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Beta Ray Bill : Morosité quotidienne et mandales de cheval, l'excellent début de Daniel Warren Johnson chez Marvel

Beta Ray Bill : Morosité quotidienne et mandales de cheval, l'excellent début de Daniel Warren Johnson chez Marvel

ReviewPanini
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Il y a des auteurs qui aiment, simplement, donner leur chance aux copains. A la façon d'un pote qui profite d'avoir l'oreille du patron pour placer son colloc' vaguement désœuvré à l'étage du dessous, Donny Cates a manifestement profité de l'événement King in Black pour proposer du boulot à son camarade de The Ghost Fleet, Daniel Warren Johnson. A moins qu'un ponte de la Maison des Idées amateur de beaux dessins et de guitares rocks n'ait simplement eu l'envie de se faire un caprice, le résultat est le même : après quelques années à surplomber les grandes plaines de l'édition indépendante, l'auteur de Murder Falcon, Extremity et Space Mullet a fini par se hisser jusqu'aux cimes des grandes enseignes de super-héros. Débarqué en France avec l'édition Urban Comics de Wonder Woman : Dead Earth, Johnson se positionne sur un autre projet basé dans la périphérie de Thor et de Venom, avec la mini-série Beta Ray Bill. Panini Comics publiait récemment une traduction de cette nouvelle aventure du guerrier à tête de cheval inventé par Walt Simonson, pour le plaisir des yeux. Et pas seulement.

Loin de se contenter d'un simple rôle de satellite au Thor de Donny Cates, Daniel Warren Johnson prend sur lui de s'approprier pour de bon cet autre porteur du marteau de la légende, pour une aventure autonome qui puise dans les thèmes usuels de sa bibliographie. Solitude, monstres géants, petite déprime normale du quotidien, traumatisme d'un événement passé difficile à digérer dans le présent, une sorte de continuité logique de Murder Falcon et Space Mullet dans les couloirs autrement plus formels de la Maison des Idées, pour un résultat efficace, puissant, presque générationnel. L'artiste n'a rien perdu de son talent en signant chez les majors du répertoire, ce qui est déjà une bonne nouvelle compte tenu de son style, très particulier.

 

Si la série Beta Ray Bill s'ouvre effectivement sur une tentative de connexion aux événements dépeints dans la série King in Black, avec un Fing Fan Doom manipulé par la divinité du chaos, Knull, l'auteur va vite s'accorder une poche de liberté à l'ombre des données importantes de l'actualité Marvel. Plutôt que de faire de son héros une sorte de compagnon de Thor, ou un membre de la noblesse importante d'Asgard, Johnson préfère considérer Beta Ray comme un intrus au sein de cette fratrie d'individualités issues de la mythologie scandinave. Un alien au sein de son propre camp, incapable de se positionner sur le même plan que le fils d'Odin faute d'avoir accès à la fameuse arme ultime qui lui permet de se placer sur un point de comparaison. Après l'attaque de la forteresse, Bill est immédiatement castré par l'intervention de Thor, qui lui rappelle qu'en l'absence de Stormbreaker, il n'est qu'un soldat parmi tant d'autres, incapable de rivaliser aux forces surpuissantes des dieux, ni de se rendre utile au-delà de sa bravoure et de son envie de bien faire.

Cette entrée en matière évoque curieusement une allégorie de l'impuissance sexuelle, mise en scène dans une séquence particulièrement brusque au cours de laquelle le héros se retrouve incapable de consommer sa relation avec Lady Syf. Le genre de tournures que l'on croise trop rarement dans les histoires de surhommes - encore que Jason Aaron s'était pour partie chargé de préparer le terrain à l'accueil de ces thématiques, avec son Thor adulescent et alcoolique accro' aux jeunes femmes de la Terre. Mais, la mise en scène de thématiques sexuelles, lorsqu'elles ne sont pas étudiées pour mettre en avant la masculinité de ce genre de figures importantes, demeure une donnée relativement rare au sein des comics Marvel, et l'humanité de Beta Ray apparaît immédiatement dans cette extrapolation de problématiques très quotidiennes. Le héros se trouve confronté à une frustration, additionné à un univers dans lequel il ne se sent plus à sa place, au point que la destruction de Stormbreaker passe pour une castration symbolique. A l'instar de Murder Falcon ou d'Extremity, l'auteur enclenche une thématique de morosité familière, presque réaliste, dans le contexte des extra-terrestres colorés et du paysage psychédélique des comics de vikings stellaires inventés par Jack Kirby, un curieux renversement de perspective.

