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Daredevil - L'Homme Sans Peur : trouille du changement et beaux dessins

Daredevil - L'Homme Sans Peur : trouille du changement et beaux dessins

ReviewPanini
On a aimé• Une poignée d'artistes talentueux
• La symbolique de la peur, bien trouvée
• Le jeu sur les costumes
On a moins aimé• Marvel, emballé, pesé
• Manque de place pour se développer
• Un goût d'inachevé, avec un gros ventre mou
Notre note

Début d'année dernière. Après un long volume, le scénariste Charles Soule passe la main sur le personnage de Daredevil, en honorant une tradition séculaire - briser le héros, avant de le refiler à l'auteur suivant sans lui laisser de manuel pour recoller les morceaux. A l'époque du passage d'Andy Diggle sur l'Homme sans Peur, l'énigme bourrue de Shadowland avait trouvé une conclusion satisfaisante dans la mini-série Reborn, pour laisser Murdock respirer, se poser les bonnes questions, revenir à l'essentiel de sa croisade. En résumé, rebondir, et passer la main à un autre volume pour le sempiternel relaunch en dépit des redondances de fond.
 
Beaucoup de scénaristes se seront amusés à jouer avec l'héritage de Frank Miller sur Daredevil - celui qui aura imposé l'idée d'un héros qui n'évolue ou n'avance que face à une difficulté acharnée. Incapable de vivre sans drame ou traumatisme, Matt Murdock se sera imposé dans l'inconscient des comics comme une sorte de punching ball géant pour les auteurs qui auront su le manier, avec talent, ce qui aura pu se transformer en automatisme forcé dans certains cas. La fin proposée par Charles Soule rentre dans cette catégorie : qui allait sérieusement croire que Marvel allait abandonner Daredevil et le cloîtrer à un lit d'hôpital quand l'urgence du relaunch frappait, fort, à la porte des recettes mensuelles ?


 
On a donc bricolé un second Reborn en prenant un scénariste talentueux, et plutôt généreux sur les idées, empaqueté le tout dans une mini-série hebdomadaire vite fait bien fait, et envoyé un héros neuf et débarbouillé à Chip Zdarsky pour que la roue continue de tourner. Malgré son aisance de raconteur et l'appui de vrais bons artistes, Jed MacKay se cogne contre les limites de l'éditorial, en livrant deux bons numéros en ouverture et en clôture de l'arc, alourdis par un ventre mou dispensable en plein milieu, qui ne raconte pas grand chose et se contente de répéter ce que Brian Bendis avait dit en de meilleurs mots dans Daredevil : End of Days. En résumé ? On balance tous les personnages de l'entourage de DD pour meubler, quitte à donner dans le contre-sens et dans le placement de produit.
 
L'Homme Sans Peur (Man Without Fear en VO) reprend après le run de Soule quand Matt Murdock a été heurté par un camion pour sauver une vie, se retrouvant désormais brisé, physiquement handicapé et incapable de reprendre sa lutte contre le crime dans le quartier de Hell's Kitchen. MacKay s'attarde sur une donnée intéressante, et presque méta-textuelle : le nom et le surnom du personnage. Au départ, le personnage de Daredevil - "le casse cou", traduit littéralement - avait été conçu par Stan Lee et Bill Everett comme un héros acrobatique, dynamique, toujours en mouvement dans des course-poursuites de haute voltige ou dans des déplacement précis de funambule sur les toits, les parois des buildings, les perches de drapeau ou les branches d'arbres de New York. Parfois, le héros s'adonnait à de véritables prouesses de cirque entre le trapéziste et le roi de l'évasion, et, dans le contexte des publications de l'époque, l'idée d'un "homme sans peur" renvoyait plutôt à cette habileté physique et cette précision empruntée aux athlètes du spectacle vivant, et à voir un aveugle se mouvoir avec une telle précision là où ce handicap aurait plutôt tendance à limiter la perception de l'espace dans la vie réelle.

 

MacKay va emprunter le sobriquet pour le détourner de son usage initial, le tordre aux codes du Daredevil de Miller, Bendis, Nocenti ou Brubaker, en expliquant que ce refus d'avoir peur est la seule cause de toutes ses souffrances. Puisque Matt Murdock ne connaît pas la peur, ne craint pas la douleur et ne tremble pas devant ses adversaires, il est incapable de réaliser que sa croisade l'a parfois emmené trop loin, aux portes de la mort ou à la perte de ses proches - une sorte de fatalité de héros borné mises à bon escient dans les numéros #1 et #5 qui ouvrent et ferment ce récit. L'idée n'est pas mauvaise, et participe d'une lecture plutôt neuve sur ce justicier que l'on a souvent pris pour acquis - Daredevil continue d'être Daredevil parce qu'il n'a pas d'autre choix, mû par son besoin d'agir et le souvenir de son père. Ici, le héros passe plus pour une sorte d'obstiné, d'acharné jusqu'auboutiste qui refoule en permanence sa peur du danger au point que celle-ci se matérialise concrètement au moment de payer l'addition. 
 
Sans être révolutionnaire, l'idée va donner un peu de saveur au bouquin et justifier une introspection intéressante et joliment mise en scène. Le costume jaune, initial, et conçu par Jack Kirby et Bill Everett, revient mordre la cheville de Matt Murdock comme le rappel de ce qu'il était au départ (un casse-cou) dans une forme de monstre squelettique, une petite voix dans un coin de sa tête, un démon perché sur son épaule. A l'inverse, le costume rouge apparaît dans le bouquin comme un être entièrement fait de muscle et de nerfs, à vif, sans protection. Les os apeurés du héros, dissimulés sous une épaisse couche musculaire et surhumaine représentant sa tenue de justicier, pour épouser la tradition du volume Yellow de Jeph Loeb et l'éternelle valse des costumes de Daredevil, tous symboliques, tous importants. De même, le choix de s'attarder sur une petite facette relativement peu utilisée en général sur ce personnage - la peur - rappellerait aussi le travail de Kevin Smith sur Chemin de Croix, où le scénariste s'était penché sur l'angle religieux du héros, pour questionner sa foi et son double rapport au mythe chrétien. De belles trouvailles, qui vont hélas se heurter à un éditorial pesant.


