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Jason Aaron en indé' : le récap de la violence en quatre titres

Jason Aaron en indé' : le récap de la violence en quatre titres

DossierMarvel

Avec la sortie de Thor : Ragnarok, pas mal de regards se rivent sur Jason Aaron, dernier architecte de poids du légendaire viking de Marvel auquel il aura livré un run impeccable, déjà rentré dans l'histoire récente de l'éditeur et de toute la saga Thor, depuis sa création par Jack Kirby et Stan Lee en 1962.

Mais à l'ombre de son travail souvent excellent au sein de la Maison des Idées, Aaron fait aussi partie de la double génération bénie Vertigo/Image Comics, ces auteurs qui s'épanouissent presque davantage sur les histoires nées de leur propre imaginaire, celles qu'ils ont façonné du premier au dernier chapitre, et qui livrent aux repus des parutions super-héroïques de quoi occuper ces moments de lectures (rare) où la perspective de tout le comic-book tend à évoluer.

Il était d'usage jusqu'à il y a peu sur COMICSBLOG.fr d'évoquer le boulot de ces indépendants, souvent l'occasion de mettre un coup de projecteur sur ceux qui sont devenus au fil des ans les grands d'aujourd'hui. Et au moment où toute la sphère de la presse comics va s'intéresser à ce que l'auteur hirsute a mis dans les pages Asgardiennes qui vaille d'être retenu, ici-bas on s'intéresse à Jason Aaron comme véritable écrivain, père d'une poignée de séries exemplaires qui valent d'y laisser traîner l'oeil. Entre violence, analyse historique et vision personnelle de la Bible, de quoi occuper votre weekend de plein de moments sympas, avec pas mal de sang et encore plus de talent. 

1. War, What is it good for ?
Chapitre 1

War, What is it good for ?

The Other Side - Vertigo, 2006

Jason Aaron naît dans le grand état de l'Alabama, territoire des Etats-Unis souvent dépeint en fiction comme l'un des piliers du Vieux Sud, où le conservatisme a connu ses heures de gloires et sévit encore aujourd'hui. L'auteur y trouve sa redneck nation, qui influencera tout son regard sur le drapeau et le patriotisme tourné en dérision dans ses oeuvres. C'est l'un des thèmes de sa carrière loin des réalités fictives de la sphère super-héros : déconstruire l'Amérique et ses illusions, à commencer par le mythe du héros fort et bon sous tout rapport.
 
On prête à Aaron d'être un cousin éloigné de Gustav Hasford, un journaliste lui aussi né en Alabama et qui participera à la Guerre du Vietnam en tant que correspondant de guerre. Sorti de l'enfer de la jungle et des conflits au napalm, Hasford écrit en 1979 un récit biographique, The Short Timers, qui sera adapté près d'une quinzaine d'années plus tard par Stanley Kubrick. Le film Full Metal Jacket et ce lointain héritage inspirent à Aaron son premier travail d'envergure en solitaire, The Other Side, publié par Vertigo en 2006 avec Cameron Stewart aux dessins.
 

 
The Other Side reprend un mythe majeur du folklore américain. La Guerre du Vietnam. La Guerre du Vietnam vue à travers deux points de vue : celui de chaque camp. On y suit d'un côté le récit d'un jeune soldat parti combattre les rouges, et de l'autre, celui d'un jeune Viet Cong parti défendre son pays et faire la révolution contre l'impérialisme rampant. Très vite, un propos se met en place sur la Guerre, qui révèle la nature humaine, et sur les réalités de ce conflit, à des kilomètres des décideurs d'un monde coupé en deux qui ne se battent qu'à coup d'influences sur un grand échiquier mondial.
 
La série récupère avec adresse l'héritage de Full Metal Jacket de toute une batterie d'essais romancés ou filmés sur le quotidien des GI. Très vite à contre-courant de la grandiloquence cruelle d'un Apocalypse Now, Aaron s'intéresse à l'humanité de ce traumatisme pour les deux pays. Il n'hésite pas à présenter l'Amérique comme le vilain de l'histoire, les soldats de son pays décrits comme de pauvres paumés eux mêmes éberlués devant l'absurdité des ordres, là où le jeune vietnamien est un jeune homme empli d'honneur, de soif de liberté et d'héritage pacifiste.
 

