Home Brèves News Reviews Previews Dossiers Podcasts Interviews WebTV chroniques
ConnexionInscription
The Innocents : ''il n'y a pas de grands pouvoirs et grandes responsabilités avec des enfants'' - rencontre avec Eskil Vogt

The Innocents : ''il n'y a pas de grands pouvoirs et grandes responsabilités avec des enfants'' - rencontre avec Eskil Vogt

InterviewCinéma

The Innocents, sorti en salles ce mercredi 9 février, n'est pas un film de super-héros à proprement parler. Mais son allure et ses thématiques, son histoire, le tout mis ensemble, font qu'il a tout à fait sa place au sein de nos colonnes. Son réalisateur, Eskil Vogt, était présent sur Paris quelque jours avant la présentation du film au festival de Gérardmer (auquel il a remporté deux prix). Au cours d'une rencontre brève mais enrichissante, il a pu répondre à quelques unes de nos questions sur le film, qui met en scène un petit groupe d'enfants qui se découvre quelques super-pouvoirs et s'en amuse au départ, avant que les choses ne s'enveniment sérieusement pour basculer dans l'horreur.

Pour vendre la chose à notre lectorat, on pourrait vous parler d'une sorte de Chronicle, mais avec des enfants, moins de spectaculaire par rapport aux blockbusters américains, mais bien plus cruel dans sa mise en scène et sa démonstration de la violence. Une pépite de cinéma de genre, servi par sa mise en scène hyper travaillée, sur laquelle nous reviendrons très prochainement dans un article dédié. En attendant, il n'y a pas de temps à perdre pour découvrir ce film au cinéma, et nous vous proposons cette entrevue avec son réalisateur. Un entretien ou nous parlons de The Innocents sous un prisme "comics", pour évoquer les différentes thématiques du film, mais aussi certains aspects techniques. 


-- 

Bonjour Eskil. J'ai pu voir dans une précédente interview au Point que The Innocents est un film qui  t'es venu en tête après la naissance de ton premier enfant, et sur l'idée que les enfants n'ont pas vraiment de spectre moral. 

Bonjour ! Il faut bien avouer que je ne me suis pas trop intéressé à l'enfance avant de devenir parent. Petit, je voulais être adolescent, et ado' je voulais devenir adulte. Je n'ai jamais eu, adulte, ce côté nostalgique qu'on peut avoir par rapport à l'enfance. C'est grâce à mes enfants que j'ai repensé à cette période là. Voir mon fils faire quelque chose a déclenché quelque chose, fait ressortir des souvenirs, peut-être banals, mais que je n'avais ressentis depuis longtemps. Dans l'instant, il y avait une émotion liée à l'enfance - et puis ça disparaît, car c'est trop différent de notre façon de percevoir le monde. Je me suis dit qu'il y avait ce monde d'enfants qui est intéressant, un peu secret, et qu'il serait intéressant d'en faire un film dessus. 

On avait déjà vu dans Thelma [ndlr : son précédent film] des personnages dotés de capacités surnaturelles, qu'est-ce que qui t'as donné l'envie de remettre cette thématique des pouvoirs dans The Innocents ? Je vais aller plus loin : dans notre spectre des comics, on parle souvent des grands pouvoirs qui impliquent de grandes responsabilités. Or, avec des enfants, c'est quelque chose qui n'est pas applicable du tout alors qu'ils doivent encore se construire un spectre moral !

Ils n'ont en effet pas de responsabilités ! L'idée, c'est plus d'aller vers la magie de l'enfance, et celle que lorsque les enfants jouent ensemble, il y a quelque chose de magique, d'inexplicable, et cette magie n'est plus là une fois qu'ils sont rentrés chez eux. On peut se dire qu'il y a "quelque chose" lors de ces rencontres de ces jeux, quelque chose que l'on perd peut-être en devenant adulte. J'ai développé cette idée, je me suis dit que donner des pouvoirs à un enfant c'est aussi dangereux que de lui donner un pistolet. Enfant, on cherche toujours ses repères moraux, on a pas de responsabilités, on gère pas nos émotions, nos impulsions, on oublie les conséquences...

Notamment avec le personnage de Ben qui est le plus soumis à ces pulsions. Comment avez-vous d'ailleurs fait pour gérer la montée en tension, en partant d'une forme de magie jusqu'à basculer dans l'horreur ? 

C'était un vrai défi, car il y a un côté surnaturel, assez innocent au départ. Le film ne se cache pas des impulsions cruelles qu'ont les enfants. C'est ce qui créée d'emblée un malaise, qui annonce de toute façon qu'il va se passer des choses pas très agréables. Tout ça vient des personnes. Il est pour moi important que le suspense, le danger, ou les scènes d'horreur viennent de ces personnages, pas d'un élément extérieur. Le mal et le bien, ce ne sont que des mots, mais ça n'existe pas : c'est ce qu'on utilise pour décrire ce qui ne sont d'autres que des impulsions venant de quelqu'un. Dans la plupart des films d'horreur, on a une thématique chrétienne avec le bien qui affronte le mal, alors que dans mon film, c'est plus psychologique. C'était aussi important que le surnaturel puisse exprimer les émotions et les faiblesses des personnages. 


