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Hommage : quand John Paul Leon nous parlait d'Alex Toth

Hommage : quand John Paul Leon nous parlait d'Alex Toth

chronique

Disclaimer : ce texte est une interview réalisée il y a quelques années par François Hercouët, actuel directeur éditorial d'Urban Comics. A son initiative et avec son aimable accord, nous reproduisons ce texte afin de lui apporter la meilleure visibilité possible. De quoi rendre hommage au dessinateur John Paul Leon, grand parmi les grands, qui nous a quittés il y a quelques jours. Bonne lecture.


Cette interview a été réalisée par mail en 2007, et publiée sur un site personnel. Je découvrais à l’époque, single après single, la série The Winter Men, et je décidais de contacter son dessinateur, John Paul Leon, pour évoquer avec lui ses influences.

Parmi les Maîtres qui vous ont donné l’envie de dessiner et de raconter des histoires, si vous aviez à présenter l’un d’entre eux à un jeune lecteur (ou un néophyte en comics), lequel choisiriez-vous et pour quelles raisons ?

Alex Toth. Pour l’économie de sa narration, la fausse simplicité de son style et la beauté dramatique de la construction de ses planches. Pas un seul trait n’est perdu. Il y a, dans les meilleurs travaux d’Alex Toth, une fusion de tout ce qui peut être intellectuel, émotionnel et physique dans le dessin, la narration et le design. L’équilibre de toutes ces forces délivre une énergie qui s’étend au-delà des besoins même du scénario. Vous pourriez regarder ses planches à l’envers qu’elles garderaient toute leur puissance et leur beauté.

Cela paraît peut-être prétentieux pour des personnes qui n’y voient « que du comics » - et je ne voudrais me mettre personne à dos -, mais Toth est un artiste exceptionnellement accessible. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas réaliser qu’il est bien plus qu’un autre de ces dessinateurs exécutant le dessin que l’on attend pour un scénario.


J’ai connu son travail pour la première fois lorsque je dessinais Static pour Milestone, en 1993. Denys Cowan m’a fait lire son travail sur Torpedo (1936). La simplicité et l’intensité dramatique m’ont tout de suite envoûté. Plus j’étudiais ses dessins, plus je prenais conscience de ce qu’il y avait derrière son trait, ses alternances de noir & blanc et l’enchaînement « basique » des cases de ses planches. Je recommanderais Toth à tout jeune lecteur ou jeune dessinateur.

Bien sûr, je ne pense pas que la référence à un autre auteur soit essentielle mais cela aide souvent à mettre en perspective son propre travail.

À propos de Toth, avez-vous en tête un de ses dessins qui vous fascine encore aujourd’hui ? Ou bien un de ses comics auquel vous vous référez encore ?

Il existe énormément de travaux remarquables chez Toth. Prenez les classiques comme Zorro. Ces histoires sont saisissantes pour la fluidité narrative et l’accessibilité de son dessin, d’autant plus exceptionnelles quand vous saviez la vitesse à laquelle il a dû expédier certaines de ces histoires. The Crushed Gardenia et OoLaLa !! restent parmi mes meilleurs souvenirs de lecture. Je suis toujours aussi frappé lorsque j’ouvre Alex Toth : By Design, publié il y a déjà quelques années. C’est un recueil de ses travaux d’animation et storyboards. Une expérience inoubliable.


J’ai lu que Toth était inquiet à propos de la voie prise par le comics ces dernières années. En tant qu’artiste travaillant actuellement pour DC Comics, comprenez-vous son point de vue ? Le partagez-vous ?

En fait, c’est assez difficile pour moi de répondre à cette question. Je dois avouer que je ne suis pas vraiment l’actualité du comics. Aussi, je me vois mal donner mon avis sur la qualité actuelle du média. Ceci dit, je remarque, lorsque je me rends aux conventions, chez le libraire, à travers les TPB DC, et aussi lors d’un récent cours donné à la SCAD (Savannah College of Art and Design) que la mode tendait vers plus de réalisme. Je pense que c’est assez sain. Les dessinateurs se mettent à étudier leurs congénères humains dans de véritables situations. Ça me semble être une très bonne chose. Les résultats sont parfois ennuyeux, ardus, trop photoréalistes, mais cela permet une élévation générale du niveau artistique. C’est une bonne chose, même si le réalisme en soi peut être une voie sans issue. L’avenir nous le dira.

