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Des comic strips au Black Panther : histoire du héros noir dans la BD Américaine

Des comic strips au Black Panther : histoire du héros noir dans la BD Américaine

DossierMarvel

Si le Black Panther suscite l'excitation, c'est que notre paysage culturel de super-héros est resté pendant de nombreuses années presque exclusivement peuplé de blancs - au cinéma, la norme a été posée il y a longtemps, en reflet de l'histoire des comics, qui a été écrite selon les codes d'une société des années 1930 loin des réalités ethniques des Etats-Unis ou du monde d'aujourd'hui.

On aura énormément reproché aux comics des premiers temps leur peinture des noirs ou des asiatiques - et même plus tard, la société Américaine aura mis un certain temps à dépasser toute une batterie de stéréotypes. Apparus avec les mouvements des droits civiques, les premiers héros noirs seront venus rappeler à un sommet d'éditeurs blancs que le monde en continu des comics se doit d'être le reflet de la réalité, ou de l'imiter si elle tenait à rester pertinente.

Là où le chantier est encore loin d'être achevé, penchons nous sur l'historique du super-héros noir, et plus généralement, sur la manière dont la société outre-Atlantique aura porté deux combats pour les droits des personnes de couleur - l'un bien réel et l'autre, sur papier. 

1. Old School
Chapitre 1

Old School

Retracer l'histoire du super-héros noir revient à retracer l'histoire du peuple Afro-Américain. Lorsque les premières formes de ce qu'on va qualifier de comics, strips ou pulps, apparaissent, nous sommes dans l'entre-deux guerres. Victime d'une ségrégation galopante dans les états du Sud, une partie du peuple noir fuit les états de l'ex Confédération vers le Nord. 

C'est aussi à l'époque que se développe une célèbre organisation à capuche, le Ku Klux Klan, popularisée dans le sud en 1915 et en rapide expansion jusqu'au milieu des années '40. Les communautés de ghettos se développent dans l'urbanisme yankee, et quoi que ce soient dans ces états que l'abolition de l'esclavage ait été défendue, le racisme et la ségrégation ont encore de belles décennies devant eux.

Les premiers auteurs témoignent de cet état de faits - ce sera souvent des Afro-Américains eux-mêmes que viendront la représentation d'un peuple de couleur au-delà des stéréotypes. Il faudra cependant attendre un certain temps, et traverser des années de Guerre où, qu'il s'agisse des communautés nées d'Asie ou d'Afrique, personne n'aura senti le besoin de se cacher pour affirmer ses idéaux de suprématie.

Age d'or monochrome


Au-delà des villes, la rencontre des cultures - dans un pays encore largement raciste - s'accompagne d'un imaginaire qui va nourrir la BD tant Américaine qu'Européenne : l'esprit colon, l'exotisme d'une jungle africaine fantasmée où la civilisation et l'intellectualité n'auraient pas encore trouvé leurs traces. La représentation de l'Afrique passera en grande partie par ce biais dans l'ère du comic strip, aussi inspirée par Tarzan et les Jungle Adventures ou de l'écriture de Burroughs, avec ses sombres tribus cannibales. On aime à dater le personnage de Lothar, fidèle sidekick du magicien Mandrake, comme l'un des premiers représentants.

Lancé en 1934, ce prince de sept nations africaines accompagnera le héros de Lee Falk (auteur à qui l'on doit aussi la création du Fantôme, un pionnier), dans un idéal à la Vendredi du personnage noir en sidekick du héros blanc, illettré, en peau de bête. Lothar sera le premier d'une longue série du genre, la peinture de personnages tribaux devenant un tic avant même que n'apparaissent les premiers super-héros. De son côté, Timely Comics (société sur laquelle reposent les fondations de Marvel) suivra une autre école, lorsque Bucky Barnes aura droit à sa propre équipe de sidekicks dans les années 1940.

