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Parker L'intégrale : Derniers souvenirs de Darwyn Cooke

Parker L'intégrale : Derniers souvenirs de Darwyn Cooke

ReviewIndé
On a aimé• Le style Darwyn Cooke à son meilleur
• Une série de polars durs et sans concessions
• L'atmosphère d'une ère perdue
• Une lettre d'amour de fan
On a moins aimé• Un format un peu petit pour de si belles planches
Notre note

Dans la bibliographie revue et corrigée de Darwyn Cooke, la tétralogie Parker représente l'aboutissement d'un style, d'une carrière, d'une obsession anachronique. Il y a quatre ans, l'artiste canadien succombait à un cancer particulièrement agressif à seulement cinquante-trois ans, laissant dans son sillage une série d'oeuvres mémorables. The New Frontier, Before Watchmen : Minutemen, Catwoman ou Batman : Ego s'empilent sur les étals de libraires comme ces albums de vedettes du rock parties trop tôt dans les rayonnages de discaires spécialistes. Pour son style de dessin, sa capacité à décaler une époque perdue dans le présent, celle du cinéma d'autrefois, des films noirs aux aventures d'Audrey Hepburn, Clark Gable ou Burt Lancaster, mais aussi pour la majesté d'une bibliographie où rien ou presque n'est à jeter, Darwyn Cooke s'était déjà offert une place dans les manuels d'histoire de la bande-dessinée américaine avant même d'attaquer la série des Parker chez IDW Publishing.

Ce projet représente pourtant une quintessence et un caprice pour le dessinateur. D'une part, parce que ce travail a accompagné les dernières années de sa vie, d'autre part parce que ces bouquins couvrent une bonne partie de ses obsessions personnelles, mais surtout, parce que Parker est l'une des rares séries de long-terme de la bibliographie Cooke. Une sorte d'accident testamentaire, qui représente à la fois tout ce qu'on a pu aimer chez ce bonhomme à grande gueule, quoi qu'il n'ait pas exactement conduit l'intrigue lui-même. Avant d'être une série de romans graphiques, les aventures de Parker étaient, effectivement, des ouvrages en prose réalisés par un certain Richard Stark, ou, dans la vie de tous les jours, Donald Westlake.
 

 
Né en 1933, Westlake était un spécialiste de ce que les exégèses du roman policier appellent la "caper fiction", un sous-genre du feuilleton noir qui s'attache à suivre les truands plutôt que la police. Les vingt-quatre romans Parker développent différentes intrigues sur le monde criminel des années 1960, depuis les bookmakers corrompus jusqu'au fonctionnement institutionnel de l'entreprise mafieuse, la réalité des braquages de terrain, les règlements de compte, en résumé, une cartographie détaillée et documentée de la sphère du crime vue par les yeux d'un protagoniste froid, cruel, et résolument antipathique, Parker. Truand de haut vol avec peu de conversation, ce héros enchaîne de romans en romans les contrats de banditisme à usage unique. Régulièrement trahi, rarement mis en défaut, Parker triomphe des filouteries de ses ex collaborateurs en tuant, tuant, et tuant. Sans attaches, sans amour, le héros est une ordure glaciale dans la tradition du film noir, et l'un des personnages préférés de Darwyn Cooke, amateur de feuilletons policiers depuis son plus jeune âge.
 
C'est Cooke qui écrira à un Westlake très âge pour lui proposer d'adapter ses romans en bande-dessinée, et devra insister ou persuader l'écrivain du bienfondé de cette démarche de récupération. Plus tard dans sa vie, le scénariste s'en amusera, expliquant que si un fanboy de trente ans de moins que lui lui avait écrit pour lui proposer d'adapter The New Frontier en motion comics, il l'aurait certainement envoyé bouler. Coup de chance : Donald Westlake finira par accepter, et l'un et l'autre n'auront de cesse de correspondre pour fomenter ensemble le premier volume de la tétralogie, The Hunter. Le hasard veut que l'écrivain décèdera un an avant la sortie de l'ouvrage, laissant un Cooke orphelin aux manettes des tomes suivants. Peu à peu, l'artiste parviendra à s'émanciper des rigidités liés à ce travail d'adaptation, pour proposer des formes plus variées, plus ludiques, mais toujours portées par ce même amour de fan et cette exigence fascinante de dessinateur magistral.
 

 
Les différents volumes de Parker suivent des schémas inspirés par la fiction policière de rigueur : peu de policiers, des braqueurs qui se connaissent, se côtoient, et se trahissent. En reflet du caractère du héros et de cette ère perdue du cinéma particulièrement masculin (à outrance), les femmes ont une importance toute relative, les cadavres s'empilent et le personnage principal ne sourit pas. Chaque histoire est portée par une teinte monochromatique, pour appuyer le travail du dessin et de l'encrage, la confection d'une ambiance rétro' et le talent de conteur de celui qui était, au départ, un artiste de storyboard accompli. Visitez les décors de cette Amérique de cinéma, l'urbanisme splendide de Miami et New York, les villes côtières figées en cellulose séquentielle, des scènes de gare où une silhouette en imperméable dissimule valise, matraque et revolver en attendant un rendez-vous, tout un univers graphique saisissant et impeccable dans lequel Cooke se sera investi pendant des années, alliant recherches, références et inventions. 
 
