HomeBrèvesNewsAgendaReviewsPreviewsDossiersPodcastsInterviewsWebTVchroniques
ConnexionInscription
Brian M. Bendis : la méga-interview avec l'auteur superstar des comics ! [FACTS 2024]

Brian M. Bendis : la méga-interview avec l'auteur superstar des comics ! [FACTS 2024]

DossierIndé

Il reste l'un des auteurs les plus connus et reconnus de ces dernières décennies. Grand architecte du Marvel des années 2000 et 2010, instigateur de la série Ultimate Spider-Man, co-créateur de Miles Morales, Jessica Jones et Riri Williams, mais aussi de Naomi chez DC Comics et auteurs d'un nombre incalculables de comics en indépendant, Brian Michael Bendis est aujourd'hui dans nos colonnes. Et pas pour dix minutes d'interview, puisque nous avons eu le plaisir d'avoir une très longue discussion avec le scénariste (1h40 en gros) en amont de son passage à la convention FACTS au mois d'avril dernier. 

Puisque les conditions sur place auraient été quelque peu limitantes, c'est à distance que Bendis s'est entretenu avec votre rédac' chef préféré - et s'il faudrait au moins dix fois plus de temps pour pouvoir parler de tous les sujets, mettons que l'idée a été de brosser un peu l'ensemble de la carrière du bonhomme à ce jour. Une interview si longue qu'on a préféré en faire un dossier avec un découpage en trois parties thématiques bien cadrées.

Pour les anglophones, l'interview est aussi à écouter via First Print, et on vous rappellera toute l'importance de votre soutien et vos partages si vous appréciez l'énorme travail fourni (sur la préparation, la conduction de l'interview, mais aussi la retranscription assurée par le vaillant Corentin). En vous souhaitant une excellente lecture ou écoute ! 

Remerciements : Stefan van de Walle, Peter Vermaele et Rémi Lach.

 


Les retrouvailles IRL à FACTS 2024 après une longue discussion à distance.

Chapitre 1

Miles Morales, et laisser Marvel derrière soi

 

AK : C'est un plaisir d'avoir cette conversation avec vous Brian Michael Bendis, il y a énormément de choses dont j'aimerais discuter avec vous. Vous avez fait l'actualité récemment à l'aune de vos différentes signatures (chez Dark Horse, chez Amazon). Pour celles et ceux qui ne vous connaîtraient pas, comment auriez vous envie de présenter le Brian Bendis de 2024 ?


BB : Ca m'arrive souvent, ce genre de situations. Les gens me demandent "qui êtes vous ?" et je réponds "je suis auteur", "auteur de quoi ?", je réponds "auteur de comics". Et là, l'échange s'arrête, parce que les gens réfléchissent pour savoir s'ils ont vraiment envie d'en savoir plus ou pas. C'est ma partie préférée de chaque conversation. Parfois, ils insistent : "quel genre de comics ?" et je dis que j'ai aidé à créer le personnage de Miles Morales. Ce qui a pour effet de ... parce que c'est le truc de ma bibliographie que la plupart des gens connaissent. Donc ça ouvre le truc... et en général, quelqu'un qui va être assis à côté de moi va rajouter "ET JESSICA JONES, ET BLABLABLA", c'est comme ça que ça se passe en général. Et chaque fois je suis flatté et c'est bien agréable, parce que le MCU nous permet à nous, à mes amis et à moi, à Matt, à Kelly, de faire partie de cette première génération pour qui les choses que l'on a inventé font désormais partie de la culture globale.

 

Stan Lee a été le premier à assister à ça, mais c'était dans les années soixante, soixante-dix. Et quand on se penche sur l'histoire des comics... Jack Kirby aurait sûrement adoré être dans les parages pour assister à ça lui aussi. Il parlait déjà de voir ses personnages au cinéma. Et quand on pense à la fin d'Avengers : Endgame, où le public se met à applaudir, pour ce truc qui aura duré pendant des années. Ca aurait été cool de l'avoir avec nous pour ça. Nous, on peut faire cette expérience alors qu'on a encore un pied dans l'industrie. C'est une période formidable, et j'ai la possibilité de partager ça avec des amis qui vivent cette même expérience. 