Les Young Allies (1941) présenteront le jeune héros White-Wash (oui), un personnage de couleur au phrasé emprunté à celui de l'Oncle Tom. Il s'accompagnera de Slow-Motion Jones en 1942, dans USA Comics #6. Ces deux héros, dessinés selon les codes de l'âge d'or, seront tout de même dépeints comme supérieurs à l'adversaire nazi - il est à rappeler que Timely employait aussi des noirs à l'époque dans le lettrage et l'édition.

Le critère en vigueur passera par cette façon de faire parler les personnages, dans un vernaculaire monstrueux inspiré de Mark Twain et de ce que les blancs imaginent du langage typique de leurs voisins colorés. Souvent, on retrouve un argot stupide, ou une simplicité de texte à la Tintin au Congo. Cette habitude passera d'auteurs en auteurs dans les premiers temps : Will Eisner proposera de son côté Ebony White (1940), déplorable carricature du noir vu par les blancs ségrégationnistes dans les pages de The Spirit, tandis que Fawcett deviendra rapidement le champion toutes catégories de l'exercice.


Les Afro-Américains de l'entourage de Billy Batson hésiteront entre la bêtise, la docilité et les mauvaises intentions - souvent plus bêtes que méchants. Billy sera doté d'une sorte de sidekick esclave, Steamboat (1942), et se déclarera ouvertement comme une sorte de grand plaidoyer façon Tintin au Congo sur l'intelligence prêtée à un peuple qui participe pourtant à l'effort de guerre sur les champs de bataille d'Europe. Côté DC Comics / National, difficile de tracer l'histoire du héros noir tant les pages de l'époque en semblent dépourvues.

Pour la gloire, on se rappellera aussi de personnages tels que Hoverboy (1937), proto-nazi et super-héros, fier de défendre la nation étoilée des femmes, des noirs et des japonais. Cet exemple en particulier est éloquent si on le prend comme le souvenir glaçant d'une Amérique pré Pearl Harbor, où la question supprématiste était loin d'être réglée à l'intérieur des frontières. Tandis que Superman développait l'idée de justice sociale et que Cap mettait une première beigne à Adolf Hitler, les USA avaient leur propre parti nazi et le Ku Klux Klan recevait des subventions d'état - une époque où le peuple Afro-Américain était victime de violences organisées, de ségrégation et de racisme ordinaire, et où le terme "négro" était encore la norme de dénomination.

Quelques pionniers sont pourtant déjà là : l'artiste Jackie Ormes,  rentrée dans l'histoire comme la première dessinatrice afro-américaine, crée Torchy Brown, un comics syndiqué représentant la jeunesse d'une chanteuse et danseuse noire du Mississipi trouvant fortune dans un récit jallonné d'humour. Nous étions en 1937 au moment de la parution du premier numéro, longtemps avant les grands mouvements des droits civiques.

L'après-Guerre, pionniers et ingérence


 
En 1947, la représentativité Afro-Américaine devra à un certain contributeur autant que les héroïnes de comics devront à William Moulton Marston. Celui-ci s'appelle Orrin C. Evans, journaliste de philadelphie, considéré par l'histoire comme le premier reporter noir à couvrir des sujets d'importance pour une revue de blancs aux Etats-Unis. 

Evans est le fils d'un père qui passait pour blanc et d'une mère de couleur, cette différenciation marquera grandement le jeune homme, qui assistera dans son enfance à des scènes de famille où la femme devait se faire passer pour l'employée de maison devant les invités. Sensibilité à l'action politique très jeune, Evans intègrera à l'âge adulte différentes publications majeures dans la cité de Philadelphie, avant de considérer, à l'aûne de l'immense succès des comics dans l'âge d'or, que ce medium serait le véhicule parfait pour transmettre ses idées.
 
C'est à ce moment que le journaliste devient éditeur de comics, et publie en 1947 le premier et unique numéro de All-Negro Comics. La parution, pensée pour être anthologique, présentera des personnages noirs parfaitement valables, loin des stéréotypes de l'époque : un détective privé, un espion, mais aussi des histoires humoristiques fidèles aux codes des revues du moment. Evans marquera ainsi l'histoire du medium en proposant le premier comics noir par des noirs pour des noirs, un travail qui préfigure de ce que fera Milestone des décennies plus tard, devant un problème toujours pas réglé.
 