 
The Other Side joue avec la manière dont est souvent décrite cette guerre là en particulier, comme un cauchemar. L'auteur y trouve les premières armes de son oeuvre, de son message : l'homme loin de chez lui, comme coupé de ses repères parce qu'il s'est trop éloigné de son foyer, et de l'autre côté, celui qui connaît sa terre et l'arpente comme une projection de lui-même. Il y trouve aussi la force d'un hurlement contre l'Amérique, contre son idéal militaire, et décrit avec une justesse qui lui collera au stylo pour le reste de sa carrière une violence désabusée, absurde jusqu'à devenir grotesque dans son exécution.
 
Voilà les thèmes semés par Aaron dans ce premier essai. La nature bestiale de l'humain, la honte qui se cache entre chaque pli du drapeau étoilé, et l'héritage que tout un chacun reçoit de son environnement. De son lieu de naissance, de cette terre qu'il aime fuir ou retrouver selon les angles que prendra la bibliographie de l'auteur au fil de ses travaux. Ici, le soldat vietnamien est le gentil de l'histoire (peut-être est-ce historiquement vrai), pratiquement parce que, contrairement à l'autre, il est chez lui, et a ce bout de sol à défendre. On y reviendra plus tard, en attendant, restons chez Vertigo pour un morceau un peu plus conséquent. 
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2. Buffalo Soldier
Chapitre 2

Buffalo Soldier

Scalped, Vertigo, 2007

En 2007, Aaron embraye avec ce qui reste sans doute encore aujourd'hui comme son oeuvre fondatrice, dans Scalped. Il co-signe la série avec R.M. Guéra, un artiste serbe que le scénariste confiera plus tard n'avoir jamais rencontré avant la parution des premiers numéros, et à qui il laisse une grande marge de manœuvre pour imaginer les décors de Prairie Rose, terrain de jeu de ce comics, au mieux, extraordinaire. 

Dépeinte par Ed Brubaker comme un véritable polar moderne, un néo-noir qui prend les habitudes visuelles du western pour les remanier, Scalped est un énorme coup de poing dans les séries Vertigo de l'époque. A l'ombre des auteurs anglais qui ont fait sa légende des débuts, l'imprint se réinvente à l'époque à travers des récits plus centrés sur le réalisme engagé, loin du psychédélique et de l'horreur des premières pages. Scalped se profile comme un avatar fabuleux à l'enseigne des séries d'auteur que la société représentait à l'époque - longtemps avant l'âge d'or d'Image.


Ce que fera plus tard Aaron sur Southern Bastards est déjà présent. La première chose qui frappe : Scalped n'a pas de héros. Le personnage principal de l'histoire est une réserve indienne baptisée Prairie Rose, emblématique des réalités modernes du peuple Natif-Américain, à qui l'état a laissé en sa grande mansuétude une poignée de terres après les dernières Guerres Indiennes de la fin du XIXème siècle.  Et là où les paysages magnifiques peuplent les pages d'R.M. Guéra, les humains, eux, se présentent comme des figures anti-héroïques, noires ou grises dans le meilleur des cas, affreux héritiers d'un massacre commis il y a des siècles et que la fierté nationale a voulu cacher au regard des gens.

On y suit le retour à la maison de Dashiell Bad Horse, un enfant de Prairie Rose qui aura passé sa vie à essayer de fuir le lieu. Le jeune homme s'est enrôlé, a fait le tour des missions en essayant d'oublier d'où il venait (ça aussi, on y reviendra plus tard) avant qu'une enquête fédérale ne l'amène à retrouver sa terre d'origine, sa mère, et celui qui l'a élevé pour être ce qu'il ne serait pas, le (fantastique) chef Red Crow.


Si Scalped est vu par beaucoup comme le véritable indispensable de la biblio' de Jason Aaron, c'est parce que l'auteur lui-même l'a pensé ainsi. Riche d'une soixantaine de numéros, de multiples sous-intrigues et d'un portrait ample et généreux de ses protagonistes, la série est le point culminant de toute la dramaturgie déployée par l'auteur. En empruntant aux codes impitoyables du western spaghetti, teinté d'enquête, de polar, de mafia, de drames familiaux et d'investigation sociale engagée, la série représente tout ce qui est cher au personnage Aaron, observateur avisé et acerbe de l'homme et de ses travers.

