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Christopher Priest : Long live the King

Christopher Priest : Long live the King

DossierMarvel

On peut énumérer sur quelques doigts les travaux qui ont contribué à l'importance de Black Panther dans le sillon des super-héros de comics, et si on n'enlèvera jamais la paternité du personnage à Jack Kirby et Stan Lee, l'aura de T'Challa doit énormément, si ce n'est tout, au run de Christopher Priest

Il ne sera pas ici question de faire le tour des 62 numéros de l'ongoing la plus longue à ce jour consacrée à Black Panther, mais d'exposer la force de certaines propositions. Parce que Priest, encore en activité aujourd'hui, a profondément marqué le paysage du comic book, alors que son nom n'apparaît pas si souvent dans les discussions.

1. Before T'Challa
Chapitre 1

Before T'Challa

Il faut dire que la carrière de Priest est faite d'aller-retours avec l'industrie des comics. Né en 1961 sous le nom de James Christopher Owsley, il grandit dans un milieu pauvre où, souvent rejeté par ses pairs, il trouve refuge dans les comic books et développe l'envie de travailler dans ce milieu lorsqu'il sera en âge. Mais comme vous l'expliquait Corentin dans cet excellent dossier, la présence de noir-américains dans l'industrie n'est pas chose commune à ce moment.

Si Priest - ou Jim Owsley à ce moment - n'est pas la première personne noire à travailler chez un gros éditeur de comics mainstream, il sera en revanche le premier à y avoir un poste fixe. On le comptera d'abord comme un éditeur à temps plein, mais aussi comme scénariste, sur des titres où forcément les personnages sont noirs - mais Priest, s'il reste conscient du racisme ambiant dans le milieu éditorial, saura utiliser le médium pour appuyer des messages forts, dès ses débuts.


On le verra donc officier sur une mini-série The Falcon (Sam Wilson, le premier super-héros afro-américain) puis s'occuper du titre Power Man and Iron Fist, tout en supervisant l'éditorial sur le titre Spider-Man. Des travaux de petite envergure vis-à-vis des plus grosses réussites de sa carrière, mais où respiraient déjà des thématiques fortes et une envie de se défaire d'un racisme présent, à la fois dans les publications, et dans l'industrie. C'est pour des mésententes avec certains de ses collègues, et un supposé racisme de la part de certains chez Marvel qu'il quitte la Maison des Idées. On le verra alors de l'autre côté, chez DC, tout en occupant un travail de conducteur de bus à côté (oui). 

On le voit alors officier sur certains personnages particulièrement obscurs de l'éditeur (Triumph, Arion the Immortal) comme des têtes d'affiche - et il reprendra notamment à sa charge Steel, qui connaît une certaine popularité dans cette période propice à la blacksploitation. Toujours impliqué dans la cause noir-américaine, il participe au groupe de scénaristes qui lancera l'imprint Milestone, dont les publications ne comprennent que des super-héros noirs, mais par conflit d'emploi du temps, ne fera finalement pas partie du board éditorial lors de sa création effective.

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2. Wakanda For Ever
Chapitre 2

Wakanda For Ever

Nous arrivons donc à la période qui nous intéresse : en 1998, alors que Marvel connaît une crise importante, le label Marvel Knights est lancé par Joe Quesada et Jimmy Palmiotti, afin de donner un souffle nouveau à des personnages alors secondaires (et qui ont aujourd'hui une énorme popularité, en partie grâce à cette initiative). Priest a alors changé officiellement de nom depuis cinq ans (sans indiquer de raison, et ignorant d'après ses dires l'existence de son homonyme, écrivain de science-fiction britannique à qui l'on doit, entre autres, Le Prestige) et s'occupe de Black Panther. Et pour un souffle nouveau, on peut dire que l'effet n'est pas manqué. 

Parce que jusque là, le personnage de Black Panther était montré principalement dans son côté de super-héros qui vient en aide aux Avengers, et Priest va embrasser un autre parti pris : celui du roi. Black Panther #1 possède d'ailleurs une ouverture très forte, qui témoigne d'un certain style de narration, qu'on retrouve par souvent chez l'auteur. C'est presque un comble, puisque cette ouverture se fait sur Everett K. Ross, un blanc donc, pour un titre consacré à un personnage noir. La narration est décousue, car Ross lui-même est confus dans sa façon de parler, et l'on suit le déroulement du premier numéro véritablement comme si quelqu'un de très embrouillé essayait de nous expliquer une suite d'évènements incroyables. L'amorce est là, ne reste qu'à dérouler.