 
Les années 1950 commencent à voir la montée des mouvements civiques aux Etats-Unis, dans des protestations remarquées par l'histoire, à l'image du geste légendaire de la jeune Rosa Parks. Une poignée d'auteurs et de comics précurseurs avaient commencé à prendre les devants, dans la foulée d'Evans : le Parents Magazine Press publie en 1948 deux numéros d'une revue baptisée Negro Heroes, tandis que Fawcett se rattrape un peu tard avec Negro Romance en 1950, imitant le modèle du love comics de l'après guerre sans se positionner sur une éventuelle revendication raciale.
 
A mesure qu'avancent les années, les super-héros déclinent et se heurtent au fameux séisme du Comics Code Authority, un organe d'auto-censure imposé par l'état devant la fronde de mères concernées et d'un thérapeute castrateur. Si la présence de personnages noirs est encore minoritaire, la question fait pourtant partie des débats (de légende) qui auront opposé William Gaines d'Entertainment Comics à l'Amérique puritaine, avec en ligne de mire un récit baptisé Judgement Day.
 
Reprint d'une histoire de 1953, l'intrigue présentait un spationnaute invité à visiter une planète de robots arrivés au stade d'intelligence. Le héros était en fait l'ambassadeur d'une fédération galactique, et devait décider si cette nouvelle civilisation pouvait y trouver sa place - il finira par juger que non, les robots étant justement trop puritains et bigots pour rejoindre l'ensemble de la société spatiale. 
 
Le twist de fin voyait l'explorateur ôter son casque, et révéler qu'il était en fait un personnage noir. Cette histoire a été purement et simplement rejetée par le CCA, au prétexte qu'un personnage noir dans une telle position d'autorité était contraire aux valeurs défendues par l'organisme. Arrivent alors les années 1960, et le début d'une lueur au bout de ce sombre tunnel.
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2. Changes
Chapitre 2

Changes

Dans les années 1960, le vent tourne peu à peu. Marvel, sous la présidence de Stan Lee, prend plus vite que les autres le pas sur les revendications de son époque : désireux d'être un reflet plus réaliste du monde que la concurrence, l'éditeur accompagnera la marche des droits civiques et proposera plusieurs personnages colorés à l'époque, accompagnant une mode qui s'empare du cinéma, la blacksploitation

Les personnages afro-américains auront commencé à se multiplier dans les séries de l'époque. Les comics de guerre leur auront fait une place, à l'image du soldat Jackie Johnson (1961) de la Easy Company dans Our Army at War (DC Comics), série signée par Joe Kubert et Robert Kanigher. Marvel suit le mouvement avec Sgt. Fury and his Howling Commandos en 1963, où est introduit le privé Gabe Jones - ces séries obéissent à la réalité historique du rôle entretenu par les noirs pendant la Seconde Guerre Mondiale. Une place qui aura facilité, pour beaucoup de leaders d'opinions, la reconnaissance de leurs droits dans l'après guerre. Après tout, ils se sont aussi battus pour le drapeau.

Plus tard, le premier héros noir à avoir son propre titre en solitaire n'est pas un personnage Marvel. Il s'appelle Lobo (1965), et est la figure de proue d'un western édité pendant deux petits numéros par Dell Comics, une société indépendante. L'époque attendait cependant un héros costumé, et c'est comme souvent de l'esprit de Stan Lee et Jack Kirby que va jaillir le Black Panther, dans les pages de Fantastic Four #52 en 1966. 

Un mainstream en reflet de la société


Baptisé par Kirby "Coal Tiger", le personnage sera rebaptisé par son scénariste, suivant la création quelques mois plus tôt du Black Panther Party, mouvement qui prônait la résistance armée à la suprématie blanche. Suivant l'idée du Black Nationalism et la Nation of Islam de Malcolm X et du médiatique Muhammad Ali, le roi T'Challa est un personnage sans concessions à l'occident : chef d'une nation africaine jamais colonisée par l'homme blanc, technologiquement supérieure, puissant, racé, le Black Panther marque l'histoire de la BD aux Etats-Unis et associe d'emblée Marvel avec l'avancée des minorités. Parallèlement, et pour l'anecdote, le comics Snoopy de Schulz introduit la même année le petit Franklin, premier pote noir de Charlie Brown et de son charismatique toutou.
 