Ce qui fascine, en particulier chez celui qui se présente au départ comme le grand méchant de la série, Red Crow, est le choix de son créateur de ne pas prendre parti, pour ou contre lui ou aucun des autres. Ceux qui s'en sortent le mieux sont les losers, ceux qu'il écrit avec la plus grande passion sont les ombrageux. Les vilains qui agissent pour une bonne cause, ou même plus simplement, les vilains qui savent qu'ils font le mal mais l'acceptent, et comprennent pourquoi. Ces véritables ordures, traitées à la loupe, depuis le début, qu'on découvre fasciné et avec lequel le scénariste aime jouer. Il enrichit même les pires d'un background qui remet en perspective l'affect ou le manque d'affect déployé au fil de ses pages avec la maestria des plus grands.


Là-encore, les thèmes sont éloquents. Si le héros Bad Horse aura passé sa vie à essayer de ne pas revenir là où il a grandi, c'est pourtant à Prairie Rose que le fils prodigue comprend sa place et le rôle de sa vie. Le thème de l'héritage et de la famille sont au coeur de l'histoire, abrités derrière le leitmotiv de la carrière d'Aaron indé' : expliquer aux Etats-Unis ses erreurs, ses crimes, et qu'il ne suffit pas de foutre la poussière sous le tapis. A ce sujet, Scalped est un immense travail de recherche sur le peuple indien et les atrocités commises pendant les massacres de la conquète de l'Ouest, une belle leçon trop rarement rerésentée en fiction sur un génocide que la première puissance mondiale tient à garder mesuré.

Mais surtout, Scalped est une série irréprochable. Narrée d'une main de maître, son propos se découpe telle une oeuvre chorale où chaque personnage a sa place et où la conclusion est claire dès le postulat de départ : il n'y a pas d'espoir à Prairie Rose. L'auteur s'y montre sans concessions, avec la richesse d'un discours politiques qui parle des communautés difficiles, les laissés pour compte du système qui cotoient au quotidien des problèmes d'alcoolisme, de chômage de masse, de petite et grande délinquance, et bien sur des trafics de drogues qui s'épanouissent dans les milieux défavorisés . Une réflexion sur ce qui reste d'un peuple après un génocide, de ceux qui l'ont commis et de l'envers du décor d'un pays qui se rêve plus grand qu'il n'est.

C'est donc un énorme coup de coeur de lecture et probablement la série la plus aboutie du scénariste même loin devant son travail sur Thor - si cette chronique était un top, il serait en dernier, mais le temps nous rattrape et il nous faut passer au volume suivant, après le déclin actif de Vertigo et la venue d'un éditeur remplaçant qui aura lui-aussi livré une pelletée de chefs d'oeuvres à empiler dans vos bibliothèques : Image Comics, avec Soutern Bastards, en 2014. 

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3. Born on the Bayou
Chapitre 3

Born on the Bayou

Southern Bastards, Image Comics, 2014

Bienvenue en Alabama. C'est ce territoire qu'Aaron aura choisi pour Southern Bastards, aussi peut-on d'ores et déjà tabler sur une oeuvre hautement biographique, où, à l'instar de Scalped, le héros ne sera pas un personnage en particulier mais le décor boisé d'une ville reculée où la loi ne sévit plus et où le football américain domine, au devant de la morale ou même de la raison.
 
Southern Bastards intervient dans ce que les historiens du comics appelleront sans doute plus tard "l'exode Image", moment de l'industrie où une poignée d'auteurs émérites lassés des Big Two verront dans les réussites de Saga ou The Walking Dead la possibilité de gagner leur vie en échappant au contrôle éditorial souvent castrateur des maisons de super-héros. Quoi qu'Aaron restera longtemps attaché à son goût pour les capes et costumes qui l'accompagne depuis l'enfance, il fera à son tour partie du mouvement, en offrant à Image deux belles créations, mais ne brûlons pas les étapes. Pour ce premier travail, on retrouve l'excellent Jason Latour, qui honorera l'héritage de Guéra en comprenant d'emblée ce que l'auteur espérait faire : un Scalped 2, ou bien un Scalped légèrement plus biographique, en ces terres que le scénariste connaît bien.
 

 
Souther Bastards retrouve l'Amérique profonde. L'Amérique du redneck, l'Amérique qui salue encore le drapeau confédéré, celle des white trashs et des hillbillys, où les mentalités ont des décennies de retard au compteur et où la délinquance ne se résume pas qu'à une question de ghettos. Earl Tubb, à l'image de Dashiell, se présente comme un enfant exilé de la ville de Craw County, véritable trou paumé au coeur du pays qui ne vibre que pour les côtes de porc et les matchs de l'équipe locale, dominée par le Coach Boss, entraîneur de football américain et parrain du crime dans une cité où tout le monde détourne l'oeil, tant que les matchs sont gagnés.
 
