher des maisons huppées. Le genre de maison très luxueuses à l’architecture distinguée. Nous avons pioché des idées ici et là, nous les avons mélangées. Nous avons également passé du temps à réfléchir aux personnages, les adultes, les lycéens… Une fois le décor et les personnages posés, je me contente de décrire l’action scène par scène et les émotions des personnages. Je ne décris pas la mise en page, ce qui doit obligatoirement se passer sur telle page ou le nombre de cases. Mes descriptions de cases sont toujours très basiques : j’y décris les personnages, leurs émotions et ce qu’ils disent. Evidemment pour les passages un peu plus visuels, je lance quelques idées mais nous venons toujours à discuter et échanger avec Alvaro.
AK : Il semble que dans The Nice House On the Lake, vous abordiez tout le mal que l’on peut faire avec les meilleurs intentions. Dans The Nice House By the Sea, c’est d’ailleurs tout le mal que l’on peut faire avec les pires intentions ! Essayez-vous de représenter tout le spectre des comportements humains ?
JTIV : [rires] C’est effectivement ça oui. Je pense qu’au fond, Nice House parle avant tout de l’amitié, de la communauté et des responsabilités qui nous incombent. C’est également une réflexion sur ce que signifie être exceptionnel. C’est évidemment le cœur même du récit : vous avez ces extra-terrestres qui ont chacun sélectionné dix humains parfaits. Vous avez Walter qui est le plus bizarre du lot et décide de choisir ses dix humains préférés car ce sont ses amis les plus proches, et donc ce sont les meilleurs humains possibles ! Vous voyez ainsi ce qui se déroule quand vous regroupez dix des meilleurs humains possibles. Il n’y a aucune communauté car ces personnes ne s’apprécient pas. Au final, on se rend compte qu’à certains égards, Walter a eu raison de choisir ses humains ainsi mais dans le même temps, il ne leur a pas laissé le choix. Ce qui en fait un antagoniste plutôt intéressant car complexe et attachant.
AK : Pensiez-vous dès le départ faire trois arcs narratifs ?
JTIV : Oui. C’est amusant car je me souviens d’une interview que j’ai donné à Comic Book Ressources avant la sortie du premier numéro où je déclare que si la série fonctionne bien, j’envisage trois arcs narratifs. J’ai toujours eu en tête les grandes lignes de Nice House By the Sea : le nouveau personnage, Max, et sa relation avec Nora. J’avais déjà cette relation en tête dès le quatrième numéro de The Nice House On the Lake. Oliver et la façon dont il met en place les éléments sont ensuite venus plus tard quand j’ai vraiment commencé à travailler sur cet arc précis. Puis, vers le cinquième numéro de Nice House By the Sea, m’est venue l’idée pour le troisième cycle qui nous mènera à la conclusion.
AK : En terme éditorial, est-ce que le fait que la série passe du label DC au label Vertigo a changé quoi que ce soit ? Est-ce une série en creator-owned ?
JTIV : Nous bénéficions effectivement de plus de droits d’auteur que si nous avions travaillé sur une histoire de super-héros chez DC. DC possède les éléments basiques du concept, mais je pourrais très bien en récupérer tous les droits. Mais comme la série rencontre le succès, c’est dans l’intérêt de DC de partager les droits. C’est donc un partenariat mais les copyrights sont aux noms d’Alvaro et moi-même. DC ne pourrait par exemple pas se saisir de la série pour en faire un crossover avec des super-héros. Mais il est amusant que vous fassiez référence à Vertigo car mon tout premier boulot dans l’industrie fut un stage chez Vertigo. C’est grâce à eux que je travaille dans les comics. J’avais pitché l’histoire chez Vertigo avant qu’ils ne ferment, donc dans mon esprit, cela a toujours été un récit Vertigo. Il y a donc le bon logo sur la couverture maintenant !
AK : Ma dernière question sera la suivante : où se déroulera le dernier récit ? A la montagne ?
JTIV : Vous verrez ! J’ai une petite idée de twist concernant le dernier titre !
AK : Merci beaucoup pour le temps que vous nous avez accordé James, j’espère pouvoir discuter à nouveau avec vous à l’avenir !
JTIV : Merci à vous.