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Steven DeKnight renonce à ses plans chez Marvel après avoir appris pour C.B. 'Yoshida' Cebulski

Steven DeKnight renonce à ses plans chez Marvel après avoir appris pour C.B. 'Yoshida' Cebulski

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Les prises de positions viennent parfois de là où on les attend pas. Depuis peu, le réalisateur et scénariste Steven S. DeKnight a posé ses valises chez Marvel : le bonhomme s'est essayé à l'écriture de comics avec une histoire courte pour l'anthologie Wolverine : Black White & Blood ainsi qu'une paire de numéros basés en amont de la chronologie Old Man Logan (les fameux "Wastelanders"). Pour la Maison des Idées, ce genre de vedettes populaires, ou de contributeurs externes empruntés à d'autres disciplines artistiques, participe généralement à donner un peu de visibilité à la production locale. 

Pensez à Kevin Smith, Taboo ou Patton Oswalt : de bons gros nerds à leurs heures perdues lancés sur une autre trajectoire que l'écriture de bande-dessinée, mais heureux de donner la patte lorsqu'on les invite pour exorciser cette passion des héros costumés. DeKnight venait tout juste de s'installer. Les deux premiers numéros de Wastelanders avaient toutefois bel et bien l'air d'une initiative capable de se poursuivre dans le temps, et on imaginait assez facilement Marvel proposer d'autres boulots au gugus de Pacific Rim 2. Sa petite histoire dans Wolverine : BWB était même plutôt sympatoche, comme quoi, le ridicule n'a rien d'une fatalité. La collaboration entre l'éditeur et le cinéaste risque cependant de ne pas aller plus loin - "ouais bah tant pis, m'en tape" attendez, 'partez pas tout de suite - puisque DeKnight a fini par avoir eu vent de l'affaire Akira Yoshida, un recoin sombre ou anormalement rigolo de la carrière de l'éditeur en chef des éditions Marvel, C.B. Cebulski. Et le copain s'en est retrouvé quelque peu courroucé.

Lost in Translation

Si vous aviez une vie intéressante il y a quatre ans, le scandale vous a peut-être échappé. Rattrapons le temps perdu : dans les derniers mois de l'année 2017, les têtes pensantes de Marvel Entertainment poussaient l'éditeur en chef Axel Alonso vers la porte, pour nommer à sa place un certain Chester Bror (C.B.) Cebulski, ancien vice président du développement international à Shanghai. Le bonhomme, d'origine polonaise, venait de fêter ses vingt ans de carrière au sein de l'industrie des comics. Suite à l'annonce publique de ce passage de flambeau, David Brothers, un autre vétéran basé chez Image Comics, avait proposé à la presse d'interroger le nouveau capitaine des éditions Marvel à propos d'un certain Akira Yoshida, scénariste de plusieurs séries de super-héros publiées entre 2004 et 2006. 
 
Les productions de cet auteur, mystérieusement disparu au milieu de la décennie, avaient toutes un penchant commun pour les influences orientales : Wolverine : Souleater suivait  Logan lors d'un de ses nombreux périples au Japon. Elektra : The Hand s'intéressait à la tueuse en rouge au sein du fameux clan ninja de La MainKitty Pryde : Shadow & Flame suivait une aventure de Shadowcat sur les côtes japonaises, bardées de dragons et d'assassins en tous genres. En dehors des murs de Marvel, Yoshida signera même Conan : The Demons of Khitai pour Dark Horse, une mini-série dans laquelle le héros de Robert E. Howard faisait la rencontre de samouraïs et de monstres du folklore nippon. Vraisemblablement, un natif ou un descendant du lointain archipel fana' de bande-dessinée et cherchant à restituer une passion de patriote sur un secteur plus naturellement tourné vers d'autres imaginaires. Non ?
 