 

J'ai honnêtement du mal à y croire, parce que toutes ces choses qui se sont passées chez Marvel, qui continuent de se passer chez Marvel ou chez DC, ça faisait partie de ces rêves d'enfant que j'avais quant j'étais petit. Et ça embarque des choses que même moi je n'aurais pas pu imaginer, que je n'aurais pas cru possible. On a dépassé mes propres fantasmes, de loin. Et puis il y a eu Miles. Ce genre de choses m'a ouvert des portes pour réaliser... disons, mes rêves d'adultes. Les choses dont je rêvais quand j'étais enfant ont fini par se produire, et dans la foulée, j'ai pu réfléchir et concrétiser mes rêves en tant qu'adulte, pour les réaliser.

 


 

Ma situation chez Dark Horse, qui n'est pas différente de ma situation chez Amazon, rentre dans cette catégorie. A savoir que mon rêve, maintenant, c'est de faire comme Mike Mignola : créer mes propres personnages, les accompagner, et être connu, un jour peut-être, pour ces créations là. Ce qui serait déjà un honneur en soi. C'est ça mon objectif aujourd'hui. Et je pense à Mignola parce qu'il incarne bien les gens qui ont réussi à faire ça, ces gens que j'admire, et qui définissent l'objectif à atteindre en suivant leurs traces.

 

AK : Vous parlez de Miles Morales et de Jessica Jones, des personnages qui ont largement dépassé le stade de simples héros de BDs aujourd'hui. Est-ce que vous pensiez déjà, au moment de les concevoir, que ces créations auraient droit à une existence au cinéma ou à la télévision ?


BB : Non, et c'est invraisemblable. Et par rapport à ça, je voulais dire que ma réponse à cette première question sonne peut-être comme quelque chose de prétentieux, mais ce n'est pas du tout le cas. Je pense que j'avais plus d'ego quand j'étais jeune. Aujourd'hui, ces choses incroyables me sont arrivées, et on m'interroge souvent dessus. Alors je dois répondre honnêtement, mais je ne veux pas que ça passe pour de la frime. Pour moi, c'est quelque chose que l'on doit au lectorat. C'est avec les lecteurs qu'on a construit ces succès. Et c'est pour ça que les gens continuent de lire des comics aujourd'hui, pour partager une expérience de l'autre côté de la page. Et ils veulent faire partie de cet ensemble. Au sein d'un fandom. 

 

C'est une expérience formidable de faire partie de tout ça, du côté de la création, de la conception. Et c'est plutôt de ce genre de choses que j'ai envie de parler, plutôt que de répéter "J'AI FAIT ÇA ET J'AI FAIT ÇA AUSSI". Donc voilà, il fallait que je le précise. Mais, ceci étant dit... je pense que je vais passer le restant de mes jours à essayer de comprendre pourquoi Miles Morales.... a réussi à canaliser le meilleur travail de toutes celles et ceux qui sont passé(e)s dessus, sur n'importe quel support artistique. Ça ne s'arrête pas au film - qui a déjà pour lui certains des meilleurs artistes et des meilleurs animateurs de l'industrie moderne. Mais si vous pensez au jeu vidéo, qui est presque un médium encore plus gros, qui couvre un public encore plus large. C'est une situation que je ne m'explique pas. 

 

Parce que ça ne se résume pas à : le personnage a droit à des adaptations. Chaque adaptation est faite avec un tel amour, et chacun des artistes ajoute une nouvelle épaisseur, un nouvel investissement dans le projet. Comme si le projet lui-même était une occasion pour eux de se passer la même idée et de l'élever jusqu'au plus haut niveau possible, sans jamais l'abimer ou la gâcher. C'est dingue. Et c'est ça que j'ai encore du mal à réaliser. Même en mettant de côté les autres éléments, moi, en tant qu'artiste, qui essaye de marcher dans les pas de mes héros personnels, j'ai beau savoir que c'est comme ça que fonctionne une collaboration, comme ça qu'on met au monde une nouvelle idée... et au moment de se lancer, vous assistez à ce résultat ? En direct ? C'est juste incroyable.

 


 

Et ça en arrive à des points... Vous savez, hier soir avant de me coucher, je suis littéralement tombé sur un incroyable gâteau Miles Morales. Il existe même un hashtag #MilesBirthdayCake. Et j'étais de mauvaise humeur, mais en cliquant là-dessus, j'ai vu tout un tas de gens qui faisaient leurs fêtes d'anniversaires avec ce genre de gâteaux à travers le monde. C'était magnifique. Je n'aurais jamais, jamais imaginé, quand j'ai inventé le personnage, qu'on en arriverait à ça. C'est un sentiment merveilleux et ça continue de m'étonner. Donc la réponse est non, je n'avais pas anticipé ce succès.

