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Deadly Class - Souvenirs de jeunesse et imagerie punk chez Rick Remender

Deadly Class - Souvenirs de jeunesse et imagerie punk chez Rick Remender

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On a aimé• Rick Remender à l'écriture
• De jeunes acteurs qui font le job
• Les années Reagan d'une jeunesse en rébellion
On a moins aimé• Un amas de défauts ou de limites techniques inévitables
• Artistiquement, l'épisode ne réplique pas la générosité du comics
Notre note

Après une année mouvementée, où se sont bousculées les annonces de projet à différents points cardinaux de l'adaptation de comics sur petit écran, le pilote de la série Deadly Class est apparu sur les internets comme un étrange cadeau de noël sans carte ni destinataire. Une sorte de premier aperçu de l'an prochain, où des séries comme The Boys, Watchmen ou Umbrella Academy viendront compléter un paysage super-héroïque en berne, endeuillé ou fatigué du côté de Netflix et de la CW
 
A l'image de son pendant comics, Deadly Class annonce le retour des créateurs dans le processus de création, une série que Rick Remender lui-même co-écrit et un pilote dont il s'est rendu responsable. Quelques promesses sont tenues, tandis que la crainte de limites (logiques) des séries diffusées par Syfy se confirme également avec une entrée en matière réussie pour les fans mais qui ne transcendera pas le fabuleux comics Image qui sert de référent. Par exemple, le blouson de Marcus avait plus de gueule dans le fan-film. 


Dans les rues de San Fransisco, en 1987, un jeune orphelin ère entre les burgers de poubelles et les fins de joins abandonnées au bitume : Marcus Lopez Arguello a perdu ses parents à un très jeune âge, et trimbale depuis le même esprit de jeune paumé revanchard et déconnecté d'un rêve de vie "normale", hésitant à se foutre en l'air au moment où démarre son récit. Une appétence naturelle pour la violence de celui qui n'a rien à perdre et son besoin de se venger de l'injustice de son parcours mèneront Marcus sur les traces de Kings Dominion, un lycée privé pour futurs tueurs à gages dirigé par l'imposant Master Lin, campé par Benedict Wong.
 
Deadly Class est le contrepoint d'oeuvres pour jeunes adultes à la Hunger Games, Divergent ou Riverdale - elle en imite la structure très réelle des castes et des groupes, comme existaient ceux des métalleux, des élèves populaires et des geeks incontournables de tout parcours occidental. Un récit scolaire de vie étudiante avec tout ce qu'elle comporte d'étapes obligatoires : triangles amoureux, relation à des parents bienveillants ou castrateurs (castrateurs), découverte des stupéfiants et des sorties entre amis, passage à l'âge adulte et tension dans un groupe de potes qui n'aura de cesse de se déchirer ou de se reconstruire. La version comics intègre toutes ces thématiques stéréotypées, avec en supplément la métaphore du danger permanent - obligé par ce contexte d'une école d'assassins. 
 
Le risque de mourir, la violence du quotidien professoral, sert de métaphore à l'anxiété de l'adolescence ou aux traumatismes généralement associés à cette période. Prenez le cliché typique des productions pour ado', "Archie trompe Betty avec Veronica, et c'est mal". L'erreur traditionnelle, la leçon que doit apprendre le héros ou le sentiment de culpabilité a forcément plus de poids si Betty fait partie d'une famille de tueurs qui pourraient décider de flinguer Archie en représailles, ou de lui trancher les parties génitales à coup de sabre japonais. La plupart des codes classiques des séries teenagers sont ainsi détournés dans Deadly Class, depuis le bully qui martyrise le nouveau aux gamins friqués qui ne font pas d'efforts, une peinture réaliste où Rick Remender investit pas mal de ses propres souvenirs d'ado'.

 

La main créative de l'auteur est palpable dans ce premier épisode, qui place les images propres à sa narration directe et calculée. Si le pilote est presque identique à sa contrepartie comics sur le plan scénaristique, Remender va chercher des musiques que l'on entend rarement dans le courant "moderne" des productions imitant la décennie 1980 : Agent Orange, The Cure, Killing Joke. Un paysage sonore qui se passe des classiques Sweet Dreams ou Take On Me, où le synthé' ne résonne que sur les compo' originales, relativement discrètes dans ce premier épisode. Le plaisir d'un auteur de comics, format mutique par définition, d'amener à sa création une surcouche musicale dont il rêvait de longue date est brillamment retranscrit et porte l'idée d'une biographie particulièrement romancée. Remender ne s'est jamais caché de la charge mémorielle de Deadly Class, oeuvre inspirée par ses propres expériences de jeunesse assortie des souvenirs du musicien de Black Flag, Henry Rollins. L'auteur a plusieurs fois évoqué les albums en spoken word de cette figure emblématique du punk californien des années '80 sur sa propre carrière, un homme qu'il compare à Mark Twain ou à d'autres grands penseurs américains. Sa décision de se lancer dans les comics au milieu de sa vingtaine et sa vision de la vie en société sont fondamentalement liées à Rollins, qui décrira plusieurs fois son quotidien de jeune des eighties habitué à la rue et à des bande de potes proches de celles de Deadly Class à différents moments de sa carrière.