Tubb est le fils de l'ancien shérif, une figure à la Dirty Harry de province connu pour mettre les truands locaux au pas à coups de batte de baseball. Comme son héros de The Other Side, Earl a fait le Vietnam. Comme pour Dashiell de Scalped, il ne l'a pas fait pour les bonnes raisons. Le fils du plouc de Craw County n'a servi dans l'armée que pour quitter le foyer familial, quitter la ville de son enfance, s'en est allé loin, loin des pensées arriérées de son paternel et de son voisinnage, et loin de l'image imposante de son père qu'il semble à jamais incapable d'égaler. Pourtant, Earl prendra sur lui, au moment de revenir pour gérer une simple histoire de legs, de ramener à son tour un peu d'ordre dans la cité à coups de batte et de friteuse, quitte à lui-même y laisser la vie. 
 

 
Le récit est surprenant dans cette capacité à passer d'un héros à l'autre, en ne réussissant jamais à statuer sur le bien fondé de chacun. C'est ainsi qu'Aaron et Latour, lui-même originaire de Caroline du Nord, un état au passé confédéré lourd qui porte encore les stigmates d'une tradition raciste et légèrement arriérée, décrivent leur oeuvre : une déclaration d'amour/haine à ces coins paumés des Etats-Unis, ces coins où la violence est légion, mais où, surtout, domine une école de pensée étouffante impropres à une éducation réussie ou "normale". Ce double message vibre dans les pages des deux auteurs, à la fois dans un scénario tortueux où on ne sait si on doit ressentir haine ou affect pour les héros et brigands de l'histoire, et dans des pages dessinées d'une main de maître où les couleurs prennent elles-aussi des accents engagés.
 
Souvent descendues, celles-ci ne vibrent qu'au firmament de trois nuances principales : l'ocre, le gris et le rouge, comme pour symboliser une humanité qui peine à s'épanouir au naturel, et explose dès qu'on l'expose au chaos. C'est là que tout le propos d'Aaron se transvase dans Southern Bastards : selon lui, la violence ne crée par de désordre chez l'Homme. L'Homme est par nature violent, et c'est dans ces élucubrations au flingue, au couteau ou à la mitrailleuse qu'il parvient enfin à trouver qui il est. Merveilleux dans sa richesse de caractérisation, Southern Bastards se présente en aval de séries comme Justified sur le ton de la compréhension : plutôt que de juger qui sont ces beaufs de province, essayons de comprendre pourquoi eux aiment leur terre, pourquoi eux sont bêtes au point de détruire et d'où vient cette colère qui les pousse aux pires atrocités.
 

 
L'auteur n'essaye cependant jamais d'excuser, et c'est aussi là sa force qui le mènera à l'oeuvre suivante. Mais si vous devez lire du Jason Aaron moderne et que les Indiens ne vous passionnent pas, Southern Bastards est un immense boulot pour comprendre le style et les thématiques de l'auteur, agrémentées par un dessin qui ne se contente pas d'illustrer mais est réellement partie prenante de l'aventure. Une plongée dans un monde sale, dégueulasse, où on ressort soi-même éclairé de notre capacité à excuser les salauds et à aimer cette terre de tous les possibles où l'humain se révèle dans ce qu'il a de plus sombre. 
 
Maintenant, revenons aux origines (littérales) du vice, avec l'autre essai du papa de Thor sur les ondes d'Image Comics.
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4. The Number of the Beast
Chapitre 4

The Number of the Beast

The Goddamned, Image Comics, 2015

Dans la série The Goddamned, Jason Aaron retrouve son pote de Scalped R.M. Guéra, pour un titre qui arrive à en dire long en assez peu de numéros. Le pitch est simple - limpide - et se retranche en une question adressée au fan de genre le plus primaire : si on faisait un Conan le Barbare avec les textes de la Genèse, est-ce que ce serait aller trop loin ?

Puisque c'est bel et bien sous cette promesse que se décrit la série, pour l'instant cantonnée à un premier arc d'introduction publié par Image assez récemment. Un récit de fantasy classique, dans un monde qui évoque moins l'heroic médiéval inspiré des châteaux forts et des contes merveilleux, et plus ce wasteland à la Mad Max, cette terre de barbares quasi-sumérienne que nous ont décrivent peu ou prou les textes anciens. On prend la bible, on y met de la violence, et on se retrouve avec une série étonnamment brillante, derrière là-encore des accents de violence brusque. Ça vous branche ?