Lee récidive peu de temps après. Les personnages de couleurs commencent à se faire de plus en plus nombreux dans les séries créditées au chef de file des publications Marvel, depuis les simples figurants aux figures secondaires. C'est en 1969 qu'un second coup d'éclat intervient, lorsque le Faucon est introduit dans les pages de Captain America, sous les crayonnésde l'artiste Gene Colan. Quand ce-dernier évoquera, bien plus tard, la création de ce héros patriote, il citera dans les influences de Lee le besoin d'incarner la participation des noirs à la Guerre du Vietnam, et les protestations en marge d'une décennie contrastée sur le plan politique.


 
Colan n'oublie pas, bien sur, le besoin du père fondateur d'être à l'avant-front pour des raisons marketing - et pourquoi s'en plaindre ? En faisant de l'activisme indirect le fer de lance de ses créations, Stan Lee aura fait plus avancer la cause que DC de son côté, qui jouera la sécurité à plein au firmament d'un silver age plus absurde et surtout, plus blanc. Le dernier coup de filet dans le pic de consommateurs afros (qui voient leurs revenus grimper rapidement à l'époque) sera Luke Cage, un héros fidèle aux codes de la blacksploitation plus que ses deux prédécesseurs.
 
Inventé en 1972 par Archie Goodwin et John Romita Sr, Cage ressemble à l'imaginaire noir de son époque. Grande gueule, fier, habillé selon les codes vestimentaires de la Soul. L'époque est à la revendication. Les influences des Jungle Comics se font de plus en plus lointaines, on recherche moins une origine commune en centre-Afrique, l'intérêt se porte enfin sur l'envie de définir ce qu'est l'Amérique de couleur. La musique explose, les clubs rugissent aux sons des groupes funkys qui se chargent de cris de guerre revendicatifs, le cinéma donne au peuple ses propres héros, avec Shaft (1971) ou Foxy Brown (1974). Cage est la résultante directe de cet esprit furieux, tandis que du côté de DC, on ose enfin aller plus loin que le simple héros secondaire.

DC, à son rythme


 
La société aux deux lettres prend les devants au débuts des années 1970 en confiant à Dennis O'Neil et Neal Adams la série Green Lantern. Jordan, un haut gradé de l'armée représentant l'establishment, devra à son tour affronter le mal de son temps : à l'ombre des convictions d'un pays qui refuse de regarder vers le bas, le héros aura plus fait pour sauver de lointaines races aliens que pour son propre peuple, multicolore. C'est en 1971 que le duo crée John Stewart, premier super-héros noir de la maison, transformant au passage la série en véritable ongoing de justice sociale. 

Suivront Bronze Tiger (1975) et Black Lightning (1977) - un réflexe étrange d'apposer le nom d'une couleur au personnage signifiant malgré tout la rareté de la chose, systématiquement soulignée. En 1975, les X-Men accueillent Storm, femme de couleur et membre d'une équipe pensée depuis ses débuts comme une parabole sur le racisme et l'acceptation - à noter au crédit de DC une tentative signée Kanigher dans les pages de Superman's Girlfriend Lois Lane, où la jeune reporter devenait noire le temps d'un numéro en 1970 pour mieux comprendre ce qu'avaient à vivre les communautés d'un ghetto de Metropolis.
 
Les années 1980 verront les exemples se démultiplier (à l'image de Cyborg), et les héros en question atteindre peu à peu les cimes des parutions en solo'. Dans le même temps, la parole de Jesse Jackson succèdera à celle de Luther King et Malcolm X, la culture afro migrera lentement vers d'autres formes, et le Bronze Age achèvera de mettre sur la table les revendications sociales de peuples sous-représentés. Des scénaristes et artistes comme Dwayne McDuffie et Christopher Priest prennent leurs marques au sein des Big Two, rivalisant ou devançant leurs homologues blancs en terme de talents et de popularité.
 