Rien que dans son début de run, Priest montre T'Challa dans une posture royale, au sens propre du terme. Amené à enquêter aux Etats-Unis sur le meurtre d'une jeune fille, il se retrouve confronté à un pays qui ne reconnaît pas ses coutumes, et dont il a du mal à faire avec les leurs. Et il est le dirigeant d'une nation, et se comporte comme tel. Implacable, intransigeant avec tout représentant d'une autorité autre que la sienne, et faisant malgré tout preuve d'une certaine sagesse, alliée à une brutalité qui donne tout son charisme au personnage. 

L'apport est là, et Black Panther est cool. Pas parce qu'il est noir, qu'il porte un costume, qu'il est un héros, mais parce qu'il a la stature d'un roi, qu'il défie le reste des Etats-Unis, qu'il associe sa position de héros costumé et son lien aux Avengers avec la politique interne de son pays, malmenée, et les interventions extérieures de ceux qui veulent renverser son règne. Manigances internationales, coup d'état, et plongée dans le mysticysme sont au rendez-vous, dans un mélange tonitruant et véritablement prenant.


On y retrouve en effet dans le récit des postures politiques qui montrent l'engagement de Priest envers les noirs, en abordant aussi le fait que T'Challa puisse être un symbole pour les noir-américains, malgré le fait de venir d'un autre continent (ce qui sera aussi montré des décennies plus tard sur le grand écran). Mentionnons l'ajout considérable de Priest au lore du Black Panther, car sans lui, pas d'Everett K. Ross, pas de Dora Milaje, pas de White Wolf (spoiler : dont le nom a d'ailleurs été complètement usurpé au profit de Sebastian Stan dans le film de Ryan Coogler), pas de The Crew par la suite. Le Black Panther d'aujourd'hui, tel que Ta-Nehisi Coates l'écrit, ne serait donc pas grand chose sans ce run fondamental.

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3. Au-delà du Wakanda
Chapitre 3

Au-delà du Wakanda

En plus de cet apport inoubliable au Black Panther, l'engagement politique et sociologique de Priest se ressent dans tous ses autres travaux, et sans en faire la liste complète, un certain rappel de ses faits d'arme me semble adéquat pour conclure ce portrait. 

Dans la création de super-héros noir, une année avant de reprendre T'Challa, on le voit lancer un duo atypique chez Acclaim Comics - qui deviendra par la suite Valiant Comics. Quantum et Woody s'inscrit comme une forme parodique de Power Man & Iron Fist avec des personnages forcés d'interagir ensemble toutes les 24h sous peine de perdre leurs pouvoirs (et leur vie). Eric Henderson est noir, Woodrow "Woody", son frère d'adoption est blanc - et passablement stupide. En découle un humour absurde, assez bas du front, et l'excuse pour Priest de singer les blagues racistes avec le personnage de Woody, dans un ton politiquement incorrect qu'on retrouvera en 2014 chez Valiant, quand Priest décide d'accorder une nouvelle mini-série dans la continuité du titre qu'il avait écrit, mettant le relaunch de l'éditeur de côté.


Et vous noterez alors que je suis passé de 1997 à 2014 - une ellipse assez grosse. Alors n'allons pas trop vite. Le run de Priest sur Black Panther dure 62 numéros et donne lieu au spin-off The Crew qui ne dure que sept numéros. Nous sommes alors en 2004, et Priest est fatigué de voir ses projets annulés. D'autant plus qu'il aspire à écrire les titres des personnages les plus importants des éditeurs, mais par son statut d'auteur noir, cela lui semble impossible d'accès. De dépit, il quitte alors le milieu des comics en 2005, et personne ne s'attend à le revoir par la suite. Il devient alors prêtre et se consacre à sa seconde passion, la musique. Il se dit malgré tout ouvert à reprendre le travail, mais son exil mettra une dizaine d'années à se finir.

