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Sentry - L'Homme de Deux Mondes : Jeff Lemire contre l'utopie avec un second essai sur le héros schizophrène

Sentry - L'Homme de Deux Mondes : Jeff Lemire contre l'utopie avec un second essai sur le héros schizophrène

ReviewPanini
On a aimé• Un hommage appuyé à Miracleman
• Contraste méta' de la réalité et de fiction
• Les gueules fatiguées de Kim Jacinto
• Une tentative de moderniser (ou de se débarrasser) du Sentry
On a moins aimé• Une fin abrupte et insatisfaisante
• Le comparatif avec Moon Knight sur ces héros dissociatifs
• Joshua Cassara souffre du comparatif artistique
Notre note

En début d'année dernière, Marvel, pour donner un peu de corps à l'initiative éditoriale du Fresh Start, annonçait que Jeff Lemire se chargerait d'une nouvelle série consacrée au personnage de Sentry. Accompagné par les artistes Kim Jacinto et Joshua Cassara, l'auteur s'attaquait ainsi à l'autre grand héros schizophrène de la Maison des Idées après avoir, déjà, réalisé un volume irréprochable sur Moon Knight ces dernières années. Un titre à retrouver depuis le mois de juin passé dans la collection 100% Marvel de Panini Comics.

Si le titre Sentry reste dans l'ensemble plutôt bon, plein de bonnes idées et de bonnes influences, le travail effectué et la brièveté de l'ensemble nous conduirait toutefois à imaginer que Lemire était trop occupé, ou plus intéressé, par l'ensemble Black Hammer que cette nouvelle aventure, où l'impression d'évoluer dans une oeuvre de commande ponctuelle se trahit en clôture de volume. Le paradoxe du géant est tout de même amusant à noter : même en ne travaillant qu'à moitié, et en jonglant entre des projets plus personnels ou plus ambitieux en indépendant, Jeff Lemire reste meilleur que la majeure partie des scénaristes des grandes maisons sur un court passage, intelligent et accessible.
 

 
La série Sentry trouve son argument scénaristique dans une sorte d'hommage à peine masqué aux relectures de Miracleman proposées par Alan Moore et Neil Gaiman, au moment de la fameuse relance du personnage chez Marvel UK. Figure de proue de toute une école d'écriture, appelée à devenir, plus tard, un gimmick d'éditeur fatigué, le héros britannique avait été l'un des premiers à dynamiter les idéaux naïfs des premiers temps des comics, le Golden et le Silver Age, en 1982. A sa façon, Bob Reynolds était l'un des personnages les plus appropriés pour ce genre d'exercice de style, son existence entière résultant à elle seule d'un subterfuge éditorial de filou, qui aura fait de lui un emblème à nul autre pareil de la méthode "retcon" - autrement dit, changer le passé pour y introduire un élément nouveau et insoupçonné jusque là.
 
Lorsque Marvel déploie le concept du Sentry, le personnage est présenté comme un oubli de la continuité. Né d'une tentative de reproduire le sérum du Super Soldat de Cap' - une origine déjà méta' en soi, si on cherche à énumérer le nombre de fois où cette idée a été utilisée pour renouveler le catalogue local - le héros pose un problème au vu de sa puissance, colossale. Pensé pour être un de ces héros répondant à la logique d'un Superman enrichi de limites nouvelles, pour rationaliser ou moderniser cette figure de surhomme trop puissant pour être intéressant, Sentry s'accompagne d'un double paradoxal. Lorsque le héros Robert Reynolds se transforme en activant ses pouvoirs, il donne naissance à The Void, un jumeau maléfique né de sa psyché', super-vilain quasi-invincible et dont on ne peut se débarrasser. 
 
A l'image de Dieu et Picolo dans le Dragon Ball d'Akira Toriyama, tuer l'un des deux reviendrait à tuer l'autre, et, pour éviter de prendre le risque que The Void se manifeste à chaque transformation, ou pour ne pas tuer Robert Reynolds, les scénaristes proposent l'idée qu'on aurait effacé la mémoire du personnage, effacé le souvenir de son existence de l'inconscient collectif, effacé Sentry et son double pour éviter de le voir revenir. Un paradoxe éditorial unique en son genre, et qui intéresse logiquement Jeff Lemire, scénariste des fêlures psychiques et de l'amertume contre l'utopie.
 

 
La série Sentry commence par une proposition originale : pour éviter que Reynolds ne donne à nouveau naissance à The Void, Tony Stark a construit pour lui une sorte de parc à jouets de l'esprit. Chaque jour, le héros doit se brancher à une sorte de réalité virtuelle où il est, à nouveau, le Sentry. Chaque jour, il devra sauver le monde de son ennemi fatal, chaque jour, il expurgera ainsi son besoin de puissance, chaque jour, enfin, il mènera une aventure de super-héros de fiction, grandement inspirée par les simplicités de ton du Silver Age. On retrouve, dans cette dimension pensée pour recréer les codes d'une aventure scénarisée, les fameuses bulles de pensée obsolètes dans les comics modernes, pour appuyer cet hommage méta-fictionnel aux bande-dessinées d'autrefois.
 