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3. Heavy in the game
Chapitre 3

Heavy in the game

La décennie 1990 est l'apogée d'une ascension commandée et attendue par les lents progrès de la société américaine. Les communautés afros commencent à voir la télévision évoluer, quelques vedettes émergent d'une première génération amorcée par des acteurs comme Richard Pryor, populaire en son temps malgré sa couleur de peau. Bill Cosby ou Eddie Murphy seront le visage d'une Amérique noire qui commence elle-aussi à atteindre le niveau de vie des WASP de la nation étoilée, ou à exiger leurs propres héros cools et marrants. Tandis que la musique et l'art urbain évoluent aussi, pour porter la parole des couches les plus pauvres plus que jamais victimes des violences policières et la recrudescence d'un fascisme de classe.

1990, ère de nouveautés

 

Les comics manquent en partie le coche, et pourtant les efforts continuent. En 1993, McDuffie, Denys Cowan, Derek T. Dingle et Michael Devis, une fratrie d'artistes et scénaristes noirs, fondent Milestone Media, une enclave de DC Comics associée dans un partenariat de publications. Le rôle de cette société est simple : proposer uniquement des super-héros de couleur. Les créations seront nombreuses, avec plus ou moins de succès : Hardware, Xombi, Static - le défaut principal des créations Milestone sera de trop ressembler aux personnages des années 1990, musculeux et poseurs, au moment où le marché se segmente pour accueillir énormément de nouveaux héros. Il sera difficile pour les créations de l'éditeur de se faire une place, quand apparaîssent Image, Valiant ou Vertigo

Dans les personnages phares de l'époque, l'un se taille la part du lion aux côtés du  Hellboy de Mignola (1993). Il s'appelle Spawn, et est créé par Todd McFarlane en 1992. Si ce-dernier avance masqué, Al Simmons était bien un Afro-Américain de la Marine avant son décès, qui le laisse défigurer et disqualifie de fait l'angle ethnique du héros.

Une foultitude d'autres personnages s'épanouissent aux différentes boîtes postales du vaste Image Comics. Parmi eux, Shadowhank, Flint ou Voodoo viennent faire le job de la représentativité de corps (trop) musculeux ou (trop) sexys en différentes nuances. Grant Morrison jette de son côté le pavé du pluri-culturalisme au visage des conservateurs avec ses Invisibles, et surnomme l'un de ses héros de couleur "Boy", appellation réservée aux esclaves dans l'Amérique pré-abolitionniste. Valiant ne sera pas en reste avec la première déclinaison du Shadowman, et renouvellera plus tard le contrat quand Christopher Priest lancera Quantum & Woody.

Présent et renouveau

 

Difficile ou impossible d'énumérer les grands faits de la décennie, constellée d'un champ culturel ample à l'aube du nouveau millénaire. Dans le sport, l'Amérique célèbre Michael Jordan et Tiger Woods, au cinéma elle accueille l'ex Fresh Prince of Bel Air sous son nom civil Will Smith. Du côté des comics, Wesley Snipes devient Blade, un obscur personnage de Marvel qui sera adapté au cinéma avec un certain succès. Un autre point intéresse davantage : entre 1991 et 1994, l'opinion publique se saisit du tabassage de Rodney King et de l'affaire O.J. Simpson, synonymes d'une Amérique qui commence à ne plus accepter que le criminel soit chaque fois le noir de la situation.

Un comble pour l'une des civilisations les plus racistes du monde occidental. Tandis que la musique continue de chroniquer la violence des rues, les comics continuent d'inventer de leur côté. Mais, le mouvement n'ira pas à la même vitesse ni à la même ampleur : medium qui préfère toujours les héros de ses premiers temps, les comics se heurtent vite à un souci de popularité. Batman, Superman, Spider-Man et consorts auront beau faire de la place à un monde plus multicolore, le succès de ces personnages inventés à une époque où on ne pensait qu'en blanc laissera peu d'exposition aux nouveaux, ni Milestone et aux nombreux autres figures marquantes de la décennie.

