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Reckless : Ed Brubaker et Sean Phillips impeccables dans l'héritage direct de Parker

Reckless : Ed Brubaker et Sean Phillips impeccables dans l'héritage direct de Parker

ReviewDelcourt
On a aimé• La proposition artistique de long-terme
• Ed Brubaker et les années 1980
• Sean Phillips, plus agile
• Propos politique, écriture sans fautes notables
• Magnifique Californie
On a moins aimé• Le défaut du registre : ne transcende pas sa condition de polar formel
Notre note

La tradition littéraire impose aux grands écrivains du roman policier d'inventer leur propre petite mascotte. Un personnage, généralement détective ou inspecteur de police, en forme de héros régulier. Poe avait posé ce principe fondateur aux sources mêmes du genre de l'enquête avec les trois nouvelles consacrées au chevalier Auguste Dupin. Plus tard, Conan Doyle en fera une formule gagnante, en imposant l'idée que le personnage du détective a la capacité de devenir le motif d'intérêt de chaque histoire, plus encore que le sujet des enquêtes en elles-mêmes. La plupart des auteurs importants dans le répertoire du polar ont suivi la règle, avec des séries de bouquins traversées par une figure commune, Marple, Poirot, Wallander, Marlowe, etc.

La bande-dessinée s'est emparée assez tôt des codes de ce genre d'histoires, en puisant dans l'héritage de la fiction des magazines pulps où les icônes sombres des années 1930 suivaient un même genre de format : histoires auto-contenues, modèles de scénario tout prêts, enquêtes, mystères, meurtres, adversaires terrifiants, mais une publicité surtout basée sur le personnage principal, un détective privé, un guerrier de la nuit, etc. Sur d'autres supports plus visuels, les héros de romans noirs ou néo-noirs ont aussi inspiré des déclinaisons plus musclées, avec les empoignades sauvages d'Harry Callahan, des mandales de John Shaft ou, dans le cas d'histoires comparables sur de plus courtes performances, Bullitt, McQ, les quelques adaptations ponctuelles de Parker, etc. 

Le genre fascine, en particulier pour un scénariste considéré comme l'un des plus prolifiques sur la scène du néo-noir, Ed Brubaker. Si l'auteur a longtemps flirté avec cette scène du roman policier articulé autour d'une icône récurrente, à coups d'emprunts ou de clins d'oeil, manquait encore à sa bibliographie son propre Philip Marlowe en bonne et due forme - personnage susceptible de revenir à intervalles réguliers pour des aventures autonomes, déconnectées de toute narration de long terme dans un perpétuel jeu d'équilibriste entre la mise en avant d'une enquête et d'un héros capable d'évoluer tout en restant fixé sur un même point temporel. Après avoir passé quelques années à se réorienter vers la production de romans graphiques, Brubaker, accompagné comme à son habitude de la famille Phillips, a fini par sauter le pas : ce détective s'appelle Ethan Reckless, déjà représenté dans pas moins de trois histoires éditées en un an aux Etats-Unis. De notre côté de l'Atlantique, Delcourt Comics rattrape le retard en important un premier volume sur les côtes des librairies francophones.

 

Généralement hostile à l'idée de baser leurs histoires dans le présent, Brubaker et Phillips ont choisi d'installer leur personnage dans les années 1980, en Californie. A l'ombre des cimes de la colline hollywoodienne, à quelques rues des plages gorgées de soleil et des quartiers de commerce, Ethan Reckless occupe une fonction de détective privé itinérant. Cet ancien des services secrets a été foutu à la porte du gouvernement pour avoir échoué à déjouer un attentat à la bombe envisagé par une loge de hippies révoltés. Après l'explosion, le héros se sera retrouvé dans un lit d'hôpital avec toute une série de séquelles psychiques à encaisser - incapable d'éprouver certains sentiments profonds, comme la peur ou la panique, Ethan a fini par se laisser voguer à la dérive. 

Avec ses cicatrices, l'air impassible et métallique de sa figure systématiquement figée sur un air de cowboy mélancolique,  quelqu'un a fini par se dire que cette gueule cassée serait capable de lui rendre un service. Reckless a donc fini par devenir détective privé par accident, à force d'être approché par des gens qui lui demandaient de l'aide. Adroit de ses mains, tenace, capable d'opérer une enquête sans être gêné par le spectre d'émotions auxquelles il n'a plus accès, le bonhomme a fini par s'installer dans un cinéma de Los Angeles, sans agence officielle, ni licence contrôlée par la loi.

