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Terry Moore : une rencontre au paradis

Terry Moore : une rencontre au paradis

InterviewIndé

De passage en France pour le récent FIBD 2019 à Angoulême, l'artiste et scénariste Terry Moore, fleuron du comics indé' par ses oeuvres telles que Strangers in Paradise ou Rachel Rising, nous a accordé de son temps pour une interview. L'occasion pour nous de revenir sur sa dernière parution sortie en VF chez Delcourt, Motor Girl, mais d'aborder de façon plus générale ses oeuvres, ses thématiques, et sa vision des comics indé' au fil des dernières décennies. A retrouver ci-dessous, en vous souhaitant une bonne lecture !

 

Bonjour Terry. Commençons par une première question simple sur ta dernière sortie en France. Quelle était l'idée derrière Motor Girl ? 

Je pense que l'idée de l'ami imaginaire est un genre tout entier, et je voulais y contribuer. Je suis très fan du film Harvey dans lequel le héros a pour ami imaginaire un lapin géant. J'aime aussi beaucoup Calvin & Hobbes. Il y a plein d'histoires de ce type. Mais je voulais combiner ce genre avec l'histoire d'un vétéran de guerre. Il y avait beaucoup de discussions sur le PTSD autour de moi, quand je réfléchissais à ce titre. Et j'ai donc combiné les deux. J'avais cette idée avec moi depuis au moins cinq-six ans avant que je ne commence à écrire Motor Girl. Je crois qu'elle date de 2000.

Qu'est-ce qui a pris tellement de temps entre le moment où tu avais cette idée, et la sortie du premier numéro ?

J'avais beaucoup de travail, d'autres séries en cours. J'avais l'idée avec moi, mais il fallait qu'elle attende son tour, d'ici à ce que j'ai fini mes autres productions. Mais c'est une idée avec laquelle j'ai joué - tu ne peux pas t'empêcher de la déformer, quand tu es dans le processus créatif. Au départ, c'était juste une jeune femme qui répare des motos. 

J'avais dessiné un comic strip il y a quelques temps, où j'essayais de représenter ce genre de mecs qui ne pensent qu'au sport. Je l'ai dessiné comme un gorille. Je m'étais dessiné en train d'essayer d'avoir une conversation avec ce type, car c'est une situation que j'ai beaucoup vécue, étant invité à pas mal de dîners. Quand il a été le moment de faire Motor Girl, je me suis dit "et si l'héroïne avait un petit ami qui serait un gorille ?" - parce que c'est la forme ultime du mâle alpha ! Comment veux tu rivaliser avec un gorille ?


Quand j'en parlais à mes amis, on me disait que c'était une très mauvaise idée, mais j'a continué de jouer avec. En mêlant ces thématiques d'ami imaginaire, de systèmes de soutien, ça faisait du sens dans mon histoire de PTSD. Tu fais ce que tu peux pour te remettre des horreurs vécues, et ça me semblait quelque chose à laquelle on peut s'identifier ?

Tu as été en contact avec des victimes de PTSD pour l'élaboration de l'histoire ?

Je n'ai pas de visites personnelles ou d'interviews, mais on est entourés par le PTSD. L'Amérique est toujours en guerre, c'est partout dans les infos, et toutes ces guerres n'ont aucun sens. Les soldats reviennent de ces guerres avec la moitié du corps en moins, ils ont été entraînés pour faire des choses qui ne sont pas naturelles envers les autres - tuer -, et ils sont en vrac lors de leur retour. Ces histoires de PTSD n'ont pas de fin aux US, on a plein de vétérans qui rentrent sans reconnaissance, qui se demandent pourquoi ils se sont battus. Et c'est ce qui se passe dans Motor Girl : elle n'a pas de retours, elle travaille dans un dépotoir, seule, et c'est à elle de comprendre où elle va aller ensuite.

On n'apprend que vers la moitié du titre que le gorille est un ami imaginaire - ce n'est pas un peu un spoiler que l'édition française le mentionne en 4e de couverture ? Et quelle est la difficulté, quand on construit une histoire, pour savoir où placer précisément les grandes révélations au sein des chapitres ?

C'est un petit peu un spoiler. Quand je construis l'histoire, je fais en sorte que le lecteur n'en soit certain qu'à partir du 3ème chapitre. Et même si on en parle en ce moment, il y aura des personnes qui le découvriront de but en blanc et qui l'apprécieront comme ça. Mais c'est comme un film dont tout le monde parle. Seuls ceux qui sont allés le voir en tout premier l'auront découvert avec toutes les surprises. C'est difficile à empêcher.

Comme je travaille seul, la façon dont je travaille l'histoire est assez spontanée. Si je travaillais avec d'autres personnes, il faudrait que je fasse des plans, que ce soit plus rigoureux. Comme ce n'est pas le cas, je peux y aller avec mon instinct de dessinateur quand je sais qu'un chapitre va contenir une révélation. Je ne suis pas un maître planificateur. Je n'ai pas des multitudes de plans. Je me demande simplement "quel sera le moment important ?" pour chaque chapitre, et je travaille dessus, en apportant tout mon soutien à ce passage. Après toute une vie à travailler ainsi, ça fonctionne tout simplement (rires).