Comment ça s'est passé pour la réalisation des pouvoirs : un mélange de CGI et d'effets pratiques ? 

J'aime vraiment les effets pratiques sur les plateaux, car ça aide les comédiens, surtout quand il s'agit d'enfants. C'est beaucoup plus simple d'avoir quelque chose que tu peux voir, à la quelle tu peux réagir, qu'essayer de dire à un gamin ce qu'il doit se représenter et jouer en fonction. On ne peut pas jouer forcément avec quelque chose qui doit être ajouté en post-production. Ca donne un sens du réel, ça donne plus d'incarnation. Mais on a aussi utilisé des effets numériques. Ce qui est important, c'est d'essayer de garder ces effets de façon subtile. 

J'ai compris assez rapidement que je voulais, à la fin, que les enjeux soient énormes, qu'il y ait une question de vie ou de mort pour les enfants, mais que cette question ne serait pas perceptible pour les adultes. Je savais donc qu'on ne pouvait pas faire exploser de fenêtres d'immeubles, tout le monde aurait réagi, et on voit ça tous les jours d'ailleurs. Par ailleurs, ça ne coûte pas forcément plus cher de faire exploser des fenêtres que de filmer des gros plans hyper réalistes en numérique autour de pieds d'enfants avec des petits éléments qui bougent de façon presque magique. 

Tu parles du sable, c'est ça ? 

Oui, on a filmé les pieds, puis tout le reste est recréé numériquement. On a essayé de façon plus pratique, mais c'était trop compliqué. 


C'est en effet intéressant d'avoir un climax anti-climatique, presque sur un jeu de regard, à l'opposé du destruction porn de nombreux films de super-héros. J'imagine que de toute façon il y a des questions de budgets, mais que ce n'était aussi pas ton approche en tous les cas.

Ce sont des choses qu'on aurait pu faire. J'aime bien les films de super-héros, je les regarde avec mon fils. Souvent, les dernières quarante minutes ne sont pas très intéressantes : ce sont les mêmes images, avec un portail qui s'ouvre, qu'il faut fermer sinon des choses en sortent pour détruire le monde. Et on a les mêmes effets, c'est un peu chiant en fait. Je me suis dit que ce serait plus intéressant d'avoir des effets sur un niveau plus intime, plus réel, ce qui serait plus juste par rapport aux thèmes du film. 

Et puis, sur la violence, par exemple dans un film d'horreur, j'aime quand le corps est impliqué. C'est à dire que si quelqu'un se fait frapper les doigts par un marteau, je vais le ressentir. On s'identifie, on a des souvenirs corporels qui se rapprochent de ce qu'on voit. Mais si je vois quelqu'un qui a la tête qui explose, ça va me faire marrer parce que je ne peux pas projeter d'émotions là dedans. Là on est dans la comédie de James Gunn, c'est chouette mais c'est autre chose. Je préférais donc avoir des effets plus intimes, une violence qui ne va pas trop loin, pour créer plus d'angoisse chez le spectateur. 

La sœur de Anna est autiste, et les comics de super-héros ont souvent été utilisés pour faire la métaphore de la différence...

Quand j'ai commencé à écrire le film et à parler à ma productrice d'enfants qui se découvrent des pouvoirs, je me suis rendu compte qu'en fait, tout le monde fait ça. J'ai eu peur un moment de faire la même chose que des Netflix. J'avais l'intuition néanmoins de pouvoir faire quelque chose de différent avec l'enfance, plutôt que l'adolescence qui est souvent abordée chez les autres. L'autre allégorie des super-héros, c'est la différence, les X-Men. Je suis bien sûr assez proche de cette idée qu'on ne peut pas juger les gens par l'apparence. La fille autiste a l'air presque handicapée mentale, mais on découvre qu'elle a toute un univers, un langage, qui font que ça change la façon dont on la perçoit. Je m'intéresse beaucoup à cet aspect, que chacun cache un monde intérieur : on ne sait jamais vraiment qui est l'autre

Merci beaucoup, Eskil !

Arno Kikoo
est sur twitter
à lire également

L'excellent The Innocents d'Eskil Vogt arrive en Blu-Ray/DVD le 7 septembre 2022

Brève
Dans notre série des "films qui ne sont pas des adaptations de comics mais qui traitent de super-pouvoirs et qui sont d'excellent ...

The Innocents d'Eskil Vogt remporte le prix de la critique et du public à Gérardmer 2022

Ecrans
Il arrive à quelques rares instants que nous élargissions nos horizons éditoriaux en ce qui concerne le cinéma ou la télévision, pour ...
Commentaires (1)
Vous devez être connecté pour participer