L'affaire présentée dans ce premier volume permet de poser le personnage dans un contexte. Ses abus de drogue, ses premières escapades romantiques, sa relation au père ou à l'autorité, une entrée en matière qui met en avant l'humanité du héros pour permettre au lecteur de s'y attacher avant d'évoluer vers des histoires moins personnelles à terme. Ed Brubaker explore le contexte philosophique et politique du début des années quatre-vingt, en basant son histoire au commencement de la décennie pour interroger le contexte de départ, qui servira aux volumes suivants : homme mûr dès ce premier volume, Reckless est rattrapé par son passé, lorsque l'une des hippies du groupe qu'il était censé infiltrer pour le compte du FBI réapparaît dans sa vie. Le héros était encore un simple adolescent au moment de Woodstock, et a traversé l'histoire des Etats-Unis contestataires du mauvais côté de la barrière, avec un père militaire au sein de la Navy et une carrière toute tracée dans les services de renseignements du gouvernement.


Brubaker va donc prendre pour terrain de jeu cette transition d'une société vers une autre, cette première déflagration adressée à Richard Nixon et à la Guerre du Vietnam, des manifestations aux mouvements de révolte, pour sauter vers une Californie de carte postale où la normalité et le conformisme apparents doivent encore composer avec les fantômes de cette génération sacrifiée. Des fantômes cachés aux extrémités du groupe social, à la marge, comme Ethan Reckless, enfermés dans une image d'archive et incapables de se sentir à leur place dans le présent. Grand amateur des figures solitaires, le scénariste avait déjà évoqué une partie de ces sujets dans la série Fatale, à l'occasion d'un segment sur le Hollywood des hippies et des sectes sexuelles pour comprendre comment l'esprit de Charles Manson avait pris d'assaut les curiosités de cette période d'expérimentations. 

Dans la foulée de The Fade Out et de ses crimes en coulisses des tournages de cinéma, le scénariste installe donc un nouveau personnage en Californie, pour s'éloigner cette fois du fantasme des studios de cinéma et poser un regard plus réaliste, matériel sur cette petite poche de civilisation. Une sorte de saga à part entière au sein de sa bibliographie dans laquelle, au fil du passage du temps, la ville de Los Angeles va peu à peu perdre de sa magie et de ses folles histoires de cadavres pour pousser le surnaturel du polar vers des endroits de plus en plus inaccessibles. Presque invisibles dans une foule qui passe à travers le quotidien sans se préoccuper des braqueurs, des tueurs ou des dealeurs qui forment la vie des héros comme Ethan Reckless, confinés aux romans de gare.

 

Incapable de ne pas projeter ne serait-ce qu'une petite part de lui dans ses personnages vedettes, Ed Brubaker évoque aussi une partie de sa propre histoire dans ce nouveau détective. Fils de militaire, ancien consommateur de substances psychédéliques passé tout proche de la case prison, l'auteur livre l'habituelle panoplie de mise en scène du soi à travers le regard Ethan Reckless, autre passionné de cinéma poussiéreux ancré dans les souvenirs d'un passé plus lointain. Avec une nuance supplémentaire, cela étant. Si Brubaker avait déjà tiré un parallèle entre les Etats-Unis de la montée du fascisme dans les années trente et le présent, pour adresser sa propre position face à la présidence de Donald Trump avec le roman graphique Pulp, Reckless est l'un des premiers personnages de sa bibliographie à constater l'effondrement climatique. Agent au sein du FBI, le héros va se retrouver face à un rapport scientifique détaillant certaines de nos réalités contemporaines : la problématique de la pollution de mase causée par les industries, l'inaction gouvernementale, la fin programmatique de notre civilisation cachée aux yeux du public, etc.

Lors d'une entrevue accordée à la rédaction de ComicsBeat, Brubaker explique que la décennie 1980 a en quelque sorte servi de modèle aux sociétés modernes - le désespoir ambiant d'un monde susceptible de s'arrêter en un claquement de doigts sous la pluie des bombes nucléaires, l'omniprésence de départs tragiques dans la masse des icônes du changement et de la libération des esprits, l'effondrement de l'idéal politique, une société de plus en plus individuelle, l'avènement de Wall Street, etc. Les parallèles ne manquent pas pour abonder dans le sens du scénariste, qui estime de son côté que cette période correspond à un moment de l'histoire des Etats-Unis où les citoyens commençaient à ne plus croire en l'avenir - un sentiment largement comparable à celui de nombreux individus aujourd'hui. Ce principe de mettre entre les mains de Reckless un rapport prophétique sur la fin du monde livre une résonnance plus forte encore dans ce curieux maillage thématique, comme une façon d'engager le lecteur sur un nouveau genre de néo, néo-noir. Un polar nostalgique engagé sur une cause fondamentalement moderne, et qui résonne forcément plus fort pour le lecteur actuel que pour un détective privé à l'aube des années quatre-vingt. 


