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These Savage Shores : poésie et brutalité d'un chef d'oeuvre parmi les grands

These Savage Shores : poésie et brutalité d'un chef d'oeuvre parmi les grands

ReviewIndé
On a aimé• Un récit séduisant, riche et envoûtant
• Les planches incroyables de Sumit Kumar
• Et ces couleurs, doux Jésus
• Le voyage, l'imaginaire, les différents messages
• Matez moi ces dorures sur la couverture
On a moins aimé• Pourquoi ne pas l'avoir fait en grand format ?
Notre note

En l'espace de quelques années, le paysage de l'offre indépendante dans l'industrie des comics a bien changé. Contre un Image Comics semblant régner en maître au début des années 2010 (quoique Dark Horse n'ait jamais eu à rougir de ses propositions), les éditeurs se sont multipliés. Dans la seconde moitié de la décennie, beaucoup auront tenté l'aventure : Aftershock Comics, Ahoy Comics, TKO Studios, AWA ou encore Bad Idea récemment, ou encore, Vault Comics, lancé en 2016. 

Relativement discret par son volume de production, l'éditeur a souvent été salué pour la qualité de ses séries, tirant largement sur un imaginaire de science-fiction, de fantasy ou d'horreur. C'est cette semaine qu'arrive leur premier titre en VF, fruit d'une nouvelle collaboration avec HiComics, These Savage Shores. La structure francophone, remarquée pour ses choix intéressants dans l'indépendant (The Few, Maestros, Invisible Republic ou Bitter Root) risque bien de frapper un grand coup avec un titre tout bonnement splendide, à la croisée des genres, tant dans la narration que la construction ou le style artistique.

Bienvenue au XVIIIe siècle. Alors que l'Angleterre étend son empire sur les Indes et cherche à consolider ses routes commerciales dans ces territoires éloignés, un vampire en fuite, pourchassé et reconnu par ses pairs britanniques, prend le large pour se refaire une vie loin de la civilisation britannique. Arrivé à bon port, et décidé à se faire une santé, il ne se doute pas qu'en ces lieux se cachent des créatures bien plus sauvages que lui - et l'apprendra à ses dépens. En un numéro, These Savage Shores livre une introduction poignante, qui donne le ton tout de suite : Ram V n'est pas là pour dépiauter les écrevisses, et s'engage dans un récit qui va au bout de ses idées.


Choc des civilisations, critique virulente du colonialisme (auteur anglais originaire de l'Inde, connaît très bien le sujet) et des guerres du commerce, récit de vengeance, de chasse et d'apprentissage, mythe amoureux, conte horrifique : These Savage Shores brasse à foison ses thématiques et ses influences, pour un résultat plus riche que jamais. Loin de vouloir se placer du point de vue du vampire, le titre multiplie les approches - de façon épistolaire - pour une histoire qui se déroule sur plusieurs mois. Une fenêtre temporelle grand format qui tend d'ailleurs à le faire se démarquer des comics plus conventionnels, généralement habitués à une narration comprimée. Les cinq numéros sont denses, forts d'un ensemble vivant, qui permet à l'équipe créative de faire le tour des sujets évoqués.

L'invitation au voyage passe par la convocation d'imaginaires variés - dont un bestiaire d'apparence hindou, forcément original dans les parutions que l'on croise dans les comics - c'est par l'incroyable travail de Sumit Kumar que These Savage Shores nous fait, littéralement, traverser les océans. Des rues lugubres et humides de Londres aux côtes de Malabar, l'artiste nous propose des planches resplendissantes, avec un dessin au trait précis, des cases détaillées, et des pages aux allures de tableaux. Le découpage est lui aussi d'une maîtrise exemplaire, avec un dessinateur qui s'amuse aussi à expérimenter avec les possibilités qu'offrent, au hasard, le gaufrier à neuf cases. Le lecteur est emmené, parfois contre son gré, à changer son ordre de lecture, les plans s'enchaînent avec une rigueur cinématographique qui force le respect. Avec les couleurs de Vittorio Astone, These Savage Shores est diablement envoûtant.


On n'oserait d'ailleurs pas forcément qualifier l'ouvrage de comics à proprement parler/ L'ensemble trahit ses influences européennes, parant These Savage Shores d'une aura de BD franco-belge qui aurait tendance à l'élever, pour peu qu'on choisisse de catégoriser la bande dessinée en fonction de ses origines. Loin s'en faut : dans ces influences, ce ressenti, le travail de Kumar transporte, sur un plan quasi-universel pour peu que le lecteur accroche à l'idéal exotique du voyage et de l'océan. C'est à se demander, d'ailleurs, pourquoi HiComics n'a pas vu plus grand, avec un véritable format franco-belge capable de rendre justice à la beauté de ces planches... L'épopée aquatique ou terrestre dans des paysages orientaux évoquera les grands romans d'aventure à la R.L. Stevenson ou Jules Verne, quand l'imaginaire invoqué ira chercher du côté d'un Brahm Stoker - avec un goût pour l'épouvante savamment orchestré. En jouant sur les ombres et les couleurs, l'humain disparaît rapidement au profit du monstre, le lecteur se surprend à être lui aussi effrayé par ce que les visions des personnages principaux. 

Une certaine poésie se dégage de ces dessins, de cette aventure, qui prend appui sur celui qui est en vérité le héros de l'histoire - vous le reconnaîtrez rapidement. En se rapportant à des mythes anciens, Ram V discute aussi théologie, s'interroge sur le monstre comme figure littéraire, anime un dialogue des folklores européens et indiens, sublimé et apposé de façon littérale dans la conclusion de de l'ouvrge, stupéfiante de beauté et de brutalité. Ces derniers instants profitent malgré tout d'une accalmie pour évoquer la poésie qui berce le bouquin jusque dans ses premiers instants.


La richesse d'un titre comme These Savage Shores fera que chacun y trouvera certainement un angle de lecture individuel, un axe susceptible de lui parler. Ici, au-delà même de la critique du contexte historique, c'est le voyage, littéral et à travers l'imagination, qui retient notre attention. L'épopée mêle ésotérisme et sauvagerie (sans jeu de mots) d'un mythe qui n'en finira jamais de séduire, pour un résultat tout à fait séduisant. En cinq numéros, le titre accomplit ce que bien d'autres mini-séries n'arrivent qu'à effleurer. Ram V nous persuadait déjà de son talent et de son avenir dans l'industrie avec Paradiso (un titre de science-fiction encore inédit en France, débordant lui aussi d'idées), et l'on a hâte de suivre les prochains travaux en indépendant des deux compères, qui se sont pour l'instant fait une petite place chez DC

On ne le redira pas deux fois : These Savage Shores est à n'en pas douter l'un des titres indé' de l'année pour l'édition de comics française. Visuellement magnifique, riche dans sa narration, dans son propos, convoquant un imaginaire séduisant, le récit a tout pour séduire - avec, cerise sur le gâteau, quelques dorures du plus bel effet sur la couverture. Un indispensable pour tout amateur d'art séquentiel, qui montre ce que le comicbook a de plus beau et de plus divers à offrir quand l'équipe créative derrière a de l'or entre les mains.

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Arno Kikoo
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