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Chris Ware est lauréat du Grand Prix 2021 du FIBD d'Angoulême

Chris Ware est lauréat du Grand Prix 2021 du FIBD d'Angoulême

NewsIndé

"Enfin !", soufflera-t-on. Après avoir passé des années à être nommé à chaque pré-sélection pour le Grand Prix du Festival International de la Bande Dessinée (FIBD) d'Angoulême, 2021 est la bonne. Quelques jours après que les dernières nominations du Grand Prix ont été faites, le jury a officialisé aujourd'hui sa décision par communiqué de presse, avec bruit et fracas. Chris Ware est donc lauréat.

La fin d'un running gag

Après Richard Corben, Rumiko Takahashi et Emmanuel Guilbert, c'est donc l'artiste américain Chris Ware qui est lauréat du Grand Prix du 48e FIBD, une distinction prestigieuse qui lui vaudra d'être invité et d'avoir une exposition consacrée pour la prochaine édition festival (qui, on l'espère, pourra recevoir du public). A côté, Ware aura également la charge de signer l'une des affiches de cette prochaine édition.

Né en 1967 à Omah aux Etats-Unis, Chris Ware est un artiste déjà multi récompensé pour l'ensemble de son oeuvre (28 Harvey Awards et 22 Eisner Awards à son compte), notamment pour Jimmy Corrigan, Building Stories ou Rusty Brown, sorti en 2020 chez Delcourt. C'est à dire que le dessinateur ne fait pas que raconter des histoires : il utilise à peu près tout ce que la bande dessinée, tant en médium qu'en objet, est capable de faire pour servir la narration. Ses ouvrages dépassent le simple cadre d'une lecture pour être de véritables expériences, unanimement saluées par la critique et le public. Figurant dans le trio de têtes des Grand Prix depuis que les auteurs de BD participent au vote en 2016, Chris Ware remporte donc le prix cette année, laissant une place vacante pour un prochain running gag, et une chance à d'autres auteurs et autrices de figurer dans cette fameuse pré-selection.

L'organisation du FIBD rapporte également un communiqué de Chris Ware lui même, que nous nous permettons de reproduire ci-dessous : 

"Enfant, je passais des heures dans le sous-sol chez ma grand-mère à dessiner des bandes dessinées sur des bouts de carton. Chaque fois que j'en terminais une, je remontais l'escalier à pas de loup, je glissais mon œuvre sous la porte de la cuisine et j’attendais, en retenant mon souffle. Ma grand-mère, qui était très gentille, riait toujours un peu trop fort ou bien me lançait quelques mots d'encouragement, même lorsque ce que j'avais dessiné n’avait pas grand intérêt. Alors, tout guilleret, je retournais illico dessiner une autre historiette (pour ensuite, bien entendu, la soumettre à l’infinie indulgence de ma grand-mère).

Entre cette période féconde de création juvénile et celle, plus mature, des albums imprimés et édités pour de vrai, j'ai glissé de nombreux dessins sous ma porte et par-delà les océans, à l’attention de lecteurs plutôt bien élevés et avec lesquels je n’ai pas grand-chose en commun, si ce n’est la vie et un penchant pour une forme d’expression en images ; j’en arrivais même à me demander s’ils achetaient mes albums juste pour m’être agréable.

Aujourd’hui, je pense pouvoir répondre à ma propre question. En fait, je suis bluffé ! Aux États-Unis, la bande dessinée n'est même pas considérée comme un art, tout neuvième soit-il… je vous suis tellement reconnaissant, à vous les Français, d’avoir ce grain de folie, celui de me faire un tel honneur, sans parler de cette généreuse ouverture aux dessinateurs du monde entier grâce à laquelle ils me témoignent de leur amitié artistique. La liste des précédents lauréats me fait l’effet d’un panthéon, et bien que je considère la notion de compétition comme étant aux antipodes de l'art, je comprends cette propension qui nous caractérise, nous les humains, à vouloir témoigner de notre affection pour les choses qui rendent la vie plus… comment dire… vivante ! Je ne prétends pas que ce soit le cas pour mon propre travail, mais je peux au moins avouer être extrêmement flatté de figurer parmi mes camarades dessinateurs (qui, je l’espère, me le pardonneront), en particulier les talentueuses Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse, nominées cette année.

Ce n'est pas un hasard si la lithographie, en conférant une dimension jetable aux dessins dès leur création, a marqué un tournant majeur dans l’histoire de la bande dessinée. Mais au-delà de sa représentation sous forme d’objet artistique par essence transitoire, cette dernière nous permet également d’exprimer, avec une troublante acuité, ce que nous condensons de nos expériences de vie, nos tentatives de nous comprendre les uns les autres, et surtout, ce que nous retenons de nos existences individuelles. Malheureusement, nous passons aussi la majeure partie de notre temps à ressasser nos déceptions, à redouter l'avenir et à pleurer ceux que nous avons perdus, sans remarquer l’exquise beauté qui est pourtant là, à notre portée, partout et à chaque instant.

Nous, les humains, sommes jusqu’à preuve du contraire la seule espèce sur Terre à continuer de voir les yeux fermés ; nous en faisons l’expérience chaque nuit et aussi d’une certaine manière lorsque nous sommes éveillés, repassant et remaniant sans cesse le film de nos vies, ce fil conducteur qui nous relie du berceau au tombeau. Dit autrement, nous autres auteurs et dessinateurs ne faisons rien de plus, assis devant un ordinateur ou debout face à un chevalet, que tout un chacun, à cela près que nous laissons derrière nous tout un fourbi que nos enfants n’auront plus qu’à jeter ensuite.

Ce mode d’expression en images, transitoires par nature, présente tout de même certains avantages artistiques ; en effet, là où celui qui ne comprend pas une peinture ou une sculpture blâmera ses propres lacunes en histoire de l'art, celui qui ne comprend pas une bande dessinée accusera son auteur de ne pas être à la hauteur. Nous les dessinateurs de bandes dessinées avons l'habitude d'être considérés comme des « idiots » ; tant mieux, car cela nous permet d’établir un lien plus franc, plus direct avec le lecteur et donc de lui proposer une véritable expérience émotionnelle. La plupart d’entre nous sommes au travail quand nos proches font « la fête », ou dorment tout simplement. Nous savons à quel point cela peut être difficile à vivre, et surtout l’effort que ça représente… des années de concentration et de détermination.

Pour toutes ces raisons, après une année éprouvante sur fond de pandémie pendant laquelle tout le monde s’est retrouvé confronté (ah, ah !) au quotidien d’un dessinateur de bandes dessinées (enfermé à la maison, condamné à glisser des mots sous les portes), j’ai la sensation réconfortante d'être enfin pris au sérieux, par vous tous, et aussi par votre pays où l'art et l'écriture sont considérés à leur juste valeur. J’en suis d’autant plus ému et touché que ma propre terre natale pourrait être qualifiée de pays en voie de développement, vu la façon dont elle a quasi abandonné la démocratie ces quatre dernières années. Liberté ! Fraternité ! Et surtout : Merci !

Chris Ware"

Source

Arno Kikoo
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