 
Après l'introduction, là où s'attendait à ce que Murdock passe cinq numéros de psychanalyse sur son rapport aux costumes et à la découverte de la trouille et de ses vertus, on comprend assez vite ce qui a été demandé à McKay. Marvel a besoin d'une série Daredevil en continuité, et, si Charles Soule voulait finir sa série avec perte et fracas en créant un sentiment de deuil artificiel (qui n'aura pas duré plus d'un mois), l'éditeur mandate le nouveau scénariste de remettre à neuf le personnage, en se foutant royalement des variables de temps ou de logique. Dans le premier numéro, Foggy explique à Matt que son corps est brisé par toutes ces années de lutte. Quelques chapitres plus loin, le justicier retrouve le chemin de la salle et se prépare à rempiler pour distribuer de gros bourre-pifs, en dépit du misérabilisme général, puisque tout ça est surtout une question de volonté.
 
Les numéros interstitiels entre le début et la fin sont proprement inutiles, on se contente de s’apitoyer sur le sort de Murdock en plaçant autant de personnages que possible. Les Defenders sont au rendez-vous - et en l'occurrence, il s'agit bien de l'équipe mise en avant par les séries Netflix, avec les costumes assortis, pendant que l'artiste Stefano Landini s'amuse à coller la gueule d'Elden Henson à Foggy, quitte à ce que la personne n'ait pas le même physique entre les numéros #1 et #2 - le Kingpin et Ben Urich sont là eux-aussi, pendant qu'on se demande ce que MacKay essaye de nous raconter avec cette galerie de personnages-fonction dont le rôle sera surtout de motiver Murdock à faire ses séances de rééducation. Le volume manque d'unité et de direction, et se contente de distribuer la parole à des têtes connues de l'entourage de Daredevil, pour que, au final, la figure du père disparu soit le dernier motivateur utilisé, comme à chaque fois. La fin elle-même répond en partie à la problématique du premier numéro, tandis que le surnom de "l'homme sans peur" est rabâché au fil des numéros, et qu'une écriture lourde insiste un peu trop fort sur les bonnes idées du début. En définitive, on pourrait sauter le coeur du bouquin pour se contenter des deux extrémités. 


 
Cela étant dit, la galerie d'artistes qui défile à chaque segment (Landini, Iban Coello, Paolo Villanelli et Danilo S. Beyruth) permet au bouquin de tenir sur ses jambes en terme de plaisir visuel, avec quelques hommages à la mise en scène de Chris Samnee et Ron Garney ici ou là. L'Homme Sans Peur a la qualité de ses propres défauts : une série commandée et emballée à la va-vite pour pouvoir rebondir sur un Daredevil #1 rapidement, donc des artistes différents à chaque numéro et une variété graphique d'ensemble plutôt agréable, et qui porte bien l'idée de regard mémoriel sur les années passées du héros, avec différents styles et différentes ambiances.

Dans l'ensemble, le titre reste cependant dans la moyenne de ce que propose Marvel pour ce genre de projets "résurrection", avec une surcouche de bonnes idées pour faire passer la pilule, quelques trouvailles visuelles et un rapport à de plus anciens travaux qui justifieront la lecture aux très gros fans de Daredevil. Mais, le procédé opéré à l'éditorial a tout de même quelque chose de honteux : après avoir poussé le run de Soule suffisamment loin pour atteindre un numéro anniversaire, on fabrique un événement illusoire en balançant le héros sous les roues d'un camion. Puis, à tambour battant, on oblige son retour dans une mini hebdomadaire particulièrement elliptique qui passe du lit d'hôpital au retour à la rue, trop vite pour accompagner sa transition ou réellement vivre avec lui toute une vraie remise en question. Là-dessus, pas de surprises : tout ce que Matt Murdock pourrait avoir appris au fil du bouquin n'a pas d'importance, puisque l'arc ne sert qu'à faire table rase avant le prochain relaunch. L'énième jemenfoutisme d'une Maison des Idées paresseuse et perdue dans ses logiques de réinventions permanentes et factices, qui vient amoindrir le run de Charles Soule et ne laisse aucune chance de briller au pauvre Jed MacKay, capable de bien meilleures choses.



A l'image de Daredevil : Reborn, L'Homme Sans Peur n'est pas une mauvaise histoire. Compte tenu des circonstances éditoriale et de la réalité économique de personnages aussi connus ou vendeurs que Matt Murdock, l'équipe créative s'est dépatouillée comme elle a pu pour sortir quelque chose de correct en très peu de temps, et passer la gomme sur un volume de quatre ans achevé sur un faux point de non-retour. Pour les dessins, la thématique des costumes, la peur et les quelques moments de bravoure, on le rangera dans la catégorie des ouvrages sympatoches ou passables de la collection, en comprenant que ce manque de préparation et cette méthodologie jetable et productiviste n'aboutit, de toutes façons, jamais à grand chose de marquant. Dommage, après un numéro d'introduction prometteur par un scénariste talentueux, mais la priorité de Marvel n'est certainement plus du côté de Daredevil ou des Defenders au vu de l'agenda transmédiatique, on comprendrait mieux pourquoi ce type d'histoires ne profite pas de plus de soin, de place ou de temps pour mieux respirer, marquer le coup et laisser un meilleur goût une fois le bouquin reposé. 

Corentin
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