 
Pas vraiment. A l'ombre de ce bel exemple de métissage réussi entre deux cultures de l'art séquentiel, le nom d'Akira Yoshida est hélas une fiction. Fascination morbide d'un occidental pour la bande-dessinée asiatique ou simple tentative de coup de pouce à un début de carrière en manque d'opportunités, ce patronyme passe-partout est une invention de C.B. Cebulski, un simple nom de plume à contextualiser. Lors de ses premiers pas dans l'industrie de la bande-dessinée, Chester Bror ne commence pas par le comics, mais bien par le manga, au sein de la maison d'édition Central Park Media. Il occupera pendant quelques années un poste d'éditeur en charge de plusieurs projets d'importations, parmi lesquels des séries telles que Slayer, Plastic Little ou Dark Angel. Cette première expertise sur le terrain de la BD nippone lui ouvre ensuite les portes du Manga-Verse de Marvel. Bilingue en Japonais, le bonhomme excelle dans les prises de contact et la mise en relation d'artistes venus du manga vers les imaginaires occidentaux. Il supervisera notamment l'excellente mini-série Wolverine : Snikt de Tsutomu Nihei, un pont entre deux imaginaires entré dans l'histoire comme un exemple d'échange culturel réussi entre deux culturelles séquentielles sur les deux bords de l'Océan Pacifique.
 
Problème, cette fièvre de l'orient finit par gagner l'ambition de scénariste de Chester, qui s'invente vite un double venu du Soleil Levant pour proposer différents scénarios à plusieurs maisons d'édition. Dark Horse est la première entreprise à lui confier du travail, avec Conan. Un éditeur anonyme de la Maison des Idées (vraisemblablement Mackenzie Cadenhead, responsable de la plupart des productions Yoshida chez Marvel à cette période), impressionné par l'effort de métissage proposé par ce nouvel entrant, lui offre du travail, sans connaître l'identité de ce mystérieux scénariste prometteur. A l'époque, la maison d'édition interdit à ses éditeurs de participer au tissu créatif des différents projets en cours de publication. Si Chester avait dû renoncer à son nom de plume, il aurait été obligé d'abandonner sa carrière d'auteur par la même occasion. Cebulski se retrouve donc piégé par contrat, et refuse de quitter son emploi d'éditeur chez Marvel pour assumer ses ambitions de scénariste. Le brave Nick Lowe travaillera même sur quelques projets avec le fameux Yoshida - jusqu'à devenir le bras droit de Chester quelques années plus loin. Allez comprendre. Il y a des amitiés qui démarrent n'importe comment.
 
 
Au-delà du facteur contractuel, il est facile d'imaginer pourquoi Cebulski a refusé de renoncer à l'identité Akira Yoshida, avatar suffisamment exotique pour lui ouvrir les portes d'une vocation d'écrivain. A cette époque, Marvel tentait justement d'intégrer de nouvelles voix, venues d'autres disciplines ou d'autres horizons, pour moderniser le catalogue. L'arrivée providentielle d'un auteur japonais, passionné de super-héros et doué d'une connaissance encyclopédique des figures clés de l'entreprise, devait à l'époque passer pour une aubaine du point de vue de Mackenzie Cadenhead, premier à se faire avoir. Chester aurait pu inventer un autre personnage, trouver un autre nom de plume, se fabriquer un avatar caucasien plus facile à assumer ensuite, mais il aurait alors dû renoncer à son propre critère de différenciation : de gré ou de force, Akira Yoshida était l'un des rares auteurs japonais sur le marché à ce moment là. 
 
Cet aspect particulier lui permettait de faire valider ses projets plus facilement, en se contentant d'injecter suffisamment de ninjas stéréotypés pour rester pertinent aux yeux du lectorat occidental. Le filou ira même jusqu'à inventer une biographie fictive à son homologue, en affirmant lors de différentes entrevues accordées à la presse (à distance, depuis son rôle d'Akira) être bel et bien né au Japon, tombé amoureux des super-héros dans son enfance par le biais de son paternel, un homme d'affaires oscillant entre orient et occident à intervalles réguliers. 
 
Lorsque quelques professionnels de l'industrie commenceront à flairer l'entourloupe, Cebulski expliquera avoir rencontré Yoshida, au bureau, en convention, un peu partout. En définitive, Chester finit par signer un contrat qui lui permet de continuer à écrire sans renoncer à sa position d'éditeur, et le mystérieux scénariste japonais disparaîtra dans la foulée. Suivront quelques années de négation risible, où plusieurs journalistes interrogeront le bonhomme, incapable de quitter son narratif d'usage. L'éditeur Mike Marts devra même couvrir son copain Cebulski, à coups de "j'ai déjeuné avec Yoshida, promis les frères il existe, j'vous jure, promis il est pas Polonais." Dans l'industrie, un secret de polichinelle, mais relativement restreint à l'heure où le web ne s'exprimait pas avec la même magnitude.
 

