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November vol. 1 : Splendide labyrinthe entre angoisse et paranoïa

November vol. 1 : Splendide labyrinthe entre angoisse et paranoïa

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On a aimé• Superbes planches, découpages splendides
• Le projet de boîte à mystère et de relecture perpétuelle
• Matt Hollingsworth, en quelques teintes
• Des portraits de femmes variés et authentiques
On a moins aimé• Matt Fraction attendu au tournant sur la suite
• Risque de rebuter les amateurs d'oeuvres plus classiques
Notre note

En pleine ère de renouvellement chez les fortes têtes de la bande-dessinée aux Etats-Unis, Matt Fraction abandonne à son tour les parutions numérotées avec November, une série de romans graphiques illustrés par la talentueuse Française, Elsa Charretier. Assorti aux couleurs du géant Matt Hollingsworth et au lettrage, essentiel, de Kurt Ankeny, le premier volume, The Girl on the Roof, annonce une nouvelle curiosité sinueuse, complexe et étouffante par l'auteur de Sex Criminals, qui abandonne la déconne légère et violacée du Grand Calme pour un environnement de néo-noir urbain en forme de labyrinthe. 

Au sortir du volume, il apparaît essentiel de lire et relire November pour comprendre les pistes d'intrigues distillées dans le découpage anarchique, volontairement embrouillé de cette série de moments de vie racontés dans le désordre. Rien d'anormal quand le bouquin prend pour héroïne (quasi-principale) une accro' aux jeux de réflexion et problèmes de mathématiques, et où le scénario glisse en filigrane des faits une parabole sur les événements enchaînés, les liens invisibles tissés entre différentes inconnues d'une cité inhospitalière, peuplée de visages et d'intersections compliquées, au bord de l'implosion. Le genre de bouquin qui ne se lit pas qu'un seule fois. L'avantage étant que les planches sont toujours superbes, à chaque nouveau passage.
 

 
November démarre sur une rencontre. Celle d'une jeune femme baptisée Deanna, ou Dee, handicapée et ex junkie, approchée par un mystérieux individu en costume cravate qui se présente sous le nom de Mr Mann. Mr Mann a un boulot pour Dee, un boulot lucratif et qui ne demande pas d'effort. Chaque jour, Dee trouvera dans son journal une série d'équations mathématiques, qu'elle devra traduire en chiffres et répéter dans un micro - le scénario laisse entendre qu'il s'agirait de messages codés envoyés à une série d'inconnus dans une finalité floue, mais forcément illicite. Commence le jeu de piste qui tient lieu de méthode à Matt Fraction sur ce nouveau projet, renforcé par le travail de Charretier, où l'on reconnaît un peu du style sombre de David Mazzuchelli sur City of Glass dans la précision des plans, l'obsession des formes récurrentes et l'insert permanent sur les objets au premier plan. D'autres moments évoqueraient aussi certaines toiles d'Edward Hopper, dans cette esthétique de cité brunâtre et hors du temps.
 
A partir de ce premier segment, plusieurs histoires vont intervenir, plusieurs moments vont venir se croiser, laissant quelques indices sur leurs connexions mutuelles. Une jeune femme trouve une arme à feu dans une flaque d'eau en rentrant des courses, et appelle le service des urgences de la police. Plus tard, une opératrice de ce même service assiste à une urgence de niveau maximum, mettant en jeu plusieurs victimes et mobilisant l'ensemble des forces. Un flic moustachu, "12-6", est aperçu çà et là, aux côtés de la jeune inconnue des ruelles puis, à un autre moment de sa vie, aux côtés d'un Mr Mann encore loin de diriger son empire du crime. Passant du passé au présent avec habileté, pour brouiller les pistes, Fraction livre un volume dense et tortueux où le lecteur n'est jamais pris par la main, abandonné dans le labyrinthe en quête de sens et cherchant une porte de sortie symbolique dans les liens les plus évidents. Une chaîne d'action. Un homme mystérieux. Trois femmes, sans lien apparent. 
 
 
 
Dialoguiste efficace, comme à son habitude, le scénariste continue les expériences déjà entamées sur Sex Criminals dans le jeu de l'échange verbal juxtaposé aux silences, souvent lourds, des moments les plus calmes. Dee couvre le segment le plus vivant et le plus angoissant de ce premier volume, détaillant une routine de travail paranoïaque empilée sur un chemin de vie difficile - une obsession pour les strip-teaseuses, des tendances suicidaires et un passé trouble d'où lui viendrait son infirmité. 
 
