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Brian par Bolland : l'Art de la Couverture : biographie illustrée d'un géant du pinceau

Brian par Bolland : l'Art de la Couverture : biographie illustrée d'un géant du pinceau

ReviewUrban
On a aimé• De magnifiques couvertures du début à la fin
• Brian Bolland se livre, honnêtement et avec humour
• L'envers du décor d'une industrie assez secrète
• Comprendre le génie d'une couverture réussie
On a moins aimé• Malheureusement, un bouquin focalisé sur DC qui ignore la période 2000AD
Notre note

Souvent, par-delà une connaissance mesurée de l'histoire des personnages - voire, parfois, des éditeurs - les lecteurs auraient tendance à ne pas s'intéresser aux artisans et artistes du monde des comics. Un problème qui sévit depuis le début des temps : tout le monde peut citer Stan Lee, Alan Moore ou Jack Kirby et quelques unes de leurs créations les plus emblématiques, mais beaucoup choisissent d'ignorer les coulisses de cette forme d'art qu'est la bande-dessinée. On s'intéresse aux plateaux de cinéma, on se représente assez facilement un studio d'enregistrement ou un vaste espace de travail où le concert des touches de clavier illustre de manière abstraite la fabrication d'un jeu vidéo. 
 
Du côté des comics, sorti de l'image d’Épinal largement usée de l'artiste solitaire derrière sa table à dessin, la chaîne de travail, le processus éditorial, la communication entre les différents étages de la conception - voire le même rôle, souvent essentiel, de certains corps de métier - n'intéressent que rarement le lecteur de bande-dessinée, plus préoccupé par des concepts abstraits dans l'analyse de ce qu'il tient entre les mains. Pourtant, chez quelques collectionneurs assidus, on retrouvera parfois des ouvrages historiques sur la BD ou le super-héros, remplis de noms propres, des oubliés de l'Histoire, éparpillés dans le rayonnage d'une bibliothèque garnie. Mieux représentée aux Etats-Unis qu'en France, cette catégorie d'ouvrages nous arrive peu à peu, à mesure que la lecture de comics s'installe par-delà l'Atlantique comme un élément de curiosité dans le paysage culturel, et au moment, à force de décennies, les obsédés du Batman de l'enfance ont monté leurs propres structures éditoriales après la trentaine.
 
Dans ce registre, Urban Comics aura proposé récemment Brian par Bolland : L'Art de la Couverture, traduction du volume Cover Story : The DC Comics Art of Brian Bolland publié en parallèle de la réimpression de The Killing Joke avec la colorisation originale de John Higgins et la série complète Camelot 3000, où le dessinateur officie sur les planches intérieures. Un triplé de sorties accompagnant l'effervescence publique autour du projet Joker de Todd Phillips et Scott Silver, très largement inspiré par la collaboration d'Alan Moore et de Brian Bolland sur le clown de Gotham City, pour rendre à la postérité un dessinateur britannique parmi les plus doués de sa génération. L'ouvrage se concentre sur son travail d'artiste de couvertures, une discipline à part entière souvent à l'envers de la compréhension conventionnelle du rôle de dessinateur dans une bande-dessinée.

 

Dans Brian par Bolland, illustrateur revient en détails sur sa carrière chez DC Comics, depuis ses premières lectures de jeunesse, sa passion pour les comics de dinosaures, son ascension chez 2000AD et son entrée dans le monde des super-héros, jusqu'au tout début de la décennie actuelle. Le bouquin se présente comme une série de couvertures décortiquées par leur créateur, qui revient sur ses inspirations, ses choix, son procédé créatif à quelques moments et de nombreuses anecdotes sur la façon dont il aura échoué sur tel ou tel projet, découvert les nouvelles mécaniques de dessins avec l'apparition de l'informatique, et, parfois, travaillé à regret sur certaines illustrations. 

Un mélange entre l'artbook et l'autobiographie, forcément elliptique, et un assez gros morceau pour les amoureux du style de Brian Bolland, des personnalités anglaises de l'industrie des comics. Dans cette visite passionnante des coulisses, où le lecteur plus occasionnel découvre l'énorme travail que peut parfois recouvrir la création d'une couverture, l'ensemble de sa carrière, plus rare que d'autres sur les planches intérieures, met en lumière ce corps de métier en marge de l'art séquentiel. L'artiste évoque ses inspirations, les hommages rendus çà et là, la façon dont son procédé de création aura évolué avec l'apparition du logiciel Photoshop d'Adobe et la façon dont les nouvelles techniques auront grandement facilité le travail des dessinateurs, encreurs et coloristes, en lui permettant d'approfondir les possibilités graphiques d'une couverture (avec le collage, l'insert ou plus simplement, les ombres portées ou les effets de flou).