De formidables initiatives naîtront pourtant de la ligne Ultimate quelques années plus loin : du Nick Fury basé sur les traits de Samuel L. Jackson au personnage génial de Miles Morales - qui fera mentir l'idée que certains personnages sont irremplaçables. L'éditeur a alors trouvé une solution qui suivra sur d'autres séries et dans les adaptations : changer la couleur de peau d'un personnage sans toucher à son essence même, une manière de contredire l'idée que nous serions tous définis par notre ethnie de naissance. 

Diversité à deux vitesses

 

Cette pratique, qui devient légion dans les adaptations qui commencent à pulluler au sortir des années 2000, se fait parfois contre l'avis d'un public de conservateurs. Ces mêmes avis tenteront de bloquer les Big Two quand ces-derniers commenceront à intervertir les rôles entre les personnages classiques et de nouveaux entrants issus d'un idéal moins codifié au besoin d'un héros blanc, masculin et hétérosexuel. Si DC gardera toujours un certain retard à l'allumage, c'est à travers les écrans que cette parole se propagera, depuis Perry White au cinéma à Jimmy Olsen en télévision.

Peu à peu, d'autres luttes se seront greffées à l'idéal de représentativité des comics, et la cause noire se sera rapproché d'un besoin scandé au firmament des seventies : I am somebody. Moins que des personnages noirs, des figures comme Nick Fury, Amanda Waller ou Sam Wilson ne sont plus utilisés aujourd'hui par simple devoir de quotas ethniques. Ces personnages, de plus en plus nombreux au premier plan, auront atteint des postes normalisés. Pendant que se cherchent d'autres luttes, celles des gays par exemple avec les séries Batwoman ou Young Avengers, celle des communautés arabes (encore largement sous représentés) avec Simon Baz, Ms Marvel ou le Nightrunner

Ces causes là passées, il restera encore un long chemin aux comics pour être le réel miroir d'un monde où évoluent des tonnes d'autres cultures désolidarisées de celle des blancs, et de leur histoire de conquête et d'asservissements. Le chantier est d'autant plus important que l'Amérique a prouvé depuis peu que des décennies d'avancées n'empêchent pas un peuple indécis de regarder en arrière, parfois pour le pire. 


Cette éternelle lutte, qu'aucun medium (à part peut-être la musique) ne semble avoir parachevé, semble n'en être qu'à ses premiers pas, et les propositions comme Marvel Legacy semblent valider le fait que les comics resteront toujours ancrés à ce passé plus uniforme, qui part et revient au gré des tendances. Mais, le succès populaire que rencontrent des films comme Wonder Woman, ou l'attente générée par le Black Panther de Marvel Studios en témoignent. Un autre public existe, et attend, lui-aussi élevé par Batman mais peut-être moins dans les clous normatifs que ce brave Bruce Wayne et sa bande de copains.

Ce qui frappe pourtant, c'est qu'encore aujourd'hui, on aura confié à Ryan Coogler le destin du Black Panther cinématographique. A la fois une bonne chose, puisqu'un réalisateur noir est logiquement le mieux armé pour comprendre ce personnage, et peut-être un symptôme des lentes avancées de nos sociétés. Puisqu'en définitive, on serait en droit de se demander si l'utopie ne serait pas de commencer à considérer un jour les personnages par-delà les normes imposées par une société inégale, ou de s'inquiéter qu'il ait fallu attendre si longtemps avant de voir un héros coloré rejoindre les têtes d'affiches caucasiennes de la marque dans les salles obscures. En somme, cette lutte ne ferait que commencer.

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Chapitre 1

Old School

Retracer l'histoire du super-héros noir revient à retracer l'histoire du peuple Afro-Américain. Lorsque les premières formes de ce qu'on va qualifier de comics, strips ou pulps, apparaissent, nous sommes dans l'entre-deux guerres. Victime d'une ségrégation galopante dans les états du Sud, une partie du peuple noir fuit les états de l'ex Confédération vers le Nord. 