Globalement assez désespéré, assez violent, Reckless porte bien son titre avec une épaisseur à deux niveaux - un héros incapable d'éprouver un sentiment de pitié, pour un univers incapable de fournir la moindre lueur d'espoir au bout de l'aventure. Agréablement rythmé, le bouquin suit un découpage standard pour ce genre d'histoires particulièrement codifiées - en dehors des séquences d'enquête, le héros a seulement besoin de venir fureter à un certain endroit pour que les méchants se présentent d'eux-mêmes, permettant ainsi de poursuivre l'aventure à coups d'appels téléphoniques pour l'exposition, et de séquences de bagarres ou de menaces pour imposer l'intensité dramatique et le sens du danger nécessaire. A l'instar de Pulp, ce premier volume opère un renversement de perspective sur ses dernières pages, à la fois pour appuyer la cruauté de cet environnement, ou pour mieux installer le héros dans sa routine de personnage fracturé, qui ne sera jamais vraiment en paix avec son passé. Sur le plan narratif, Reckless suit l'évolution logique de l'écriture d'Ed Brubaker, de plus en plus généreux dans les cases de narration comme un écrivain traditionnel de littérature non-illustrée, avec une quantité infime de dialogues dans la part globale du texte de ce premier volume.

En dehors de l'analyse formelle, Reckless est surtout un énième sans fautes de la part d'une équipe décidément incapable de se foirer sur le moindre sujet. Avec sa figure de gueule cassée, le scénariste installe une nouvelle icône à quelques kilomètres de Robert Redford et Steve McQueen, le genre de héros que l'on aurait juré avoir déjà aperçu sur une affiche de film en technicolor. A l'aise dans leur nouveau format de romans graphiques, les deux créateurs livrent une histoire souple, jamais empêchée par un effet de style ou une pagination trop restreinte, pour aller au bout de leur histoire d'une traite et sans encombrer le lecteur qui aurait pu se paumer dans l'avalanche de détails ou de personnages secondaires balancés au début de l'enquête. Fidèle à son amour des romans noirs, Ed Brubaker déconstruit la formule pour mieux la reconstruire ensuite, en suivant les enseignements de Darwyn Cooke sur Parker et s'autoriser ce caprice de grand lecteur devenu écrivain : avoir son propre détective en automate d'une formule qu'il n'a cessé d'étudier pendant toute sa jeunesse, en insérant son propre discours et ses propres thématiques dans les interstices. 

 

Dans la continuité philosophique du répertoire, Brubaker livre un polar pessimiste seulement nuancé par les couleurs de Jacob Phillips, ensoleillées et douces de jour, froides et inquiétantes de nuit. Les décors chaleureux de Sean Phillips vont dans le même sens, avec une Californie tranquille de bord de mer, de passants souriants, de commerces et de routes paisibles. Fidèle à son envie de "roman graphique", Brubaker découpe l'histoire en différents chapitres avec des titres homologués. Plus agile de ses crayons, mais aussi moins précis que sur Pulp ou Mes Héros, le dessinateur utilise un style plus vif aux contours plus épais, comme pour rentabiliser le temps passé sur chaque case et se mettre à jour sur le nouveau standard de productivité imposé par le format. 

L'ensemble reste aussi efficace que d'habitude, avec la même quantité de détails, mais charge les personnages de rondeurs ou d'épaisseurs supplémentaires. De son côté, Jacob Phillips garde la même colorisation par nappes, en ne se reposant presque jamais sur des aplats monochromes mais en dispersant la couleur comme un effet d'éclairage à différents niveaux sur les corps et les environnements, avec la quantité de dégradés habituels pour donner davantage de relief et de nuances aux crayonnés de son paternel. L'ensemble est diablement agréable à l'oeil.


Reckless ouvre une nouvelle étape dans la bibliographie du couple Ed Brubaker et Sean Phillips. Après avoir suivi le modèle des séries régulières, des séries anthologiques et des séries limitées, les frangins du polar ont fini par désapprendre tout ce que leur industrie avait cherché à leur inculquer : perchée quelque part entre Pulp et Fatale, cette nouvelle saga suit les enseignements des romans policiers originels du hardboiled, et du chef d'oeuvre Parker de Cooke et Donald Westlake. Plusieurs volumes, plusieurs enquêtes, un seul personnage central, la traversée solitaire des Etats-Unis des années 1980 par un ancien drogué devenu détective privé, le début d'un nouvel enquêteur coriace à mettre aux côtés des Lew Archer, Dan Fortune, Sam Spade, etc. Superbe plongée dans l'esprit d'une époque en reflet de notre présent désespéré, dans un paysage magnifique aux contours denses, Reckless s'annonce déjà comme l'un des projets importants de la biblio' Brubaker/Phillips aux côtés de Criminal, avec une surcouche de réalisme et de politique frontale mieux digérée. Vivement le prochain volume. Et le suivant. Et le suivant.

Corentin
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