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Sentient de Jeff Lemire et Gabriel H. Walta : douze enfants et une IA sont dans un vaisseau

Sentient de Jeff Lemire et Gabriel H. Walta : douze enfants et une IA sont dans un vaisseau

ReviewIndé
On a aimé• Magnifique à regarder
• Jeff Lemire et l'enfance, encore et toujours
• Des jeux de dialogue bien fichus
• L'intelligence artificielle-mère
On a moins aimé• Beaucoup trop court, malheureusement
Notre note

En fin d'année dernière, une nouvelle société d'édition sortait de terre aux Etats-Unis. Apparue sans bruit et sans grande couverture médiatique (par chez nous), TKO Studios s'est proposée de réinventer, pour partie, le mode de consommation des comics américains - généralement cantonnés à une numérotation chapitrée et mensuelle. Cette façon de publier aura, ces dernières années, considérablement évolué au contact de nouvelles philosophies proposées par les grands noms des comics indépendants, incapables de lutter contre Marvel et DC Comics sur le plan, symbolique, du single issue mensuel. Ces fameux petits fascicules de vingt-quatre pages dont le prix et la disponibilité n'a cessé de croître au fil des ans.

Avec TKO, les choses allaient changer, pour un format de tout-en-un, de coffret de singles ou de romans graphiques en physique ou numérique. Des choix de publication adaptés à leur époque, mais qui auront posé un léger problème aux premiers projets sortis des usines locales : plus de singles, donc moins d'espace médiatique dans le temps avec des séries qui se passent de previews et apparaissent et disparaissent des étals à un rythme fou face à une actualité en mouvement perpétuel. Ce pourquoi il aura été difficile de garder en mémoire que le prolifique Jeff Lemire, entre ses très nombreux projets à droite et à gauche, aura publié cette année un roman graphique en compagnie de l'artiste Gabriel H. Walta. Baptisé Sentient, ce-dernier méritait logiquement un petit coup d'oeil dans la biblio' du fabuleux conteur canadien.
 

 
Situé dans un futur incertain où la Terre n'est presque plus habitable, le volume démarre sur un vaisseau colonisateur envoyé à l'autre bout de l'espace pour renforcer les rangs d'une nouvelle civilisation fondée par le genre humain. Le bouquin laisse planer en sous-texte la menace du désastre écologique actuel, avec lucidité, en insistant sur les erreurs des gouvernants passés et leur refus d'assumer le problème pendant plusieurs générations. Au point que Lemire invente, pour tenir lieu de "méchants" à son histoire, une caste de rebelles séparatistes qui refusent l'idée que la civilisation humaine se prolonge sur la base des mêmes dogmes dans le futur, espérant rompre le lien entre les nouvelles colonies et la pensée terrienne, souillée, impropre, et qui aura conduit au massacre.
 
Le bouquin Sentient démarre sur cette découverte. Une mère séparatiste sera parvenue à se frayer un chemin dans l'équipage du vaisseau Valerie, et assassine froidement l'ensemble des adultes à bord après une scène de briefing qui met en lumière la situation à bord. Attendu qu'il s'agissait d'un vaisseau de colons, tous les membres de cet équipage avaient des enfants, qui se retrouvent à l'abandon et à la dérive dans un cosmos inhospitalier. L'intelligence artificielle de bord, Val, se retrouve seule avec les enfants et va prendre sur elle de les élever après qu'une partie de sa programmation ait été effacée. Le bouquin traite de cette relation d'inter-dépendance : Val a besoin de la main d'oeuvre que représente les petits, seuls humains encore en vie à bord, pour arriver à destination, et eux ont besoin d'une mère. Faute mieux, ils devront se contenter du robot de service.
 

 
Parti d'une bonne idée, le roman graphique manque hélas de place pour développer cette relation mère-enfants atypique. Sentient formule un point de vue intéressant sur la famille et la parentalité, comme la plupart des oeuvres de Lemire, qui évoluent généralement dans ce double rapport de tendresse et de violence dans les premiers pas de ses héros. La famille dysfonctionnelle, recomposée, les premiers traumatismes vécus pendant cette période de la vie, le bouquin s'intègre parfaitement aux codes et à l'écriture de routine du sénariste, monomaniaque et, probablement, père très angoissé. Sentient joue également avec les codes de l'intelligence artificielle en fiction, qui aura fait énormément de chemin depuis 2001, L'Odyssée de l'Espace pour devenir un élément plus rassurant du paysage culturel. L'influence la plus probable serait sans doute le film Her de Spike Jonze, dans la façon dont les cordes vocales de Scarlett Johansson, personnifiées dans une interface de téléphone intelligent ou de système d'assistance à la Alexa, seront devenues une référence du rapport néo-humain entretenu avec ces machines à peine futuristes aujourd'hui. 
 