The Goddamned porte bien son nom. Selon la Bible, le premier meurtrier, l'inventeur du crime et donc l'auteur initial des penchants belliqueux de l'espèce humaine, serait le fils d'Adam et Eve, Caïn, un personnage connu des interprétations exégètiques pour représenter la jalousie et le remords. Pour ceux qui faisaient l'école buissonnière aux cours de catéchisme, petit rappel : Adam et Eve sont bannis du paradis après l'épisode de la pomme, héritent de la Terre et pondent deux bambins, Abel et Caïn. Tous deux font une offrande à Dieu, lequel préfère celle d'Abel, enrageant son frère Caïn qui, de jalousie, tuera son jumeau, inventant pour les générations à venir la capacité essentielle à l'Homme d'ôter la vie.

Pour un auteur fan de l'exploration des tréfonds les plus sombres des penchants humains, le sujet a de la valeur. Sauf qu'Aaron ne se trahit pas et choisit de faire de ce vieux texte séculaire une véritable oeuvre de genre - à ce point que pour un laïc complet, s'il n'a jamais entendu parler des croyances monothéistes, The Goddamned se présente comme une véritable aventure de fantasy. Le scénariste y pose tous les codes du genre : une terre où règnent les clans, les guerres et le meurtre, où les femmes sont violées, où les monstres sont légion, et où un héros légendaire et (plus ou moins) béni des dieux avance dans une quête de rédemption banale, si celle-ci n'avait pas l'originalité de présenter un personnage central ne cherchant qu'une chose : la mort.


Caïn est en effet le seul protagoniste intéressant à suivre au fil du volume. Il avance avec le recul du lecteur sur ce monde encore en gestation, dans ce prologue à la civilisation que la genèse ne décrit qu'en quelques mots. Il a à ses côtés un antagoniste biblique lui aussi, Noé, bâtisseur de l'Arche et ici présenté comme une sorte de gourou impérialiste plus intéressé par l'idée de fonder sa propre civilisation pure que par le véritable sauvetage des différentes formes de vie. Pensé comme un Conan où le héros serait plus bavard, The Goddamned profite de son terreau initial (fruit d'un milliard ou deux d'interprétations depuis que le monde est monde) pour donner une des oeuvres les plus riches à analyser de la biblio d'Aaron.

La première lecture est pourtant assez claire, et là-encore on retrouve l'ensemble des thèmes déjà évoqués. Oui, Caïn est aussi un héros coupé de sa terre natale, comme les autres il a ce côté désabusé qui ne croit plus à l'héritage qui lui a été transmis. Et la Terre, où ce proto-monde créé par Dieu, est le paysage d'une violence humaine que l'auteur laisse exploser, dans un propos littéralement vaindicatif envers sa propre espèce. L'espoir est aux abonnés absents et la conclusion du récit est brillante dans sa capacité à ôter au lecteur toute envie de croire à de meilleurs lendemains. Paradoxalement, si The Goddamned joue pas mal avec l'image bienfaisante de Noé, on a envie d'y voir une version presque canonique des écrits de la Genèse, qui dépeint avant le déluge un monde où les hommes se sont perdus à trop s'entretuer. 

Avec une morale époustoufflante et à nouveau magnifiquement illustrée, la série attend sa suite dans les mois à venir. On peut en retenir un récit plutôt imagé de tout du point de vue de l'auteur sur la condition humaine : un ensemble de barbares plus ou moins bien intentionnés. Au milieu d'un chaos que certains assument et d'autres cachent, au milieu d'une terre natale qui conditionne tout le rapport au soi et où seuls ceux qui y compris ce que leur héritage leur avait légué ont une chance de s'en sortir. Je ne vous ai peut-être pas dit que cette série était aussi excellente, aussi je profite de ces dernières lignes pour vous la recommander.


Bref, vous l'aurez compris si la lecture vous aura menée si loin, Jason Aaron évolue à l'ombre de très bons récits dans la sphère du mainstream pour tisser une oeuvre plus personnelle et traversée comme tout bon auteur par ses propres thématiques. Parmi celles-ci, les pistes de lectures les plus évidentes seront le retour chez soi qui bouleverse ses anti-héros, la violence et une envie profonde de voir ce que l'humain a de plus sombre en lui, sans jamais se faire juge de ses créations, et un certain appétit pour les fantômes de l'Amérique, ou plus généralement, des victimes des crimes commis par tout un chacun. 