 

AK : Est-ce que ça a été difficile de quitter Marvel et d'abandonner l'écriture de ces personnages ? De voir vos "enfants" fictifs être repris par d'autres scénaristes ? 

 

BB : Non, ça n'a pas été difficile. Dans le cas de Jessica Jones, j'avais repris l'écriture du personnage juste avant de partir, et j'avais pu obtenir qu'elle serait reprise par Kelly Thompson, une scénariste que j'aime énormément. Donc dans cette situation, j'étais plus intéressée par l'envie de voir ce qu'elle allait en faire, j'avais hâte de lire ça. Et pour tous les autres, pour Riri Williams, c'était pareil : mes personnages ont été confiés à d'autres équipes (je ne veux pas oublier qui que ce soit) et tous ont été bien traités après mon départ. Avec beaucoup d'attention. C'est le genre de cas de figure où il faut faire confiance, et quand on revient quelques mois plus tard, on s'aperçoit que tout le monde va bien. Que les équipes en question se sont prises de passion pour eux.

 

Et surtout : ça te donne l'occasion de voir à travers le prisme d'autres scénaristes le caractère unique de tes personnages. Comment eux ont décidé de les voir, les choses qu'ils voulaient développer, les choses dont ils voulaient se séparer. C'est quelque chose qui m'intéresse vraiment. Et je dis ça sans jugement. Moi même j'ai souvent été amené à reprendre certains personnages après leurs créateurs, sur pas mal de séries. Donc je sais comment on se sent dans ces cas là.

 

Et aussi, je suis vraiment reconnaissant parce que j'ai créé tellement de choses que... sans avoir la pression de travailler dessus, j'ai pu commencer à les apprécier. Vous voyez ce que je veux dire ? Et puis, avec les choses que j'avais encore à accomplir, les projets qui m'attendaient après mon départ de Marvel, représentaient un tel nouveau challenge. J'ai regardé vers l'avant plutôt de regarder vers l'arrière. Et s'il m'arrivait d'avoir cette nostalgie, de me dire "mes bébés me manquent", souvent, j'avais Phil Lord qui m'appelait au téléphone pour me demander des conseils ou des notes sur Spider-Verse. Donc cette connexion existait encore, dans le cas où j'aurais ressenti le besoin nerveux de parler de Miles Morales à quelqu'un, puisque le film était en cours de production à ce moment là.

 

Mais surtout, je pense que j'ai eu la chance de rester présent à travers mon travail. Tout en continuant à avancer. Je crois que c'est la meilleure chose à faire en tant que créateur. Et puis, les gens ont continuité à acheter les titres que j'avais produit sur ces personnages (et en ce qui me concerne, c'est plutôt une bonne nouvelle). 

 

Et sur un plan plus personnel... vous savez, j'ai une fille qui est devenue adulte. Dans la vraie vie, je veux dire. Ma fille la plus âgée est adulte maintenant. Alors toute cette expérience de regarder son enfant quitter la maison, de se dire "bon, t'as donné tout ce que tu pouvais donner, elle va s'en sortir sans toi maintenant", c'est un peu comme ça que je me sens vis-à-vis de mes personnages chez Marvel. Je suis fier d'eux, je les aime, et s'ils ont besoin de moi je serais toujours là pour eux, mais... maintenant, c'est leur tour de grandir. C'est assez proche du rôle d'un parent, est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? Ou est-ce que ça n'a aucun sens ?

 

AK : Non non, je vois très bien. Surtout qu'on sait le rôle que vos filles ont pu avoir dans la création de Miles Morales, donc c'est intéressant de voir que les deux courbes ont fini par se croiser : vous les avez vu devenir des adultes dans les deux cas.


BM : Et ça a été bien de pouvoir partager Miles avec elles. Vous savez, maintenant, leurs amis connaissent Miles. Et elles ont l'occasion de célébrer ça elles-aussi. Ce que je trouve formidable.

 


 

AK : Est-ce que vous seriez d'accord pour dire qu'il existe un "style à la Bendis" chez Marvel ? Cette aptitude pour le dialogue, pour la décompression... on a souvent le sentiment que ça a inspiré d'autres scénaristes. Vous avez le sentiment d'avoir laissé une trace lors de votre passage au sein de la Maison des Idées ?


