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Ed Gein, autopsie d'un tueur en série : plongée macabre et fascinante de l'horreur humaine

Ed Gein, autopsie d'un tueur en série : plongée macabre et fascinante de l'horreur humaine

ReviewDelcourt
On a aimé• Des faits tout du long, et sans concession
• Excellent travail d'Eric Powell
• Des images qui marquent, sans jamais se complaire dans le gore
• Le rapport du réel à la pop culture et aux mythes
On a moins aimé• Âmes sensibles s'abstenir, c'est suffocant
Notre note

Tout le monde connaît le nom d'Ed Gein. Du moins, tout le monde a pu rencontrer au cours de ses voyages dans la pop culture des figures de grand méchan qui auront été inspirées par l'un des premiers tueurs en série dans l'Histoire moderne. De Norman Bates (Psychose) à Leatherface (Massacre à la Tronçonneuse), le personnage a tellement deffrayé la chronique à l'époque de la découverte de ses exactions que la pop culture s'en est évidemment inspiré. Bien des années plus tard, le roman graphique Ed Gein - Autopsie d'un tueur en série boucle en quelque sorte la boucle en revenant, en bande dessinée, aux origines du mal. Le talentueux Eric Powell prête son coup de crayon à l'auteur Harold Schechter, un spécialiste des tueurs en série. Ce dernier a écrit plus d'une vingtaine d'ouvrages sur la question, et avait commencé sa carrière d'auteur dès 1998 avec The Shocking True Story of the Original "Pyscho", consacré à Gein. Avec les données qu'il a pu collecté et accompagné d'un artiste des plus solides, l'écrivain est donc prêt à vous emmener dans un univers sordide - ou tout a été vrai. 

Monstre(s)

Chose très intéressante d'un point de vue métaphorique : Ed Gein a tellement défrayé la chronique et inspiré l'imaginaire culturel par la suite qu'il apparaît aujourd'hui logique que son histoire soit retracée dans un album de bande dessinée, lui aussi médium de pop culture, comme une façon de boucler une boucle. D'autant plus que l'album s'ouvre avec la projection de Psychose et d'une interview de Hitchock, une introduction très sommaire pour évoquer ce lien culturel avant de basculer dans la biographie illustrée pure et dure. Et en commençant par le début, soit par l'enfance de celui qui deviendra ce terrifiant boucher. On s'intéresse donc à Edward Gein, son frère Henry, son père alcoolique George Phillip, et la matriarche de cette famille malheureuse et condamnée, la terrible Augusta. Mère tyrannique, obsédée par les écrits religieux et persuadée que toutes les femmes ne sont qu'un outil diabolique à la solde de tous les vices, Augusta mène d'une poigne de fer le reste de son entourage, en cherchant à l'isoler du reste du monde "moderne" (pour l'époque), et particulièrement de toute forme de gent féminine. Une démonstration de force qui aura des conséquences désastreuses, et qui montre comment le jeune Edward se fait complètement manipuler et conçoit ses relations avec les femmes sur une base on ne peut plus malsaine.


Un bon tiers de l'ouvrage s'attelle à décrire l'enfance catastrophique d'Edward Gein, entre la présence suffocante d'une mère qui n'arrêtera jamais d'être odieuse, jusqu'à sa mort, le rejet par les autres, des coups et blessures vécus dans le cadre familial, voire même une agression sexuelle. Quelque part, devant une telle forme de violence déployée au fil des pages, qu'elle soit physique ou psychologique, on ressent un certain lien avec le Monstres de Barry Windsor-Smith - même si les comparaisons avec ce chef d'oeuvre s'arrêtent très vite car il n'y aura que peu de compassion à avoir pour Ed Gein. La faute (ou plutôt, grâce à) une approche clinique de cette histoire par le biais d'Harold Schechter, qui ne cherche jamais à expliquer, ou à justifier, mais décrit simplement une situation telle qu'elle a été vécue. Avec une précision mécanique et presque froide, on suit donc le parcours d'un individu auprès duquel on ne pourra s'identifier. Le point de vue est extérieur, et donne les éléments qui permettent aussi de comprendre pourquoi, à l'époque, personne n'a forcément vu voir le carnage venir, malgré quelques indices pourtant évidents, avec le recul. 