Donc lisez du Jason Aaron, lisez du Image et du Vertigo, et n'oubliez pas l'auteur derrière les pages des super-héros, il a peut-être d'autres choses à dire, et vous d'autres choses à lire sur vos après-midis. 

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Chapitre 1

War, What is it good for ?

The Other Side - Vertigo, 2006

Jason Aaron naît dans le grand état de l'Alabama, territoire des Etats-Unis souvent dépeint en fiction comme l'un des piliers du Vieux Sud, où le conservatisme a connu ses heures de gloires et sévit encore aujourd'hui. L'auteur y trouve sa redneck nation, qui influencera tout son regard sur le drapeau et le patriotisme tourné en dérision dans ses oeuvres. C'est l'un des thèmes de sa carrière loin des réalités fictives de la sphère super-héros : déconstruire l'Amérique et ses illusions, à commencer par le mythe du héros fort et bon sous tout rapport.
 
On prête à Aaron d'être un cousin éloigné de Gustav Hasford, un journaliste lui aussi né en Alabama et qui participera à la Guerre du Vietnam en tant que correspondant de guerre. Sorti de l'enfer de la jungle et des conflits au napalm, Hasford écrit en 1979 un récit biographique, The Short Timers, qui sera adapté près d'une quinzaine d'années plus tard par Stanley Kubrick. Le film Full Metal Jacket et ce lointain héritage inspirent à Aaron son premier travail d'envergure en solitaire, The Other Side, publié par Vertigo en 2006 avec Cameron Stewart aux dessins.
 

 
The Other Side reprend un mythe majeur du folklore américain. La Guerre du Vietnam. La Guerre du Vietnam vue à travers deux points de vue : celui de chaque camp. On y suit d'un côté le récit d'un jeune soldat parti combattre les rouges, et de l'autre, celui d'un jeune Viet Cong parti défendre son pays et faire la révolution contre l'impérialisme rampant. Très vite, un propos se met en place sur la Guerre, qui révèle la nature humaine, et sur les réalités de ce conflit, à des kilomètres des décideurs d'un monde coupé en deux qui ne se battent qu'à coup d'influences sur un grand échiquier mondial.
 
La série récupère avec adresse l'héritage de Full Metal Jacket de toute une batterie d'essais romancés ou filmés sur le quotidien des GI. Très vite à contre-courant de la grandiloquence cruelle d'un Apocalypse Now, Aaron s'intéresse à l'humanité de ce traumatisme pour les deux pays. Il n'hésite pas à présenter l'Amérique comme le vilain de l'histoire, les soldats de son pays décrits comme de pauvres paumés eux mêmes éberlués devant l'absurdité des ordres, là où le jeune vietnamien est un jeune homme empli d'honneur, de soif de liberté et d'héritage pacifiste.
 

 
The Other Side joue avec la manière dont est souvent décrite cette guerre là en particulier, comme un cauchemar. L'auteur y trouve les premières armes de son oeuvre, de son message : l'homme loin de chez lui, comme coupé de ses repères parce qu'il s'est trop éloigné de son foyer, et de l'autre côté, celui qui connaît sa terre et l'arpente comme une projection de lui-même. Il y trouve aussi la force d'un hurlement contre l'Amérique, contre son idéal militaire, et décrit avec une justesse qui lui collera au stylo pour le reste de sa carrière une violence désabusée, absurde jusqu'à devenir grotesque dans son exécution.
 
Voilà les thèmes semés par Aaron dans ce premier essai. La nature bestiale de l'humain, la honte qui se cache entre chaque pli du drapeau étoilé, et l'héritage que tout un chacun reçoit de son environnement. De son lieu de naissance, de cette terre qu'il aime fuir ou retrouver selon les angles que prendra la bibliographie de l'auteur au fil de ses travaux. Ici, le soldat vietnamien est le gentil de l'histoire (peut-être est-ce historiquement vrai), pratiquement parce que, contrairement à l'autre, il est chez lui, et a ce bout de sol à défendre. On y reviendra plus tard, en attendant, restons chez Vertigo pour un morceau un peu plus conséquent. 
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Corentin
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