Paradoxalement, si l'artiste s'est fait connaître du grand public pour son travail sur les super-héros, il ne serait pas incorrect de penser que toute sa vie s'est dirigée vers un projet de long-terme comme Parker : en cherchant à recomposer l'atmosphère de l'Amérique de Kennedy dans The New Frontier, à instiller ce monde sous-terrain macabre et peuplé de balles perdues dans Selina's Big Score, un brouillon de Parker articulé autour de la femme-chat, en parvenant à arracher une série The Spirit à DC Comics pour catalyser son obsession de Will Eisner. Parker répond à la quête permanente de Darwyn Cooke pour ce retour aux feuilletons policier, aux films de son enfance (voire encore un peu plus tôt), à ces ordures en imper', en complet cravate, à ces silhouettes de top modèles sixties en décalage avec les proportions de corps féminins généralement attendues dans les BDs de super-héros. Plusieurs fois, Cooke aura aussi évoqué ses angoisses quant au fait de "repasser" par-dessus Westlake, en ajoutant sa signature verbale (des "fucks" ou "fucking fuck" en VO, habituels dans la bouche de ce génial charretier, mais impensables dans des romans publiés à une époque où la censure était omniprésente). Sur la ligne d'arrivée, les romans graphiques compilés dans l'édition intégrale de Dargaud évoquent sa propre technique d'écriture, bien au-delà d'un objet-adaptation cadenassé et impersonnel. 
 

 
Les aventures de Parker ont aussi le défaut d'être très entières, très authentiques aux romans et à l'énergie de cette époque lointaine, comme désaccordées par rapport au rythme ou aux tonalités de certains polars plus modernes. Elles s'adressent donc avant tout aux amateurs de ce style précis, de cette fiction noire et de ce vieux cinéma précis, sans concession à la fin heureuse prônée par Hollywood ou à l'embrassade romantique de jeunes premiers à quelques secondes du générique. Elles s'adressent aussi aux amateurs de beaux dessins : si Cooke n'a pas cherché à réinventer la roue avec cette saga, il se sera bien plus appliqué sur Selina's Big Score ou certains autres moments de sa bibliographie - soit parce que les délais n'étaient pas les mêmes, soit parce qu'IDW Publishing lui aura foutu une certaine paix en échange de ventes très correctes. Là-dessus, des amateurs de dessin ou de mise en scène en parleraient mieux, quoi qu'on pourrait aussi choisir la facilité et compter les Eisner Awards empilés sur ces quatre volumes (au nombre de sept, jusqu'au lettrage, là-encore très travaillé).
 
Parker est l'aboutissement de toute l'oeuvre d'un grand obsédé. Un fou amoureux de ces fictions des années 1960, d'un génie du crayon qui inspire encore les contemporains de la BD aux Etats-Unis, qui se sera basé sur une série de romans maître-étalons dans le répertoire de la "caper fiction" pour ceux qui aiment ces héros que l'on déteste, ces salopards calculateurs et morbides qui renversent les obstacles à coups de flingues ou de poings américains. Peut-être l'une des plus belles oeuvres de Cooke et, paradoxalement, l'une des moins connues de ce côté de l'Atlantique dans les ores d'un lectorat trop habitué à se cantonner aux super-héros sans aller gratter les raretés de scénaristes ou d'artistes autrement plus capables sur des genres variés. Seul reproche : une édition dans un plus grand format aurait sans doute permis de mieux apprécier le travail du dessinateur - encore que l'épaisseur du volume aurait peut-être posé problème aux fidèles planches de bois qui sous-tendent les collections de passionnés amateurs de rayonnages alphabétiques.
 

 
L'intégrale de Parker est peut-être le meilleur cadeau à faire aux fans de Darwyn Cooke quelques années après sa mort. Le hasard veut que l'un et l'autre des deux auteurs n'ait pas survécu à cette entreprise d'adaptation. Pourtant, quelques années avant sa mort, l'artiste expliquait qu'il verrait bien Parker devenir un compagnon de route fidèle pour la deuxième moitié de sa carrière si la maladie ne l'avait pas emporté - peut-être pas à flux tendu, mais de temps à autres, un volume pour compléter son obsession, ou assouvir le rêve de gosse qui lui a été mis entre les mains. Les séries sorties et publiées par IDW et compilées ici chez Dargaud restent donc comme la dernière preuve de passion dans la vie de Darwyn Cooke, le dernier projet d'un géant, immensément culte pour toute une génération de lecteurs passés entre les gouttes du dessin de comics conventionnel pour recherche des faiseurs de miracle dans son genre. L'ère moderne a même quelques descendants viables : une fois cette intégrale terminée, il restera à ces mêmes fans des oeuvres comme November, pour faire leur deuil.

Corentin
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