De la découverte des crimes d'Ed Gein jusqu'à son emprisonnement, ses interrogatoires (glaçants, qui montrent l'absence d'empathie ou de logique "humaine" du personnage) à sa fin de vie, toute la vie du tueur en série défile, implacablement, et superbement racontée. Il faut se sentir en revanche préparer à explorer tant de noirceur. L'album a le mérite de ne pas se complaire dans le graveleux ou dans le gore comme Ed Piskor peut le faire sur Red Room. Ce n'est pas pour autant que certains passages ne sont pas particulièrement difficiles à lire, en donnant une sensation de malaise prononcée, car Eric Powell n'est pas complaisant, mais ne se cache pas de dessiner quelques cases particulièrement affreuses. Il y a de très beaux efforts dans la mise en scène de l'humain qui devient monstrueux, des planches qui vont hanter les lecteurs et lectrices quelques temps. Mais du point de vue strict de la violence graphique, on appréciera que la scène la plus rude, au final, soit retranscrite dans un style pulp qui rend hommage aux publications des comics de genre à la EC Comics. Un clin d'oeil très bienvenu.


Puisque l'on mentionne Eric Powell, c'est le moment parfait pour revenir sur l'excellente prestation qu'il livre sur l'ensemble de l'ouvrage. Relativement éloigné de son approche un poil plus cartoonesque habituelle, le créateur de The Goon impressionne avec une approche presque photo-réaliste de ses personnages et décors. Le visage d'Ed Gein se tord et se déforme en grandissant, Augusta est proprement terrifiante de par les angles (souvent en contre plongée) choisis, et il y a quelques très belles astuces de découpage, ou parfois le dessin en répétition s'efface pour laisser leur force aux dialogues. Un travail de composition qui utilise crayonnés, un encrage assez doux et des lavis de gris pour un résultat qui force le respect, et se hisse aisément parmi les meilleurs travaux de l'artiste. On retient même cette envie du duo créatif de prendre une seule liberté avec les faits, et apposant une théorie un peu mythologique aux agissements d'Ed Gein (on vous laisse découvrir ça par vous même), qui là permet à Powell de revenir sur des terres un peu plus imaginaires. Bien entendu, le résultat est là aussi plaisant. 

On ne retrouve au final pas si souvent de biographies dans le monde de la bande dessinée américaine et Ed Gein - Autopsie d'un tueur en série s'attache à un sujet difficile. Entre parenthèses, on regrette un peu qu'une version plus proche du titre VO "Did you Hear what Eddie Gein Done ?" n'a pas été utilisée - sûrement que la VF choisie est un peu plus claire sur le contenu, ou plus vendeuse, même si elle exprime moins ce sentiment de stupéfaction qui parcourt bien la seconde moitié de l'ouvrage. L'album n'est clairement pas à mettre entre toutes les mains, et constitue une forte expérience de lecture, qui fascine (de façon morbide), qui interroge notre rapport à l'idée de mal, à sa construction psychologique, et à la façon dont certaines personnes ont pu basculer "de l'autre côté" par leur histoire de vie... à moins qu'elles n'y étaient prédestinées ? Ed Gein met mal à l'aise autant qu'il informe, Powell divertit autant qu'il horrifie, et nous tenons entre nos mains un livre qui est une petite claque, pour qui sera prêt à tendre la joue. 


Comment naît un monstre ? Ed Gein, autopsie d'un tueur en série, s'essaie à répondre à la question. Avec une biographie illustrée qui se contente à presque 100% des faits, Harold Schechter et Eric Powell nous entraînent dans un récit sordide, qui remue autant les méninges que l'estomac, et permet de comprendre simplement le parcours d'un homme qui a franchi la ligne à ne pas franchir. Servi par un dessin qui n'en fait jamais trop mais qui est tout aussi clinique que l'écriture, Ed Gein est à réserver aux moins sensibles, et se révèle être une forte expérience de lecture. Une expérience, en fait, tout simplement. Si vous vous sentez prêts à la tenter, rendez-vous en librairie.

- Vous pouvez aussi commander Ed Gein, autopsie d'un tueur en série chez Bubble à ce lien.

Arno Kikoo
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