Dans les anecdotes présentées, Bolland souligne le quotidien souvent ingrat de l'artiste de couverture - sa relation à un éditorial castrateur ou mesuré, la façon dont ses idées ont parfois été rejetées et la difficulté de rester en poste sur une série de long-terme. En filigrane, se dessine le portrait d'un dessinateur exigeant, à l'esprit fou et au premier plan de la British Invasion, qui aura toujours préféré travailler avec ses collègues du vieux continent, amoureux de concepts psychédéliques, fans de déconstructions biscornues et réceptifs à son goût pour la méta-textualité. Son rapport aux auteurs est aussi une des clés de compréhension de son style : particulièrement inspiré par le style de Grant Morrison, le bonhomme va compléter l'idée de briser le quatrième mur par des choix de mise en scène, de sous-texte ou de rapport au réel sur Animal Man ou Les Invisibles, dans une relation de travail exemplaire et qui fonctionnera en parfaite adéquation.

Au-delà du texte, Bolland souligne aussi quelques évidences dans ce qu'il ne dit pas : son rapport à la violence, aux personnages féminins, son envie de recoloriser Killing Joke - après s'être émancipé des coloristes dans sa découverte de Photoshop et en affirmant son caractère de solitaire, jamais à l'aise avec l'idée de confier ses planches à un tiers pour les finitions - et son amour des comics du Silver Age, comme un grand enfant nostalgique des aplats de couleurs rétro', des dinosaures de ses vieux fanzines et des bulles de texte sur les couvertures. 


A mesure que se feuillettent les planches, Brian Bolland s'explique, se détaille, sans pudeur. Ses regrets, son manque d'inspiration parfois omniprésent, l'impression d'avoir parfois vu certains de ses projets lui échapper ou d'avoir raté pas mal de ses travaux, un portrait assez riche d'un homme souvent présenté comme un prodige et qui reste, en définitive, assez humble au regard de ses contributions. En mettant de côté la partie autobiographie, le bouquin dresse un portrait plutôt complet de ses travaux : on retrouve son goût pour les visages expressifs, souvent apeurés ou en perpétuel état de danger. 

L'angoisse qui émane de ses planches, cette impression de personnages enfermés dans un environnement anxiogène poussant parfois à la folie, ses regards, ses postures dynamiques, son trait fin et sinueux ne laissant aucune place à l'imprécision viennent se confronter à une série de délires de gosses : les jambes sans fin de sa Wonder Woman et ses héroïnes cosmiques en petite tenue, son regret d'avoir trop sexualisé certaines figures féminines, son amour du monstre, la brutalité de son rapport à une violence punk élucubratoire, ou son propre émerveillement à redécouvrir des couvertures qu'il ne comprend même plus aujourd'hui. Souvent, celles-ci racontent une histoire, d'autres sont des renvois à de précédentes oeuvres d'art.


Un ensemble génial de contradictions dans une oeuvre singulière et superbe à contempler aujourd'hui, qui mélange les super-héros d'un autre temps à l'humour corrosif de 2000AD, sans compromis, parfois grotesque et souvent génial. Beaucoup de gens auront appris à aimer Brian Bolland avec The Killing Joke ou Camelot 3000. Pour ceux-là, ou ceux qui apprécient les jolis dessins, l'ouvrage édité par Urban Comics passe pour un indispensable complément, en rassemblant en un seul endroit énormément de ses travaux, éparpillés jusqu'ici aux quatre coins de DC Comics comme cela est généralement le cas des artistes de couverture. Le seul regret étant que ce volume ne s'intéresse qu'au Brian Bolland de l'après Green Lantern, en passant sous silence les couvertures et planches intérieures de sa période 2000AD, évoquées dans le texte mais sans illustrations.

Cela étant, l'ensemble reste un indispensable évident pour les amoureux du bonhomme : riche en comparaisons, en travaux non-retenus ou en dessins de jeunesse, le portrait dressé dans Brian par Bolland se présente comme une merveilleuse promenade dans la vie d'un illustrateur talentueux, qui aura vécu plusieurs époques des comics en voguant de projets en projets avec la même habileté. En mettant en lumière son procédé créatif, ses idées et ses créations, l'artiste revient avec humour sur l'envers du décor, entre sa rencontre avec Alan Moore, son amitié avec Dave Gibbons, ses propres limites techniques et l'évolution de l'industrie de la bande-dessinée depuis les premiers héros du Bronze Age à l'apparition de Vertigo, une multitude de détails passionnants à dévorer entre deux analyses, honnêtes, de magnifiques compositions.



Brian par Bolland : Tout l'Art de la Couverture rentre dans la catégorie des beaux livres prenant pour sujet l'industrie des comics et le travail d'un dessinateur particulier - une catégorie souvent boudée par le lectorat, qui préfère généralement investir dans la dernière aventure de Batman ou de nouvelles réimpression d'un classique toujours actuel. Aux passionnés, cependant, ou à ceux qui s'intéressent aux réalités de l'industrie et au foisonnement créatif que recouvre la création d'une "simple" couverture, le bouquin est un indispensable à posséder (ou à se faire offrir) pour les fêtes de fin d'année, en sirotant un chocolat chaud dans un bon fauteuil, près d'une épaisse fenêtre sur laquelle s'abattent les pluies glacées de l'automne. Sans rechigner et pour mettre à mal certains fantasmes sur le statut supposément privilégié des auteurs de BD, éplucher de magnifiques travaux ou comprendre, enfin, pourquoi la terminologie de "sous-culture" ne s'applique définitivement pas aux comics d'hier et d'aujourd'hui.

Corentin
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