Mais j'imagine que c'est plus facile de planifier pour une mini-série comme Motor Girl que pour une ongoing de plus de 90 numéros comme Strangers in Paradise. Il a bien fallu que tu planifies quelque chose avec cette longévité !

C'est comme un road trip. Je sais où je vais aller, et je sais quelles étapes sont sur le chemin. Mais je vis dans l'instant présent. Mettons qu'on décide de partir à Moscou. Le but du premier chapitre, c'est juste de quitter Paris. Mais juste pour ça, plusieurs choses peuvent arriver, jusqu'à ce qu'on arrive à la frontière. Et c'est tout ce que je sais. Tout au cours du voyage, tu espères que des idées arrivent, que tu n'aurais pas anticipées au départ.

La meilleure métaphore que j'ai, c'est celle du ski. Tu es en haut d'une piste, et tu sais où tu dois arriver. Mais pendant la descente, il y a plein de choses qui arrivent (rires). Certaines que tu avais prévues, d'autres non ! Tu ne peux pas tout planifier d'un graphic novel. C'est de l'art, il y a des choses qui arrivent spontanément quand tu le pratiques, tu as des idées qui se développent à mesure que tu dessines tes planches.

Pourquoi préfères-tu mettre en avant des personnages féminins dans tes oeuvres ? 

J'ai décidé de faire ça quand je me suis rendu compte, il y a des années, qu'il y avait assez de comicbooks avec des héros masculins. Je n'avais pas envie de dessiner des comics plein de mecs, ça ne m'intéressait pas. Je préfère dessiner des femmes, en tant qu'artiste. Regarde, par exemple, si je devais dessiner Batman. Je n'ai pas envie de dessiner les fesses de Batman pour le reste de ma vie ! Je préfèrerai dessiner les fesses de Supergirl (rires) - c'est le cochon qui sommeille en moi, qui fait un choix.

Une fois que j'ai décidé de me concentrer sur le côté féminin de la vie, ça m'a fait réfléchir à ce que c'est que de vivre sur une planète remplie de prédateurs. Quand tu ne sais pas qui est ton ami et qui est ton prochain agresseur. Ca t'apprend à voir la vie d'une autre perspective. Et quand tu évalues des choses normales d'un autre point de vue, les histoires te viennent tout de suite. Ca a été très bénéfique de travailler ainsi.


Tu as fait quelques travaux de héros, maintenant que tu les mentionnes, comme Runaways chez Marvel. C'était juste un test pour toi, tu aurais envie de revenir chez les Big Two ?

Je l'ai fait pour attirer l'attention sur mes bouquins. Que les lecteurs retiennent mon nom, pour attirer des nouveaux lecteurs, qui ne m'auraient pas découvert autrement. Il y a des lecteurs de comics de super-héros qui ne lisent que ça, ils ne s'intéressent pas aux comics indé. J'espérais pouvoir faire passerelle entre les deux. Et puis, j'ai grandi avec des comics de super-héros, je les aimais beaucoup. C'était plutôt fun à faire.

A propos d'indé, le paysage de ce marché a beaucoup changé depuis la première parution de Strangers in Paradise. Comment perçois-tu cette évolution ? 

J'en parlais justement ce matin avec quelqu'un, l'industrie est tellement différente. Quand j'ai commencé, il y avait beaucoup de comics indé', et de fait les shops étaient plus enclins à les soutenir. Maintenant, le marché indé' est très petit aux US, je trouve. Ceux qui le faisaient sont partis à la retraite, ou passé à quelque chose d'autre, mais je suis toujours là. Je pense que je suis toujours capable de faire des comics car je le fais depuis longtemps. Si quelqu'un devait se lancer aujourd'hui, ce serait beaucoup plus difficile que ça ne l'a été pour moi. Je ne sais même pas quel conseil je pourrais donner. 

Les comics indé que je vois aujourd'hui ont l'air d'avoir un soutien très important par internet. J'en vois beaucoup qui viennent de sites dédiés, et certains de mes comics préférés sont des webcomics, comme Cyanide & Happiness. C'est un monde complètement différent, tellement que j'ai l'impression qu'on a changé de planète.

Comment faisais-tu la promotion de tes comics avant qu'internet ne soit là ? 

C'est vrai que l'internet était très limité. On avait les e-mails et des Blackberrys. Et on ne trouvait que des photos d'actrice sur internet. Pour la promotion, j'ai fait deux choses. D'une part, on avait toujours des magazines, qui étaient très populaires, très lus, et avaient une certaine influence. D'autre part, comme il y avait beaucoup de comicshops, une enseigne pouvait avoir plusieurs boutiques, et avec un seul coup de fil, une seule commande, tu pouvais retrouver ton titre dans tous ces comicshops différents. J'ai donc passé beaucoup de temps à appeler tous ces stores, ceux de la côte Est, puis ceux de la côte Ouest. Et j'ai laissé l'intérieur suivre puisqu'ils font tout ce que les côtes font (rires). 