 
Après avoir pris la place d'Axel Alonso à la tête du département comics de la Maison des Idées, Cebulski finira par reconnaître l'entourloupe, dans une séquence d'excuses publiques relativement timides. Quelques voix tenteront de s'élever contre cette méthodologie absurde d'appropriation culturelle, parmi lesquels le critique et spécialiste de la bande-dessinée Kelly Kanayama. Celui-ci expliquera que les histoires du scénariste Akira Yoshida présentaient un regard stéréotypé sur la culture japonaise, perdue entre ses ninjas, ses samouraïs et ses yakuzas de synthèse. D'autres évoqueront un cas flagrant de "yellowface", équivalent asiatique du "blackface" appliqué aux auteurs de BDs. Marvel réagira mollement à ces accusations, en estimant que Chester était l'homme de la situation pour redresser le navire au sortir de la gestion éditoriale d'Axel Alonso. L'élan de nouveaux projets enclenché par cet éditeur en chef intronisé officiellement put ensuite prendre le large, en mettant sous le tapis le pauvre Akira Yoshida, condamné à devenir un gag sur les rééditions futures de mini-séries dispensables dans l'avenir de la Maison des Idées.  
 
Cette affaire relativement discrète finit toutefois par arriver aux oreilles de Steven DeKnight, qui décidera de son côté de couper les ponts avec Marvel tant que C.B. Cebulski serait maintenu dans ses fonctions. Le réalisateur signait récemment une série de communiqués sur les réseaux sociaux, en affirmant n'avoir jamais entendu parler de cette histoire, et en maintenant son refus de travailler à nouveau avec l'entreprise tant que le bonhomme serait maintenu à son poste actuel. On saluera l'initiative, même si elle nous rappelle que les plus sonores sont hélas ceux qui n'ont rien à perdre à se brouiller avec un groupe totalitaire sur un marché en forme de gigantesque oligopole commerciale. Et tout ça n'excuse pas Pacific Rim 2
 
 
Sur un plan plus réaliste, le levier imposé par Steven DeKnight ne devrait pas avoir de conséquences concrètes sur la carrière de Chester, soldat fidèle et volontaire de Marvel prompt à appliquer les directives venues d'en haut : accroissement de la quantité de numéros publiés, accroissement des couvertures variantes, accroissement des événements annuels, en résumé, accroissement de la courbe de croissance par tous les moyens possibles sur le marché capricieux du single issue. Docile, et relativement cohérent dans ses choix de publication, l'homme représente une extension de la pensée productiviste de Disney. Le groupe a préféré enfouir sa tête dans le sable en attendant de voir si la tempête allait passer. Et tout le monde s'est étonnamment fait à l'idée de cette curieuse double-vie dans le parcours de Cebulski, sans réclamer plus que de simples excuses à mot couvert.
 
Si le public semble avoir tourné un peu vite la page Akira Yoshida, son exemple demeure toutefois intéressant à plusieurs niveaux : à la fois cruellement éloquent quant aux tentatives manquées de métissage entre deux galaxies de l'art séquentiel, et à la fois symptomatique du nouveau cool incarné par les artistes japonais à une époque où le comics devait faire face à l'afflux de nouvelles idées venues de l'autre rive. Mettons que la conversation a un intérêt, et que le bilan de quatre ans de C.B. Cebulski au poste d'éditeur en chef ne lui accorde pas un passe-droit pour ces fameuses "erreurs de jeunesse" qui servent généralement de bouclier aux boiteux d'une industrie en quête de renouvellement. Comme on dit dans ton pays natal, Chester, gambare, koun o aibo (ce qui veut peut-être dire "bonne chance frérot", il nous corrigera dans le cas contraire). Et kampai à Steven, en attendant de nouvelles histoires de Wolverine et de son copain ptérosaure. 
 
Corentin
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