C'est aussi à l'époque que se développe une célèbre organisation à capuche, le Ku Klux Klan, popularisée dans le sud en 1915 et en rapide expansion jusqu'au milieu des années '40. Les communautés de ghettos se développent dans l'urbanisme yankee, et quoi que ce soient dans ces états que l'abolition de l'esclavage ait été défendue, le racisme et la ségrégation ont encore de belles décennies devant eux.

Les premiers auteurs témoignent de cet état de faits - ce sera souvent des Afro-Américains eux-mêmes que viendront la représentation d'un peuple de couleur au-delà des stéréotypes. Il faudra cependant attendre un certain temps, et traverser des années de Guerre où, qu'il s'agisse des communautés nées d'Asie ou d'Afrique, personne n'aura senti le besoin de se cacher pour affirmer ses idéaux de suprématie.

Age d'or monochrome


Au-delà des villes, la rencontre des cultures - dans un pays encore largement raciste - s'accompagne d'un imaginaire qui va nourrir la BD tant Américaine qu'Européenne : l'esprit colon, l'exotisme d'une jungle africaine fantasmée où la civilisation et l'intellectualité n'auraient pas encore trouvé leurs traces. La représentation de l'Afrique passera en grande partie par ce biais dans l'ère du comic strip, aussi inspirée par Tarzan et les Jungle Adventures ou de l'écriture de Burroughs, avec ses sombres tribus cannibales. On aime à dater le personnage de Lothar, fidèle sidekick du magicien Mandrake, comme l'un des premiers représentants.

Lancé en 1934, ce prince de sept nations africaines accompagnera le héros de Lee Falk (auteur à qui l'on doit aussi la création du Fantôme, un pionnier), dans un idéal à la Vendredi du personnage noir en sidekick du héros blanc, illettré, en peau de bête. Lothar sera le premier d'une longue série du genre, la peinture de personnages tribaux devenant un tic avant même que n'apparaissent les premiers super-héros. De son côté, Timely Comics (société sur laquelle reposent les fondations de Marvel) suivra une autre école, lorsque Bucky Barnes aura droit à sa propre équipe de sidekicks dans les années 1940.

Les Young Allies (1941) présenteront le jeune héros White-Wash (oui), un personnage de couleur au phrasé emprunté à celui de l'Oncle Tom. Il s'accompagnera de Slow-Motion Jones en 1942, dans USA Comics #6. Ces deux héros, dessinés selon les codes de l'âge d'or, seront tout de même dépeints comme supérieurs à l'adversaire nazi - il est à rappeler que Timely employait aussi des noirs à l'époque dans le lettrage et l'édition.

Le critère en vigueur passera par cette façon de faire parler les personnages, dans un vernaculaire monstrueux inspiré de Mark Twain et de ce que les blancs imaginent du langage typique de leurs voisins colorés. Souvent, on retrouve un argot stupide, ou une simplicité de texte à la Tintin au Congo. Cette habitude passera d'auteurs en auteurs dans les premiers temps : Will Eisner proposera de son côté Ebony White (1940), déplorable carricature du noir vu par les blancs ségrégationnistes dans les pages de The Spirit, tandis que Fawcett deviendra rapidement le champion toutes catégories de l'exercice.


Les Afro-Américains de l'entourage de Billy Batson hésiteront entre la bêtise, la docilité et les mauvaises intentions - souvent plus bêtes que méchants. Billy sera doté d'une sorte de sidekick esclave, Steamboat (1942), et se déclarera ouvertement comme une sorte de grand plaidoyer façon Tintin au Congo sur l'intelligence prêtée à un peuple qui participe pourtant à l'effort de guerre sur les champs de bataille d'Europe. Côté DC Comics / National, difficile de tracer l'histoire du héros noir tant les pages de l'époque en semblent dépourvues.

Pour la gloire, on se rappellera aussi de personnages tels que Hoverboy (1937), proto-nazi et super-héros, fier de défendre la nation étoilée des femmes, des noirs et des japonais. Cet exemple en particulier est éloquent si on le prend comme le souvenir glaçant d'une Amérique pré Pearl Harbor, où la question supprématiste était loin d'être réglée à l'intérieur des frontières. Tandis que Superman développait l'idée de justice sociale et que Cap mettait une première beigne à Adolf Hitler, les USA avaient leur propre parti nazi et le Ku Klux Klan recevait des subventions d'état - une époque où le peuple Afro-Américain était victime de violences organisées, de ségrégation et de racisme ordinaire, et où le terme "négro" était encore la norme de dénomination.

