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Superman Smashes the Klan #1 : et si les comics étaient politiques ?

Superman Smashes the Klan #1 : et si les comics étaient politiques ?

ReviewDc Comics
On a aimé• L'hommage au Superman de l'Âge d'Or
• Mettre de la politique dans des comics pour enfants
• DC Comics ravive un passage glorieux
• L'expérience réelle de Gene Luen Yang
• Joli et bien narré
On a moins aimé• Le manque de densité pour ceux qui seraient déjà convaincus
• L'ajout optionnel du Daily Planet
Notre note

Autour des adaptations de Superman, une anecdote plutôt connue, et adaptée à plusieurs reprises dans différents ouvrages théoriques sur le héros en bleu, place le justicier en opposant direct du Ku Klux Klan en 1946. Au sortir de plusieurs années de comics mis à l'effort pour la promotion des soldats en Europe et dans le Pacifique, Clark Kent en revient, temporairement, à ses origines de héros de la justice sociale - à ses premiers numéros de Jerry Siegel et Joe Shuster, où, loin de se bagarrer avec des aliens loufoques, le personnage s'en prenait aux maris violents, intervenait dans le champ politique et soulevait Adolf Hitler, correspondant à l'idée même d'un surhomme pro-actif et en désaccord avec les illusions du rêve américain.

Dans le répertoire des adaptations de Superman, si d'aucuns se souviennent avec émotion du cartoon des frères Fleischer, les premiers pas du héros en dehors des cases de BD se feront pourtant en radio. Avec un audimat chiffré à plusieurs millions d'auditeurs, dans une Amérique où la télévision est encore loin d'être démocratisée, les ondes radio et les aventures sonores auront accompagné la plupart des héros du pulp pendant et après les années 1930. Mutual Network, station responsable des feuilletons audiophoniques du Shadow ou du Lone Ranger, mise sur Superman dès 1940 pour un sériel dédié. En travaillant main dans la main avec National Comics, c'est sur les ondes que les auditeurs entendront pour la première fois parler de Jimmy Olsen, Perry White ou de la Kryptonite, dans une émission où le comédien Bud Collyer prêtait a voix au héros en bleu. Diffusée jusqu'en 1951, l'adaptation radio de Superman s'inscrira comme un phénomène culturel à son époque, et l'un des projets hors comics les plus longs pour le personnage.
 
En 1946, un activiste du nom de Stetson Kennedy, héritier de la fameuse marque de chapeaux Stetson et descendant d'esclave, contacte la station de radio pour leur proposer un scénario original. Le bonhomme sort tout juste d'une longue période pendant laquelle il aura infiltré le Ku Klux Klan - une organisation qu'il déteste, après avoir assisté, tout jeune, au viol et à l'agression de sa femme de chambre, noire. Kennedy sera retenu par l'histoire des Etats-Unis comme l'un des principaux architectes de la baisse d'influence du KKK après les années 1940, dénonçant les magouilles judiciaires du groupe, et alertant sur leurs codes et pratiques dans le bouquin Southern Exposure. Dans l'idée de donner à sa lutte une dimension plus grand public, il participera à l'émission Superman le temps d'un arc scénaristique baptisé The Klan of the Fiery Kross, dans lequel le justicier se frotte aux activités du Klan. L'émission connaîtra un succès retentissant, et se chargera d'humilier les bizarreries de cette organisation en levant le voile sur leurs pratiques curieuses, grotesques, et affirmant le message de tolérance associé au plus célèbre des super-héros. Un couillon notoire s'est amusé à traiter le sujet en profondeur si ça vous intéresse.
 

