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Joker : Killer Smile #1 : plongée dans les abysses du sourire terrifiant

Joker : Killer Smile #1 : plongée dans les abysses du sourire terrifiant

ReviewDc Comics
On a aimé• La maestria du duo Lemire/Sorrentino
• Un rapport plus intime à la folie et au chaos
• Eviter le piège d'un Killing Joke 2 ou Mad Love 2
• Les couleurs magnifiques de Jordie Bellaire
• Froid, glacial, cauchemardesque
On a moins aimé• La difficulté de trop en dire en un numéro
Notre note
Au carrefour des projets mettant en scène le Joker ou Harley Quinn, dans l'appel d'air entre la sortie du film de Todd Phillips et de celui de Cathy Yan, la mini-série Killer Smile de Jeff Lemire, Andrea Sorrentino et Jordie Bellaire sort du lot. Conjugaison d'artistes de renom, cette énième plongée dans l'esprit du tueur le plus représentatif de Gotham City marque un nouveau chapitre de l'oeuvre conjointe du scénariste et de son dessinateur fétiche - un pan entier de leurs bibliographies respectives, où, quand l'un et l'autre choisissent de mettre leurs talents en commun, on a tendance à observer des sensibilités ou des qualités différentes de leurs autres travaux. 
 
Beaucoup ont dit de Brian Azzarello que son écriture n'avait pas la même saveur, selon qu'il travaillait avec Eduardo Risso ou Lee Bermejo, deux de ses plus fidèles amis et partenaires de dessin. La même chose pourrait être répétée à propos du duo Lemire/Sorrentino : ensemble, leurs histoires profitent d'un goût particulier, et à travers leurs nombreuses collaborations, on découvre une évolution presque logique dans la façon de raconter, de montrer, et de découvrir un univers en perpétuelle amélioration. Dans le cas de Joker : Killer Smile, c'est l'artiste qui aura proposé à son ami de s'intéresser au clown, pour développer une histoire plus sombre prenant la mentalité d'un criminel comme sujet au fil de leur travail en commun sur Old Man Logan. Comme dans la plupart des cas de ce genre, où le scénariste écrit surtout pour satisfaire le fantasme de son dessinateur, à l'image de Warren Ellis et Jason Howard sur Cemetary Beach, on assiste à un numéro magnifique et superbement mis en scène. Mais, le premier numéro de Joker : Killer Smile ne se limite pas à un simple plaisir esthétique.
 

 
Dans l'asile d'Arkham, un nouveau psychiatre tente de comprendre et de décoder la folie du Joker. A la différence d'Harley Quinn ou des nombreux spécialistes de la psychologie criminelle qui se seront attaqués au cas de ce super-méchant, Ben Arnell est un homme marié et un père de famille. Au contact du Joker, il va découvrir que d'autres ont subi avant lui : l'état mental du clown relève moins de la pathologie que de la cruauté sadique, que le clown n'est pas capable de changer et que, à force de se confronter à des médecins bienveillants tentant de l'aider ou d'aider les autres à travers lui, le salopard aux cheveux verts est devenu une sorte d'experts de ces jeux de manipulation.
 
Le paysage familial de Ben est l'argument principal de ce premier numéro - le scénario de Lemire insiste sur la façon dont le personnage va voir son foyer s'altérer suite à sa rencontre avec le clown, avec son obsession pour la famille dysfonctionnelle, le rapport à un équilibre parental brisé, et le danger de voir l'innocence de l'enfance se fracturer, petit à petit, face à la folie et la noirceur du monde des adultes. L'ensemble du numéro est froid, inquiétant, et profite d'une ambiance réaliste posée par les dessins de Sorrentino. L'asile d'Arkham n'est pas, ici, une vieille bâtisse gothique peuplée de gargouilles, de grands portails et de portes rouillées. L'hôpital est froid, banal, et vue de loin, Gotham City ressemble à une Los Angeles sans dirigeables, montrée de jour et sans l'architecture étouffante des codes ordinaires.
 
Le croisement entre la banalité de ce contexte et l'apparition de la folie, de l'inhabituel, va peu à peu créer un sentiment de malaise ou d'horreur pragmatique dans la vie de ce psychiatre, au demeurant, bien intentionné. Assez peu bavard, le numéro laisse une bonne place aux silences et aux clins d'oeils adressés au lecteur : Jeff Lemire, comme Sorrentino, ont conscience du danger inhérent à reproduire en ne réalisant pas un nouveau Mad Love. Les deux auteurs vont donc choisir de plier l'environnement de Gotham et Arkham à leur imaginaire, plus glacial, comme une scène de théâtre où apparaissent une par une les thématiques de leur oeuvre. La famille, la folie, le rapport à l'enfance (matérialisée par l'apparition d'un bouquin pour enfants), et une solide connaissance du monde des comics. Ce premier numéro évoquerait presque le travail de Stephen King, où l'un et l'autre avaient déjà été piocher pour Gideon Falls. La mise en scène, extraordinaire, de Sorrentino, assortie aux couleurs de Bellaire, reprend quelques idées déjà vues dans ce précédent travail : le halo de couleur autour du personnage principal pendant sa séance de somnambulisme, contrasté par les noirs profonds de son environnement.
 