A noter que l'IA sympatoche du film Moon de Duncan Jones aurait aussi pu servir de modèle, plus limitée mais très expressive et représentée comme l'extension d'une base spatiale, de la même façon que le "corps" de Val est un vaisseau qui n'a pas été pensé pour obéir aux codes de la morphologie humaine.
 

 
Les interactions entre humains et machine fonctionnent à cet effet à merveille, attendu que la plupart des actions effectuées par Val peuvent en fait passer pour de simples prérogatives robotiques (préserver et organiser la vie à bord, nourrir les passagers, activer les protocoles de sécurité) maquillées derrière une personnalité qui "imite" la tendresse d'une mère. Un dialogue particulier met en exergue ce double-sens, lorsque Val, pour se faire obéir de l'une des enfants du l'équipage, va imiter la façon dont sa défunte mère s'adressait à elle lors de leurs disputes. La mise en scène joue cependant un autre rôle, en soulignant davantage l'humanité du programme par des gestes impressionnants de ses "mandibules" de robot, comme les grands bras d'une mère pour protéger ses petits. 
 
Dans la bibliographie de Jeff Lemire, le fait que Sentient passe après Descender aurait sans doute quelque chose d'intéressant à dire sur la façon dont le scénariste comprend le rapport aux machines. Dans un cas, l'histoire s'intéresse à un analogue robotique de Pinocchio, petit cyborg bien trop humain dans un monde d'humains cruels et souvent avares en sentiments, et ici à l'inverse, une intelligence artificielle qui s'improvise mère d'enfants bien réels. A se demander si cette interrogation permanente des machines en remplaçants de l'espèce humaine seraient une autre angoisse à empiler sur l'oeuvre de ce grand inquiet des familles détruites, ou bien si lui-même cherche à imaginer ou comprendre comment son enfant vivra le monde de demain, entouré d'écrans qui parlent, amis ou ennemis potentiels dans un quotidien décalé. Pour l'heure, une fois cette mise en contexte établie, Sentient raconte une petite aventure dans un coin de l'espace entre une bande d'enfants élevés par un vaisseau spatial. Ils vivront une petite aventure, avant que le bouquin ne s'arrête, un peu vite au vu du sujet abordé.
 

 
L'histoire est effectivement assez courte, attestant probablement de la difficulté de Jeff Lemire d'être partout et sur tous les fronts. L'auteur aura probablement manqué de temps ou de place, et livre sur la ligne d'arrivée un ouvrage réussi, mais qui risque de passer pour plus secondaire que certains de ses autres chefs d'oeuvre, plus aboutis dans la durée. Sentient a cependant l'avantage des dessins de Gabriel H. Walta, un artiste hors pair qui marche dans les traces d'une science-fiction moderne, contemporaine, où les bizarreries et la folie des vaisseaux spatiaux d'hier se bousculent contre une envie de réalisme, de pragmatique, qui cherche le compromis entre la fiction d'anticipation et une envie de réel ou de crédible sur la chose spatiale. Val est superbe, comme l'autre vaisseau croisé au fil de l'aventure, comme deux créatures d'acier aux larges abdomens évoquant, peut-être, un ventre maternel. De loin, les formes feraient aussi penser à de gros insectes ou à de petits mammifères galactiques, curieusement assez expressifs dans leur aspect.
 
Des visages superbes, un style peint qui accroche l'oeil et joue sur une palette de couleurs restreinte pour aller vers l'idée d'un ensemble bien ordonné et familier, comme certains films de conquête spatiale récents. Visuellement, Sentient est un excellent volume et participe pour beaucoup de l'attrait du bouquin, souvent violent, et assez bien composé pour participer au sentiment d'isolement vécu par les enfants, ou pour appuyer la dynamique "humaine" de Val au fil de ses quelques chapitres. Une belle réussite de ce point de vue.
 

 
Cela étant dit, Sentient reste au demeurant une très bonne BD par un auteur capable de mieux faire. Freiné par un agenda chargé, ou peut-être, heureux de développer un projet sur une plus courte période, Jeff Lemire signe ici un ajout à sa bibliographie SF agréable à lire et à regarder, mais qui aurait gagné à aller un peu plus loin. Tout de même bon à prendre et un réel ajout à la densité de son oeuvre, l'ouvrage participe d'un effort très général des artistes pour imaginer un futur fait de planètes inhabitables, d'exils spatiaux, d'intelligences artificielles familières et amicales, et poursuit, encore et toujours, le rapport de l'auteur à son thème de prédilection : la famille et le rôle de parent. Reste à voir sous quelle forme Lemire fera encore évoluer son message - une maman humaine qui adopte quatre petits aliens belliqueux et voués à détruire le monde ? Les idées ne manquent pas.

Corentin
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