 

A partir de là, Johnson va développer cette philosophie de la masculinité volée en suivant la ligne de fuite établie sur la base de Space Mullet (une formidable série de science-fiction fondée là-encore sur la base d'un spleen très équivoque de solitaire déprimé). Beta Ray décide de fuir Asgard pour partir à la recherche d'une arme susceptible de lui rendre son apparence humanoïde. Le héros se coiffe d'une casquette de routier de l'espace, et arpente les étages de son vaisseau comme le héros de cette autre série publiée en indépendant, comme une sorte de signature : un camionneur cosmique pas forcément très bavard, et relativement éteint face à la perspective de nouvelles aventures dans une galaxie ouverte aux péripéties. Le métissage entre les obsessions de Daniel Warren Johnson et l'univers Marvel fonctionne à merveille, avec l'apport de quelques figures secondaires pour épauler le héros dans sa croisade : Skurge, revenu du Valhala pour aider son copain à serrer au bar, Pip, qui voit Bill comme une sorte de héros incompris, Odin et son énorme fût de bière, et le vaisseau Skutt, qui trouvera une place plus importante que prévu au fur et à mesure du volume.

Ces différents personnages offrent la perspective d'une tonalité plus ludique à l'aventure déprimée de Beta Ray, et permettent dans leur sillage de placer des référents aux précédents volumes de Thor, souvent perméables aux gags de routiers. Entre un peu de déconne et beaucoup de sérieux, Daniel Warren Johnson opère sur une modalité comparable, en oscillant entre cette iconographie de la virilité et une sorte d'enthousiasme gamin pour le cool des monstres et des grosses armes tonitruantes. Au hasard, le héros se bat majoritairement à coups d'authentiques techniques de catch, au point que les lecteurs habitués aux mouvements-signatures des professionnels de la WWE finiront par reconnaître certaines saisies. Les effets de gigantisme, un autre élément de démarcation commun à l'ensemble des séries du bonhomme, sont aussi de la partie, pour insérer un esprit de gamin qui s'amuse dans une histoire autrement plus grimaçante, qui tape sur le traumatisme d'un héros mutilé dès l'enfance pour devenir le Silver Surfer de sa propre petite planète. A ce sujet, si le combat contre l'adversaire de ce volume est particulièrement agréable à l'oeil, on pourra reprocher au scénariste ne pas prendre le temps de s'appesantir sur cet affrontement attendu de longue date. Encore que l'ensemble reste, évidemment, satisfaisant en termes de visuels.

 

Sur le plan symbolique, Johnson utilise à l'ouverture et à la conclusion du volume l'image du film Hook (La Revanche du Capitaine Crochet) de Steven Spielberg pour illustrer son propos. Considéré comme un coup manqué dans la filmographie de ce metteur en scène, le projet revient sur un Peter Pan arrivé à l'âge adulte, qui aurait quitté le Pays Imaginaire et oublié ses origines. Le héros au bonnet vert finira toutefois retourner sur l'île pour secourir ses enfants, retenus captifs par son ancien adversaire le Capitaine Crochet. Pour se faire, il devra d'abord réapprendre à voler, et retrouver son identité de jeune homme pour l'ultime combat contre son plus vieil ennemi. 

Si l'auteur utilise peut-être cette référence pour se positionner comme une simple extension du mythe de Thor, de la même façon que sa propre mini-série fonctionne comme une petite saga parallèle aux aventures de Donny Cates ou Jason Aaron, il est plus probable que Johnson positionne son héros sur la même trajectoire que le Peter Pan de Robin Williams : bedonnant, fatigué, loin de correspondre à l'image du mythe ou à ses jeunes années de guerrier, dans un pays imaginaire où un usurpateur a récupéré l'Epée de Pan, symbole de sa légende. Bill en Peter Banning, Thor en Rufio, Stormbreaker ou Mjolnir en référence évidente aux armes de ces héros nordiques, éléments indispensables de leur iconographie et de leurs pouvoirs. 