Quelques pionniers sont pourtant déjà là : l'artiste Jackie Ormes,  rentrée dans l'histoire comme la première dessinatrice afro-américaine, crée Torchy Brown, un comics syndiqué représentant la jeunesse d'une chanteuse et danseuse noire du Mississipi trouvant fortune dans un récit jallonné d'humour. Nous étions en 1937 au moment de la parution du premier numéro, longtemps avant les grands mouvements des droits civiques.

L'après-Guerre, pionniers et ingérence


 
En 1947, la représentativité Afro-Américaine devra à un certain contributeur autant que les héroïnes de comics devront à William Moulton Marston. Celui-ci s'appelle Orrin C. Evans, journaliste de philadelphie, considéré par l'histoire comme le premier reporter noir à couvrir des sujets d'importance pour une revue de blancs aux Etats-Unis. 

Evans est le fils d'un père qui passait pour blanc et d'une mère de couleur, cette différenciation marquera grandement le jeune homme, qui assistera dans son enfance à des scènes de famille où la femme devait se faire passer pour l'employée de maison devant les invités. Sensibilité à l'action politique très jeune, Evans intègrera à l'âge adulte différentes publications majeures dans la cité de Philadelphie, avant de considérer, à l'aûne de l'immense succès des comics dans l'âge d'or, que ce medium serait le véhicule parfait pour transmettre ses idées.
 
C'est à ce moment que le journaliste devient éditeur de comics, et publie en 1947 le premier et unique numéro de All-Negro Comics. La parution, pensée pour être anthologique, présentera des personnages noirs parfaitement valables, loin des stéréotypes de l'époque : un détective privé, un espion, mais aussi des histoires humoristiques fidèles aux codes des revues du moment. Evans marquera ainsi l'histoire du medium en proposant le premier comics noir par des noirs pour des noirs, un travail qui préfigure de ce que fera Milestone des décennies plus tard, devant un problème toujours pas réglé.
 

 
Les années 1950 commencent à voir la montée des mouvements civiques aux Etats-Unis, dans des protestations remarquées par l'histoire, à l'image du geste légendaire de la jeune Rosa Parks. Une poignée d'auteurs et de comics précurseurs avaient commencé à prendre les devants, dans la foulée d'Evans : le Parents Magazine Press publie en 1948 deux numéros d'une revue baptisée Negro Heroes, tandis que Fawcett se rattrape un peu tard avec Negro Romance en 1950, imitant le modèle du love comics de l'après guerre sans se positionner sur une éventuelle revendication raciale.
 
A mesure qu'avancent les années, les super-héros déclinent et se heurtent au fameux séisme du Comics Code Authority, un organe d'auto-censure imposé par l'état devant la fronde de mères concernées et d'un thérapeute castrateur. Si la présence de personnages noirs est encore minoritaire, la question fait pourtant partie des débats (de légende) qui auront opposé William Gaines d'Entertainment Comics à l'Amérique puritaine, avec en ligne de mire un récit baptisé Judgement Day.
 
Reprint d'une histoire de 1953, l'intrigue présentait un spationnaute invité à visiter une planète de robots arrivés au stade d'intelligence. Le héros était en fait l'ambassadeur d'une fédération galactique, et devait décider si cette nouvelle civilisation pouvait y trouver sa place - il finira par juger que non, les robots étant justement trop puritains et bigots pour rejoindre l'ensemble de la société spatiale. 
 
Le twist de fin voyait l'explorateur ôter son casque, et révéler qu'il était en fait un personnage noir. Cette histoire a été purement et simplement rejetée par le CCA, au prétexte qu'un personnage noir dans une telle position d'autorité était contraire aux valeurs défendues par l'organisme. Arrivent alors les années 1960, et le début d'une lueur au bout de ce sombre tunnel.
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