De son côté, Kowalski, opératrice de la police locale, transporte dans son segment une lassitude et une angoisse déprimée typique du néo-noir, un environnement crasseux et sans issue mêlé de réalités quotidiennes, dépressives, où l'alcool et le tabac seront devenus des éléments de narration standardisés. Dans l'ensemble, le chaos et l'impression d'une cité brûlante, dans le climat glacial d'Halloween, s'installe au fil de la lecture en sur-impression de l'enquête - l'idée d'une ville où l'anonyme est perdu dans une masse grouillante et où les assassins mystères se cachent à chaque coin de rue, et où les marginaux n'ont pas de grands espoirs à formuler. Fraction s'approprie les codes du polar en ajoutant sa science des dialogues et sa narration éclatée, formée avec les années, avec maestria. Chaque lecture apporte de nouvelles couches de compréhension, chaque passage imbrique une pièce dans une autre. Un joli boulot de recomposition. A noter que ce genre d'exercices de style aurait tendance à rebuter les lecteurs habitués à des oeuvres plus accessibles, aussi, à vous de voir si vous adhérez à l'exercice. 
 
 
 
Cela étant, par-delà le puzzle et les codes stylistiques, November se présente avant tout comme un superbe tableau. Bien moins souriant ou enjôleur que dans les pages de The Infinite Loop, Elsa Charretier va ici chercher un style en adéquation parfaite avec le ton du scénario - sombre, paranoïaque, angoissant. En jouant sur la répétition des plans, le contraste entre différents moments de vie enchaînés les uns après les autres (la quiétude d'une cage à pigeons sur un toit contre le chaos d'une embardée au strip-club), la mécanique des symboles de grillage accolé à ceux des plans de métro ou des grilles de sudoku, l'artiste réalise l'un de ses plus beaux travaux avec cette peinture ocre, bleutée ou jaunâtre de l'urbanisme américain. 
 
Optant pour une construction en douze cases ou des alignements de quatre cases pour les dialogues et la montée en tension, et de plus grands espaces dans des pages segmentées en trois cases pour la froideur de la violence et l'omniprésence du danger. Le travail est superbe, dans les visages, silhouettes et paysages, un magnifique ensemble de planches travaillées et réfléchies qui cherche les détails les plus infimes pour faire résonner en commun chacun de ces destins croisés.
 

 
Toujours empreinte de l'influence de Darwyn CookeCharretier prendrait ici des airs d'Eduardo Risso par endroits. On lui retrouve cet amour des ombres portées, qui enveloppent parfois les personnages, ne laissant apparaître que des paires d'yeux blanches, crispées. Les onomatopées se font vite rares, le rythme étant dicté par la progression des dialogues et des moments d'arrêt sur image. L'artiste décompose les expressions de ses héroïnes avec adresse, changeant quelques détails à un même plan pour convier l'impression d'un danger approchant. Les motifs circulaires, le fleuve, la composition des pages et la variation des scènes en scènes, un boulot magnifique s'accordant aux couleurs de Matt Hollingsworth dans des teintes descendues qui laisse à chacune des trois son propre spectre, ses propres tons. Parfois, certains éléments ressortiront plus que d'autres, dans un dialogue entre dessin et couleurs qui souligne certains détails et en occulte d'autres, pour guider l'oeil du lecteur comme une lueur jaillissant au bout d'un corridor.
 
L'encrage de Kurt Ankeny, dans l'idée d'une police d'écriture griffonnée à la main, profite de ces mêmes choix colorimétriques pour occuper l'espace et participer au tableau. Si d'aucuns pourraient être rebutés par ce type de volumes "jeu de piste", November apparaît dans l'ensemble comme un bouquin méritant au moins le coup d'oeil pour le travail de l'équipe artistique, en plus de présenter une évolution de style réelle depuis The Infinite Loop pour Elsa Charretier, superbement débarquée dans le décor du polar noir en maîtrisant d'emblée les codes, l'environnement et la narration. Reste maintenant à suivre les deux prochains volumes pour accumuler les pièces manquantes, et remettre dans l'ordre cette immense équation urbaine, particulièrement retorse.
 
 
 
A la croisée des chemins entre l'enquête méta' et l'hommage à la fiction de genre, November empile de belles inspirations à de superbes intérieurs, dessinant dans le paysage des sorties de la fin d'année une curiosité aux portes de la méta-fiction. S'il est encore trop tôt pour juger de la façon dont Matt Fraction parviendra à emboîter les morceaux de son propre puzzle, le scénariste mélange avec talent différentes individualités au carrefour d'une société brumeuse et paranoïaque, superbement mise en scène par l'artiste Elsa Charretier. Entre les prémices de 100 Bullets, la science des vies brisées dans une ville maudite à la Sin City, le labyrinthe narratif d'un Memento et l'angoisse de la violence instillée dans le quotidien d'un David Fincher, November trouve les bonnes références en ajoutant, par ses perpétuels aller-retours dans le temps, une métaphore sur la femme de la ville face à la dangerosité de l'inconnu de la rue, et par le talent de ses artistes, un cachet indispensable. Et les pigeons sont bien dessinés. Ça se remarque.

Corentin
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