Comme dit précédemment, il revient pour un nouveau titre Quantum et Woody chez Valiant, mais plus surprenant, c'est son retour chez DC Comics avec le relaunch Rebirth, sur le titre Deathstroke. Après des années à attendre qu'on lui propose autre chose qu'un personnage noir, il accepte d'emblée. Mais ce n'est pas pour autant qu'il met de côté ses idées et les revendications qui marquent toute sa carrière. Et Deathstroke de devenir, malgré un côté confidentiel, l'un des titres les plus qualitativement solides de l'écurie DC. A une forme de narration complexe, qui oblige le lecteur à être attentif, et qui rappelle son démarrage sur Black Panther, Priest reste très caustique sur sa société. Qu'il évoque l'interventionnisme américain dans les pays africains (ou plutôt, leur non-interventionnisme lorsqu'il s'agit d'aider des peuples opprimés par des seigneurs de guerre), ou qu'il consacre des numéros entiers à parler des violences policières et des tensions sociales entre blancs et noir-américains, le titre Deathstroke de Priest reste assez unique dans le discours développé tout autour du personnage.


A l'heure actuelle, l'auteur connaît peut-être un certain point d'orgue dans sa carrière. Chez DC, toujours sur Deathstroke, on lui confie également les rennes de Justice League. Après un passage blockbusteresque beaucoup trop long de Bryan Hitch, Priest prend ces héros et les confronte à l'opinion publique, à leurs responsabilités en tant que héros, et remet en cause leur statut de quasi-divinité. Une approche bien plus sociétale de la figure mythique de la League, qui ne pourra hélas pas durer puisque le titre sera remis entre les mains d'un Scott Snyder que l'on sait beaucoup plus porté sur le grand spectacle. 

Du côté de Marvel aussi, Priest trasnforme ce qu'il touche en or avec une mini-série Inhumans : Once and Future Kings. Si on peut retrouver une forme de narration identique à celle vue chez Deathstroke, le propos reste là aussi sensiblement différent, puisque Priest retrace l'histoire de la famille royale en mêlant habilement intrigues politiques et côté plus intimistes. C'est peut-être là que l'auteur se met le plus au service des personnages sans en profiter pour mettre ses thématiques de prédilection tout au long du récit. 

Certainement pas l'auteur le plus reconnu actuellement, Christopher Priest n'en reste pas moins pour tous ses apports une figure qui devrait être plus reconnue, et l'on vous encourage à découvrir l'ensemble de ses travaux. Son début de run sur Black Panther est déja disponible chez Panini Comics et son Deathstroke sera à retrouver le mois prochain chez Urban Comics.

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Chapitre 1

Before T'Challa

Il faut dire que la carrière de Priest est faite d'aller-retours avec l'industrie des comics. Né en 1961 sous le nom de James Christopher Owsley, il grandit dans un milieu pauvre où, souvent rejeté par ses pairs, il trouve refuge dans les comic books et développe l'envie de travailler dans ce milieu lorsqu'il sera en âge. Mais comme vous l'expliquait Corentin dans cet excellent dossier, la présence de noir-américains dans l'industrie n'est pas chose commune à ce moment.

Si Priest - ou Jim Owsley à ce moment - n'est pas la première personne noire à travailler chez un gros éditeur de comics mainstream, il sera en revanche le premier à y avoir un poste fixe. On le comptera d'abord comme un éditeur à temps plein, mais aussi comme scénariste, sur des titres où forcément les personnages sont noirs - mais Priest, s'il reste conscient du racisme ambiant dans le milieu éditorial, saura utiliser le médium pour appuyer des messages forts, dès ses débuts.


On le verra donc officier sur une mini-série The Falcon (Sam Wilson, le premier super-héros afro-américain) puis s'occuper du titre Power Man and Iron Fist, tout en supervisant l'éditorial sur le titre Spider-Man. Des travaux de petite envergure vis-à-vis des plus grosses réussites de sa carrière, mais où respiraient déjà des thématiques fortes et une envie de se défaire d'un racisme présent, à la fois dans les publications, et dans l'industrie. C'est pour des mésententes avec certains de ses collègues, et un supposé racisme de la part de certains chez Marvel qu'il quitte la Maison des Idées. On le verra alors de l'autre côté, chez DC, tout en occupant un travail de conducteur de bus à côté (oui). 

On le voit alors officier sur certains personnages particulièrement obscurs de l'éditeur (Triumph, Arion the Immortal) comme des têtes d'affiche - et il reprendra notamment à sa charge Steel, qui connaît une certaine popularité dans cette période propice à la blacksploitation. Toujours impliqué dans la cause noir-américaine, il participe au groupe de scénaristes qui lancera l'imprint Milestone, dont les publications ne comprennent que des super-héros noirs, mais par conflit d'emploi du temps, ne fera finalement pas partie du board éditorial lors de sa création effective.

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Arno Kikoo
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