En fanboy convaincu, Remender aura été chercher Rollins pour la série dans un rôle de prof' (spécialisé dans les poisons) comme pour assouvir un caprice de gosse ou placer l'auteur indirect de Deadly Class auprès de lui au moment de porter la série à l'écran. De la même façon, le choix des comédiens, calqués sur les "gueules" reconnaissables et créées par Wes Craig dans la bande-dessinée, une bande-son fidèle à ses souvenirs de jeunesse, tout dans ce pilote évoque la relation très personnelle du créateur à sa création. Comme si lui-même avait fait de Deadly Class l'adaptation d'un album photo' fantasmé où l'on identifie à chaque scène le fragment d'une mosaïque de références menant à sa propre vie, sa propre jeunesse, ses propres contradictions d'ancien ado' rebelle ou paumé. Jusqu'à une réplique pensée pour amener un peu de comics dans l'équation, avec la saga Dark Phoenix de Chris Claremont et John Byrne ("motherfucker"), parachevant la vision de Rick Remender sur la culture pop' de son époque. 

En terme technique, le pilote a la qualité de ses acteurs, emplis d'une certaine envie de faire vrai ou de correspondre à un délire jusqu'auboutiste de stéréotypes assumés. Maria Gabriela de Faria, Benjamin Wadsworth, le brillant Liam James, tous semblent avoir sauté hors des planches de Wes Craig pour venir postuler aux annonces de casting tenues par les frères Russo. Ce premier épisode trouve pourtant ses limites quand il force sur le cliché, avec un Luke Tennie en Willie qui souffre des limites de la post-synchro' et de sa voix particulière pour s'installer dans les scènes - ce qui reste problématique, l'alchimie naturelle entre Willie et Marcus ne se retrouvant pas ici, et n'adoptant pas dans la posture cool de l'ado' OG qui veut grandir trop vite. Du côté de Michael Duval en Chico, l'impression est la même : expédié et en roue libre totale dans sa peinture de méchant narcos malfaisant qui scande des hijo de puta incapables de casser le stéréotype. La où la force de Deadly Class est justement de prendre à revers les clichés du cinéma de genre, la série choisit de les embrasser en partie - Benedict Wong en sensei ombrageux , par exemple, est fantastique, mais très habituel.

 

Techniquement, le pilote bute vite sur les limites d'un réalisme capricieux et de sa production de moyenne envergure : peu de décors, peu de figurants, un rythme et un montage parfois secs et des soucis de synchro' labiale sur les scènes doublées en studio. On sent que Rick Remender a voulu poser les grandes lignes de la série d'emblée, avec une écriture qui va vite vers l'identification du personnage principal. Et qui va donc consister à placer les premiers points de passage de Marcus dans son rite initiatique, qui le conduira à accepter son statut d'assassin au travers d'un pilote qui trouve difficilement sa logique rythmique et se cale trop vite sur des moments que le comics diluera sur le long terme. A l'image de sa bromance avec Willie, ici assez peu crédible. Ce défaut apparaît comme quelque chose d'inhérent à l'écriture de série télévisée, et n'empêche pas ce pilote d'être généralement bon et agréable à suivre, malgré tout. 

Aussi, ce que l'adaptation amène en termes de mouvements et de musiques supprime toute la folie artistique de la version papier - un choix qui divisera éternellement les amateurs de l'art séquentiel contre celui des versions mouvantes du "réel" filmé. Si les couleurs font quelques efforts, en essayant de reproduire une vibe à la David Fincher (c'est en tout cas l'inspiration vantée en interview par les équipes créatives), avec des scènes tournées sur un jaune angoissant ou confortable, il était inenvisageable de reproduire l'incroyable travail de Lee Loughridge et sa narration par la colorimétrie sans perdre le sens du réel cher aux versions télévisées des adaptations de BD. Les magnifiques scènes découpées par Craig et une folie visuelle bien plus créative et généreuse que cette série ne s'y retrouvent pas, à la hauteur d'une production calibrée pour la chaîne Syfy

La réalisation tente de se démarquer par quelques choix intéressants, comme l'emploi d'un ratio en cinémascope, une séquence réalisée en animation et une première plongée dans le psyché' de la drogue annonçant certaines séquences mémorables de la BD dans de futurs épisodes.. Si la mise en scène est correcte, elle n'est pas au monde de la série télé' ce que Deadly Class est aux comics : un ovni et une expérience visuelle tonitruante aussi dingue et rebelle que son scénario. Pour le moment, le pilote garde l'énergie de la jeunesse et la fougue de son créateur, mais lorgne plus sur la partie scénaristique du Deadly Class de papier que sur ses idées graphiques, uniques en leur genre.



Dès ce premier épisode, Deadly Class se démarque pourtant comme le bel objet que beaucoup de fans attendaient ou espéraient. La manifestation concrète d'un créateur qui garde la main sur son oeuvre, en continuant un travail personnel à l'écriture et accessible au scénario, qui ont fait la force du comics et de sa proposition intéressante en miroir déformant de la série pour ado' ou du répertoire young adult. Bariolée, bien interprétée et avec un amour du matériel comics à la production et dans l'écriture, la série se présente comme une jolie réponse aux dernières années de trahison façon Lucifer ou iZombie, des séries indé' adaptées en produits de commandes fades, stériles et sans garder l'inventivité formidable du medium comics, pensés pour la formule du tout public. Après Happy!, Syfy reste donc l'écurie prometteuse de projets d'auteurs réussis, en ne parvenant cependant pas à se libérer des contraintes physiques de la vraie vie et d'une carte bancaire limitée pour retrouver la partie Wes Craig du duo' initial, plus en accord avec le scénariste que le dessinateur. On restera attentifs à la suite des événements néanmoins - à présent, il ne reste plus qu'à tuer Ronald Reagan. 

Corentin
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