 
Après avoir un temps caressé l'idée d'adapter au cinéma cette anecdote symbolique, DC Comics se propose de mettre en images l'arc du Klan of the Fiery Kross, dans un numéro sorti mercredi dernier. Plusieurs éléments auront été modifiés par le scénario de Gene Luen Yang, qui va amener un peu de modernité et un regard rétrospectif sur le passé de Superman dans cette nouvelle version d'une histoire, vieille de plus de soixante-dix ans. Une sortie importante du côté de l'éditeur, quelques jours avant l'arrivée du Watchmen de Damon Lindelof aux Etats-Unis et de sa relecture ethnique du comics d'Alan Moore sur l'histoire du peuple afro-américain, ou encore, pour prendre un ensemble plus général, dans un élan nouveau où la diversité vient enfin taper à la porte des adaptations. 

Superman Smashes the Klan, au-delà la simple adaptation séquentielle d'une histoire poussiéreuse datant des premières années du Kryptonien, vient rappeler à ceux qui en doutaient que la politique ou la lutte contre le fascisme n'ont pas attendu une mode supposée du "politiquement correct" ou des fameux "social justice warriors". Cette versions des faits n'est d'ailleurs pas le seul élément envoyé à cette frange (sonore) du lectorat contemporain. 
 
Dans une Amérique de carte postale, Yang transpose le présupposé original du Klan of the Fiery Cross dans un environnement plus familier pour ce scénariste, responsable, entre autres, du New Super-Man chinois de ces dernières années - une première analyse du décalage culturel du Kryptonien dans un contexte culturel différent. Né de parents immigrés, partis de Taïwan et Hong-Kong, l'auteur est un produit direct de la Seconde Vague de migrants chinois autorisés aux Etats-Unis après 1943. Auparavant, pendant de longue décennies, les Etats-Unis, sous le règne du Chinese Exclusion Act (1882) promulgué par le gouvernement du président Chester Arthur, interdisaient tout bonnement l'entrée du pays à tout être humain parti de l'Empire du Milieu. En s'inspirant de sa propre expérience de jeune enfant dans une nation encore loin d'avoir fait de la place à ces nouveaux arrivants, Superman Smashes the Klan décale donc la perspective originelle, en remplaçant le jeune homme noir du feuilleton de radio par une jeune famille asiatique, qui va à son tour subir les foudres du KKK et le racisme ordinaire des banlieues américaines.
 

 
Le récit s'installe bel et bien en 1946, et suit, d'assez loin, un Superman encore pétri par les codes de l'Âge d'Or. Bienveillant, maladroit, enthousiaste, le personnage découvre pour la première fois la Kryptonite, dans un hommage bienvenu au feuilleton radio responsable de l'invention de cette substance fatale au héros. Après avoir vaincu un super-nazi local (et passablement ridiculisé), le scénario prend ses aises dans cette ambiance passéiste, bon enfant, où le portrait d'une Amérique souriante et ensoleillée se dispute aux tensions raciales de l'époque et aux commentaires du citoyen "lambda" face à l'arrivée, dans le voisinage de Metropolis, d'une famille chinoise, les Lee

Lan-Shin, la petite dernière de la fratrie, va servir d'héroïne à cette aventure en trois numéros - on la baptise Roberta dans ce pays d'adoption, en imitant les mécanismes d'assimilation culturelle du réel, ou de l'intégration au forceps des noms à consonance étrangère aux Etats-Unis. Les interactions, touchantes, entre les différents membres de la famille, de même que l'esprit des passages sur Superman, placent le comics dans la catégorie des lectures adressées à la jeunesse (comme le feuilleton radio en son temps). Le scénario suit la progression traditionnelle : après une rixe dans l'équipe de baseball locale, managée par Jimmy Olsen, entre un jeune blanc dont le tonton est membre du Klan et le jeune immigré fraîchement débarqué, l'organisation en capuche va chercher à s'en prendre à la famille et se confronter à Superman
 
Dans l'ensemble, le numéro se présente comme une lecture sympathique qui aborde des thématiques en reflet du présent : le racisme ordinaire, et la rhétorique avec laquelle le tonton Matt défend sa lutte raciste. Un discours particulièrement actuel, qui se défend de toute forme de racisme ou de haine et insiste surtout sur l'envie de mettre en avant la spécificité patriote. De même que son envie de défendre les actions du KKK, dont l'image aurait été ternie par de vilains médias et journalistes corrompus. Gene Luen Yang cible ici des éléments de langage politiques que l'on retrouve fréquemment dans la bouche de politiciens en poste, comme dans les longues déclamations de certains utilisateurs des réseaux sociaux (l'habituelle rengaine). 
 