 
On pourrait d'ailleurs se demander si Jeff Lemire ne rend pas ici un hommage discret aux mécaniques des symboles développées par Alan Moore sur Killing Joke ou Watchmen. Là où le scénariste expliquait ne pas chercher à reproduire le numéro de l'auteur anglais, on trouve, par-ci par là, un même usage de motifs (le ballon, le sourire) et la construction de certaines cases jouant avec les rondeurs. A voir s'il ne s'agit pas d'une simple fausse piste, ou d'une envie d'extrapoler sur les liens entre le Joker et la psychanalyse de Rorschach tout à fait consciemment - on notera par exemple un dialogue d'ouverture où le vilain confronte son psy' à l'idée que toute sa bienveillance ne serait qu'une façade, pour faire carrière en étant "celui qui a guéri le tueur inguérissable".  

Sorrentino s'amuse à déployer sa palette de raconteur d'histoires dans ce premier numéro, avec des cases désordonnées et traduisant le malaise quand le héros se promène la nuit, avec des scènes violentes dessinées dans les onomatopées sonores, et le décalage entre le passé et le présent. Quand il raconte son histoire, le Joker est superbe, souriant, colorié selon la représentation classique du personnage. Au présent, en revanche, le personnage paraît plus humain, strié de rides, presque fragile dans ses expressions. Ce rapport à l'intime passe aussi par les couleurs : en cellule, le clown retrouve ses cheveux noirs, sous-entendant que sa parure "naturelle" serait une teinture, accentuant encore une certaine fragilité du détenu.
 
Dans l'ensemble, le numéro est assez superbe dans la simplicité avec laquelle Lemire et Sorrentino déjouent les attentes du lecteur en évitant toutes les redondances et en ne proposant pas de s'identifier à ce méchant. Loin d'aduler ou de se retrouver fasciné par la Némésis de Batman, le scénariste le rend à sa figure d'entité chaotique au-delà de toute humanité, un portrait qui aura eu tendance à se brouiller à mesure que les lecteurs se seront pris d'affection pour lui. L'auteur se permet même un commentaire sur l’ambiguïté profonde du système psychiatrique, qui voudrait guérir sans rendre aux familles de victimes ceux qu'ils ont perdu : à quoi bon vouloir guérir, comprendre ou vouloir approcher de trop près une créature de ce genre ? Un discours qui se rapproche de celui du Joker d'Azzarello ou à la conclusion de Mad Love, qui comprend la dangerosité de tomber en admiration pour cette imagerie du chaos. Lemire enrichit cette métaphore filé en amenant un peu de sa normalité, de cette figure de père de famille, pour traduire un peu de la paranoïa normal de l'homme de la rue face à ces tueurs de la vraie vie, et le danger inhérent qu'ils représentent dans la société.

Ben Arnell sert de guide à cette lecture, évoluant dans cet environnement inhospitalier comme un héros d'Edgar Allan Poe, seul face à un monde dans lequel il perd peu à peu ses repères de santé mentale - comme une oeuvre surréaliste où un personnage "normal" entrerait sans le vouloir dans l'esprit du clown, quitte à s'y perdre ou s'y enfermer. Là-dessus, on reconnaît la méthode de travail synchronisée des deux auteurs : à chaque étape du dessin, l'idée semble avoir été de matérialiser visuellement la façon dont le Joker agit sur le monde, en fabriquant sa propre folie pour la projeter autour de lui. Les couleurs de Bellaire sont grandioses : on en veut plus, en espérant, encore, être surpris.
 
 
 
En amont du projet Joker : Killer Smile, Jeff Lemire expliquait qu'il ne chercherait pas à embellir l'image du clown, ou à capitaliser sur son rapport à Batman ou à toute autre figure positive dans le monde de DC Comics. Son approche serait plutôt celle d'un Hannibal réaliste : briser l'idée du psychopathe fascinant en l'approchant de trop près à la normalité d'un héros banal, pour rappeler le danger réel qu'il représente par-delà les fantasmes du lecteur et de la pop culture. Avec le surplus familial qui fait sa signature, l'auteur signe ici un excellent premier numéro, richement illustré par son frère-siamois de dessinateur - ensemble, à défaut d'une lecture neuve ou réellement inédite, les deux compères livrent sans doute la déclinaison la plus intéressante du Joker dans l'effervescence actuelle, portée par un film plus magnanime avec le personnage. A lire, en attendant la suite. 

Corentin
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