C'était du télémarketing par téléphone, old fashioned. J'ai passé beaucoup d'interviews dans les magazines. A l'époque, une page de pub coûtait entre 2000 et 6000$. Ce tarif, c'était pour être dans Wizard Magazine, qui était très populaire. Personne ne peut se payer ça ! A part Marvel. Mais si tu as une interview, étalée sur une page, c'est de la publicité gratuite. J'ai réussi à aller dans les magazines de cette façon.

Et aujourd'hui ? 

Aujourd'hui, tout est en ligne, ou bien tu vas en conventions. C'est la seule façon dont les fans peuvent avoir des contacts avec toi.

Tu apprécies la façon dont les réseaux sociaux ont rapproché les artistes et les lecteurs ? 

Il faut faire attention. Tous les artistes ne sont pas forcément amicaux en public. Comme des musiciens, ils sont talentueux dans ce qu'ils font, mais tu ne veux pas vraiment dîner avec eux (rires). J'ai vu des artistes arriver online et se mettre des fans à dos avec ce qu'ils disaient. Tu dois donc réfléchir à ce que tu fais : est-ce que veux aller online pour dire ce que tu veux, ou pour mettre en avant tes comics ? Es-tu un amateur ou un professionnel ? C'est à double-tranchant. Tu peux être trop proche des artistes, et découvrir que tu n'apprécies pas tant que ça leur personnalité.


Je ne connais pas beaucoup d'artistes qui ont leur propre structure d'édition. Tu penses que c'est encore possible pour quelqu'un d'avoir un imprint à son propre nom, comme toi avec Abstract Studios ou Joe Benitez avec Benitez Productions ?

Eric Powell a aussi sa propre structure. Mais c'est bien plus difficile aujourd'hui qu'à l'époque. Avant, il y avait beaucoup de personnes comme moi : Jeff Smith (Bone), Dave Sim (Cerebus), Elfquest... Ils sont passés à autre chose. Je crois qu'ils sont devenus riches et ont pris leur retraite (rires). Je pense que c'est toujours possible, mais c'est un sacré challenge. Tu dois non seulement être un artiste doué, mais aussi un très bon avec le business.

C'est ce que tu fais également, le business ? 

Oh non, je suis un affreux businessman (rires). C'est ma femme qui s'en occupe, elle est très douée, professionnelle là dedans. Je ne m'occupe que de faire mes bouquins. J'ai la tête dans les nuages, elle a les pieds sur terre, et par son côté pratique, c'est ce qui nous fait tenir.

Pourquoi êtes vous revenus à Strangers in Paradise l'année passée, avec Strangers in Paradise XXV ? 

Parce que toutes mes séries se déroulent dans le même univers. Donc tous les personnages pourraient se rencontrer, et dans Strangers XXV, c'est ce qu'ils font. J'ai comment dire, tout lié, dans une histoire épique. Strangers in Paradise permettait de rencontrer ces personnages, Rachel Rising, Motor Girl permettaient d'approfondir d'autres aspects. Et dans Strangers XXV tu réalises qu'il y a une plus grande histoire derrière tout ça.

Donc tu es bien un maître planificateur au final ! Tu préparais le gros crossover du Terry Moore-universe ! 

On peut dire ça (rires). 

On peut l'appeler comme ça ? 

Je l'appelle le Terry-verse. Tu sais qui a fait ça le premier ? C'est Robert Heinlein. C'est un écrivain de science-fiction des années '60. Au milieu de sa carrière il a décidé que toutes ses histoires se déroulaient dans le même monde. Il a développé ce personnage, Lazarus Long, qui vit éternellement, et qui lui a permis de tout lier. Quand je lisais de la SF et que j'ai découvert ça, j'ai trouvé ça vraiment brillant. Je ne fais donc que du Heinlein ! 

Pour en revenir au titre, Strangers in Paradise XXV fait dix numéros, je viens de terminer le dernier juste avant de partir, j'avais peur que des OVNIS ne m'enlèvent sur le chemin (rires). 

Et qu'est-ce qui arrive par la suite ?

J'ai une nouvelle série qui démarre en mai. Ca s'appelle Everlasting et... la sollicitation n'est pas encore sortie. Tu es le premier à le savoir ! Je ne sais pas encore comment la décrire sans trop en donner, comment te dire... Le personnage principal est une fille de 17 ans, qui s'appelle Ever. Elle est poursuivie par un ange déchu - et je ne peux pas te dire pour quelle raison au vu de l'histoire, il y aurait trop de spoilers. Il y a beaucoup de fantasy, donc je ne pense pas que ça se déroulera dans le même univers que Strangers

Très bien, merci beaucoup ! 

Remerciements : Delcourt

Arno Kikoo
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