 
 
A d'autres moments, le scénariste va d'ailleurs complexifier son message, en montrant la difficulté de mettre en commun la lutte des minorités : quand les noirs du quartier viennent porter assistance à la famille Lee, après qu'ils aient trouvé une croix en flammes en face de chez eux, le père ne semble pas désireux d'être vu en leur compagnie, et eux mêmes semblent lassés de cet éternel rejet sociétal. Y compris quand ceux qu'ils sont venus aider sont dans le même bateau. Cette façon de montrer la désolidarisation des minorités rappelle le lourd passé des ghettos aux Etats-Unis, à la façon de Spike Lee dans Do the Right Thing, ou d'une version plus jeune et moins subtile de cet éloignement des classes sociales victimes de racismes et qui n'ont jamais ressenti le besoin de mettre leurs efforts en commun.
 
Du côté de Superman, la présence du héros en bleu ajoute surtout au feuilleton radio des origines la perspective de l'alien, lui-même, immigré en ces terres humaines. Après être entré en contact avec la Kryptonite, Clark se remémore son enfance, forcément différente, dans les plaines du Kansas et la superposition de sa culture très Américaine à sa double identité d'homme-extra-terrestre. Une parabole de Yang sur la famille Lee, pour rappeler que le héros le plus emblématique des Etats-Unis (avec un certain Captain) reste avant tout le produit d'une immigration impromptue et d'une intégration symbolique aux rites de sa culture d'adoption. Mis en scène par l'artiste Gurihiru, dans un style là-encore très enfantin, Superman impose une stature renvoyant à son imagerie des premiers temps de l'Âge d'Or : colossal, imposant, un rempart souriant entre la menace et l'individu en danger. Le costume classique est floqué sur le personnage propret, qui regarde, déçu, le visage d'un jeune homme élevé dans une culture raciste et qui prétend pourtant être son premier fan, en ne sachant pas que le Kryptonien lui-même n'a rien d'un "souchien" des Etats-Unis.
 
L'imagerie, les renvois aux premiers slogans de Superman, la mention de ses pouvoirs (avant qu'on lui autorise le droit de voler), l'esthétique et la tonalité générale du récit reproduisent avec talent l'ambition du feuilleton radio original : avec les codes d'un récit pour enfants, parler de vrais sujets, de sujets politiques et de la réalité du racisme dans une nation au passé lourd à porter. Le parallèle fait entre les nazis et le KKK passe pour une autre tacle de Yang à ses contemporains, au vu de ces dernières années passées sous la présidence de Donald Trump, soutenu par le "Grand Sorcier" David Duke et refusant de condamner les manifestations de néo-nazis de Charlottesville, en 2017.
 

 
Avec Superman Smashes the Klan, Gene Luen Yang et Gurihiru reviennent à l'origine même du personnage de Superman : un héros profondément bienveillant, et profondément américain face aux problèmes de son pays. En modernisant le discours original de Stetson Kennedy, pour l'adapter à un contexte politique plus large, et plus actuel, le scénariste trouve dans ce premier numéro l'énergie du feuilleton radio original, en empruntant les codes d'un comics pour enfants pour aller à l'essentiel et rendre plus universelle la lutte contre les convictions extrémistes. A défaut d'un film pour célébrer ou rappeler ce moment de bravoure historique, on saluera l'initiative de DC Comics, fier de ses luttes passées, et l'envie de passer le flambeau de ce combat dans un environnement plus familier des lecteurs d'aujourd'hui, en n'oubliant pas l'esthétique traditionnelle et intemporelle du Superman des premiers temps. A croire que les comics auraient toujours été politiques - qui aurait pu l'imaginer ?

Corentin
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