BB : Ce n'est pas à moi de le dire. Je ne sais pas trop comment répondre à cette question. De mon côté, j'ai fait du mieux que j'ai pu, à chaque numéro. Je suis fier de savoir que tout le monde, du côté des éditeurs ou des créatifs, a été satisfait de mon travail. Dans le sens où j'ai déjà vu des collaborations qui finissent mal, qui se terminent comme un porce. Moi de mon côté, les relations importantes ont perduré à travers le temps, et peu importe où les uns et les autres se trouvent actuellement. C'est ça qui est important en ce qui me concerne. Du moment que tout le monde a eu le sentiment d'être respecté, d'avoir passé un bon moment...

 

Donc oui, ça a été un énorme privilège d'avoir produit ces livres. Et même, le simple fait d'avoir été publié est un privilège, pour le moindre créateur de comics. Et puis, à la façon dont Marvel procède aujourd'hui, je crois que mon travail apparaît dans... au moins dix albums prévus pour cette année. C'est aussi quelque chose qui a évolué : moi quand je suis arrivé, il y avait "les vieux comics" et "les nouveaux comics". Or, aujourd'hui, il n'y a plus que "les comics", les gens lisent tout et rien sans se préoccuper des continuités, des périodes, certains découvrent Le Gant de l'Infini au même titre que d'autres font lire les comics X-Men qui se font aujourd'hui. J'ai l'impression que quand le public moderne découvre mon travail sur Daredevil, ce n'est pas par nostalgie, ils l'appréhendent comme une lecture contemporaine. Alors que ces numéros sont vieux de plus de vingt ans. C'est quelque chose de précieux. Et je peux me servir de ça pour alimenter les prochains travaux, parce que je n'ai plus besoin d'être "connu" pour quelque chose de récent, mes anciens titres sont encore d'actualité dans le présent. C'est un peu comme ça que je le ressens aujourd'hui.

 

AK : Est-ce que vous lisez encore des comics de super-héros ?


BB : Oui, bien sûr ! Je n'en ai pas marre du tout, il se trouve simplement que je suis attiré par autre chose en ce moment. Et puis, je suis un enfant du cinéma de genre, j'adore développer des histoires dans cette variété de répertoires. Pour avoir occupé tellement de fonctions au sein de l'industrie, pendant aussi longtemps, à la fois chez Marvel et DC... tout en appréciant sincèrement de continuer le travail, d'écrire Superman, d'écrire la Légion, d'écrire Spider-Man, d'écrire les Avengers... je suis sorti grandi de toutes ces expériences comme un créateur nouveau. J'ai beaucoup appris. Et de partager tout ça avec le lectorat. C'est amusant, parce que comme je sais comment on se sent en traversant tout ça, d'assister à cette transformation chez d'autres créateurs, ceux que j'aime bien. 

 

Je suis un grand fan de Jason Aaron, et j'ai hâte de voir son Superman [sur Action Comics, ndlr] ! Parce que, en dehors du fait que j'aime son travail, je suis surtout impatient de le voir vivre cette même expérience. Je sais que ça lui apportera beaucoup spirituellement, sans vouloir passer pour un hippie. Ecrire Superman apporte une sorte de bien être, et quand je vois d'autres gens passer dessus j'ai envie de leur dire "ah toi aussi tu as eu cette chance ?" et c'est génial.

 

Chapitre suivant >Souvenirs d'un (bref) passage chez DC Comics
Illustration de l'auteur
Arno Kikoo
est sur twitter
à lire également
Illustration de l'article

Delcourt réédite la série Torso de Brian Bendis et Marc Andreyko en mai 2025

Actu VF
Les annonces se poursuivent du côté de chez Delcourt pour le deuxième semestre de cette année. En parallèle des nouveautés sorties de ...
Illustration de l'article

Interview : Marjorie Liu et Sana Takeda, les orfèvres de Monstress [FACTS 2024]

Interview
Monstress est un chef-d'oeuvre de dark fantasy matinée d'éléments d'horreur cosmique et de steampunk qui rafle, année après année, ...
Illustration de l'article

Explorer le métier d'encreur, avec Daniel Henriques [FACTS 2024]

Interview
On ne parle pas assez souvent de l'importance de l'encrage et du métier d'encreur, c'est un fait et nous en sommes également coupable. ...
Commentaires (0)
Vous devez être connecté pour participer