 

L'équivalent de Clochette, ici interprétée par le vaisseau Skutt, va se charger d'épauler Beta Ray dans sa croisade vers cette identité perdue. Le héros accomplit un chemin comparable à celui de Robin Williams dans le film de Spielberg, adulte cherchant dans son propre reflet le souvenir de sa jeunesse disparue, de sa place dans la grande bataille du bien et du mal sans les pouvoirs qui lui permirent, autrefois, de façonner sa propre légende. Mais, Bill sert aussi d'équivalent à Rufio, figure de remplaçant au guerrier originel seulement défini par le port temporaire de son épée, et fatigué d'opérer dans l'ombre d'une figure tutélaire poussiéreuse. Johnson guide son histoire vers une sorte de conclusion plus douce amère, en laissant suspendre une impression d'inassouvi dans la croisade de son héros, et en posant de nouvelles questions à la matérialisation humaine de Skutt, comme la première pièce d'une nouvelle saga en mouvement. 

Ces différentes idées, bien aidées par la mise en scène et cette expressivité morose de la boudeuse tête de cheval, fonctionnent au sein de la mythologie contemporaine d'Asgard, qui ne se résume pas à de simples duels de dieux tout puissants mais cherche à étudier ces grandes icônes mythologiques comme le faisceau de nombreuses réflexions sur l'identité de ces héros une fois rendus à leur humanité. Un formidable travail, dont ne sortent que quelques défauts techniques : la facilité et le manque d'explications sur la transformations de Skutt, le manque de place ou d'une suite en bonne et due forme susceptible de pousser ces réflexions plus loin, etc.

 

Graphiquement, il serait difficile de pousser l'analyse beaucoup plus loin sans se perdre en superlatifs. De la puissance des coups à la force des scènes plus émotionnelles, Beta Ray Bill est une superbe nouvelle preuve du talent de dessinateur de Daniel Warren Johnson, à l'aise dans son univers musclé, bastonneux, gorgé de séquences racées et diablement efficaces. Les planches tremblent sous la puissance des coups et l'amplitude des mouvements, inexplicablement bien équilibrés face aux scènes d'introspection, comme si un grand enfant dépressif avait décidé de purger ses propres délires de gamin des années quatre-vingt dans un comics d'exploitation barbare porté par la poésie du spleen - un assez bon résumé de la carrière du bonhomme, en quelque sorte. En outre, Panini Comics a aussi eu la bonne idée d'un format plus grand qu'à l'habitude, pour laisser respirer le travail du bonhomme. Une initiative à saluer, ce format permettant au trait de Johnson de profiter d'un espace solide - sans gonfler trop haut la facture, ce qu'il est important de noter.

Beta Ray Bill frappe, et il frappe fort. Depuis l'impressionnante performance esthétique jusqu'aux différentes épaisseurs du texte, le dessinateur de Murder Falcon n'entre pas par la petite porte au moment pour son premier travail de commande chez Marvel : à l'extrémité de King in Black, l'auteur parvient à livrer un ensemble personnel et intime pour étendre la saga d'un héros qu'il comprend, qui lui ressemble, et dans lequel il infuse l'ensemble de ses thématiques sans pour autant tomber dans l'effet gadget. Puissante, drôle, émouvante et bien menée, la mini-série vient tenir compagnie à Wonder Woman : Dead Earth comme une nouvelle preuve de la secousse ressentie au quatre coins de l'industrie des comics de super-héros : après Tradd Moore, après James Stokoe, les majors accueillent enfin une nouvelle génération de talents au style graphique unique en leur genre, pour des projets à suivre d'ici les prochaines années. Ne reste qu'à confier à Daniel Warren Johnson l'écriture d'un comics Daredevil pour parfaire le tableau du spleen bagarreur, une sorte de nouveau genre à installer comme une formule gagnante.

Corentin
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