Sur le plan du réel, Lemire développe l'un des thèmes centraux de son oeuvre - la dépression nerveuse et le combat contre la morosité du quotidien. Robert Reynolds travaille avec son ancien sidekick dans un fast food sans envergure, a pris du ventre, tire la tronche, et se retrouve strié de rides et de muscles nervurés de quarantenaire dans les planches, bipolaires, de Kim Jacinto et Rain Beredo. Le dessinateur et son coloriste jouent sur les effets d'énergie et une mise en scène nerveuse et grandiloquente dans la réalité de poche, avant de contrevenir à cette débauche furieuse par des teintes plus grises, plus crasseuses et des gros plans sur le visage buriné de ses héros dans la vie de tous les jours. L'ancien partenaire de Reynolds, Scout, ou Billy Turner, a de son côté perdu un bras, atteint d'un syndrome du prisonnier après avoir perdu la source de ses pouvoirs lorsque Sentry aura décidé de raccrocher la cape.
 
Le bouquin utilise également Cranio, un ex super-vilain qui va logiquement plaire à Lemire pour son aspect rétro' et le grotesque de son casque où flottent trois cervelles de méchant façon Mojo Jojo. Partant sur l'idée d'une confrontation entre un ancien sidekick devenu fou, ivre de pouvoirs à la Kid Miracleman, et un héros bedonnant et oisif effrayé par son double surpuissant, Jeff Lemire emprunte à Moore le gros de son travail sur Miracleman en s'appropriant les thématiques pour les intégrer à son leitmotiv d'écrivain : contraster les idéaux manichéens du surhomme avec la réalité quotidienne, interroger l'humanité et la déprime normale dans ces personnages de fiction, des thèmes que l'on retrouvera dans Black Hammer et sa famille dysfonctionnelle opposée au charme de leurs aventures passées. Le bouquin est dans l'ensemble plutôt sombre et plutôt cruel, en trouvant dans la lecture de Gaiman sur le héros de Marvel UK une conclusion pessimiste sur la figure du surhomme, qui écrase l'individu commun et perd toute notion de bien et de mal de vue contre son intérêt personnel.
 

 
Du côté des "gueules" proposées par Jacinto et Joshua Cassara, le boulot est excellent à quelques répétitions de cases et quelques postures de Misty Knight d'un réel sans fautes. Dynamique, avec des héros expressifs et un sentiment de puissance ressenti dans les bagarres, le bouquin aurait cette qualité cynique des comics de l'ère post 1990 où les scénaristes anglais, en avance sur la meute, tiraient les bons enseignement du déferlement de violence et du pessimisme ambiant qui s'était abattu sur la décennie. L'envie de proposer quelque chose de différent se manifeste aussi en cours de volume, et l'impression que le Sentry se sera épuisé après cette mini-série risque d'interroger l'éditorial pour les années prochaines.
 
En ce qui concerne les défauts du bouquin, plusieurs choses sont tout de même à observer par-delà une lecture qui mérite, très largement, son pesant de brouzoufs. Passer après Moon Knight avec une seconde plongée dans les méandres d'un héros schizophrène ne joue pas en la faveur du Sentry, moins développé, moins profond et en définitive moins réussi que son prédécesseur. Le run de Lemire sur l'avatar de Khonshu était, encore une fois, un emprunt aux mêmes thématiques de contraste entre un passé et un présent éditorial contradictoires, en plus d'aller vers les mêmes conclusions sur l'idée de former une nouvelle psyché' à partir de plusieurs personnalités discontinues. Là où Moon Knight allait au bout de sa logique, la série Sentry s'achève au moment où elle devrait commencer. Un bon arc d'introduction resté sans suite jusqu'ici, et où l'inventivité de Lemire semble tomber à l'eau.
 
Cela étant, pour les amoureux du scénariste, les amoureux du Sentry ou à ceux qui ne chercheraient justement qu'une lecture rapide et efficace pour occuper l'été, le volume est suffisamment chargé pour séduire, en plus de poursuivre une thématique vieille de plus de trente ans : casser l'idée des super-héros de l'utopie et continue de nuancer à l'ère moderne le souvenir coloré des comics du Silver Age. On se demande tout de même comment Marvel compte utiliser Sentry dans les années à venir, au vu de l'aspect définitif de sa nouvelle identité.
 
 
 
En piochant dans des thématiques de réalité virtuelle, de héros schizophrènes et de personnages gris dans un ensemble généralement pessimiste, Jeff Lemire et ses artistes auront livré une très bonne copie pour accompagner l'élan du Fresh Starts l'année dernière. Si on pourra trouver le bouquin trop court ou lui préférer d'autres travaux de sa bibliographie, l'essai de l'auteur sur le Sentry reste une lecture agréable et plus recherchée que bien d'autres séries de Marvel ces derniers temps. Pour un boulot mieux fichu et plus dense que son travail sur les Terrifics, à titre de comparaison, le Canadien nous rappelle que même en petite forme, il reste l'un des plus brillants scénaristes sur le marché.

Corentin
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