À ce sujet, considérez-vous votre style comme réaliste ? Dans la façon dont vous saisissez les expressions, les postures, le mouvement...

Pour ma part, j’essaie de dessiner et de raconter des histoires que je trouve moi-même crédibles. Même s’il arrive encore que des super-héros volettent par-ci par-là ! Je fais du mieux que je peux, ce qui parfois signifie abandonner ce que l’on considère comme réaliste. Quoiqu’il en soit, que vous le vouliez ou non, tout ceci n’est jamais qu’un peu d’encre sur du papier. Les efforts pour tendre vers ce que l’on appelle la fameuse « main invisible » sont louables mais tout cela est vain à mon sens car l’interprétation de l’auteur est quelque chose d’inévitable.


Picasso disait qu’il n’avait jamais peint quoique ce soit d’abstrait mais qu’il peignait la réalité telle qu’il la voyait... C’était son interprétation du « naturalisme » ! Peignez les choses aussi fidèlement que vous en êtes capables ! Nous prenons des photos de la réalité, mais elles ne sont pas LA réalité. La seule façon de comprendre votre propre réalité est de dessiner la vie qui vous entoure et de vous battre avec les objets réels. Le combat qui vous mène de la simple vue à son empreinte sur le papier est le processus artistique le plus basique et le plus excitant pour moi.

Toth mis à part, avez-vous des références comme Rembrandt (pour son clair-obscur), Géricault, Corot (l’un des fondateurs du mouvement réaliste) ou peut-être un artiste contemporain ?

Parmi les dessinateurs de comics, la liste est infinie... Sickles, Eisner, Simonson, Miller, Garcia Lopez, Zaffino,Mignola, Munoz, Mazzuchelli... Il y a trop de noms pour que ma mémoire puisse tous les retenir ! Du côté des illustrateurs, Briggs, Fuchs, Fawcett, Thony,Weaver... et Jack Potter, j’ai beaucoup appris à son contact. Les peintres que j’admire maintenant... Il y en a tellement. Parmi eux, ceux que vous venez de citer bien sûr. Une petite remarque concernant Van Gogh. Je crois qu’il est un artiste véritablement méconnu. La pensée populaire voit dans Van Gogh  un artiste tourmenté, sauvage. En regardant attentivement sa peinture, vous verrez à quel point tout y est en ordre. On voit dans son trait quelque chose de parfaitement clair et précis.


Je pense que Lucian Freud est également un peintre extraordinaire. Ses peintures représentent la vie. Ce que je veux dire, c’est que c’est un dessinateur incroyable, capable de passer des mois sur une simple ébauche, il ne répète jamais la même formule. Ses œuvres traduisent son combat avec les formes en mouvement en face de lui qu’il tente de reproduire. Aussi, il place son modèle dans le rôle de l’objet inconnu, comme s’il n’avait jamais peint d’être humain avant cela. Il n’y a aucun trucage, tout est sincère et direct. Enfin, c’est l’impression que j’ai de son travail. Je ne prétends pas être un expert de Freud !

Je suis aussi un grand admirateur de Richard Diebenkorn, un peintre américain qui a débuté sa carrière en tant qu’artiste expressionniste abstrait, a évolué vers un style plus figuratif, puis est retourné vers l’abstrait. Il y a une tension et une certaine maladresse dans son trait qui le rendent magnifique. Vous pouvez refaire l’historique d’une peinture en observant les zones qu’il a peintes, puis grattées et corrigées. Je ne sais pas comment il faisait. En particulier dans sa série « Ocean Park ». Il n’y a pas de sujet. Je suppose que son unique thème était la peinture elle-même. Sa vision et sa façon de l’interpréter tout en conservant à la peinture son côté vivant me fascine. Qu’est-ce qui le guidait ? Pas le souci de faire quelque chose de joli en tout cas. Il n’était pas non plus guidé par une « volonté de performance ». Je l’ignore, mais ses peintures sont exceptionnelles de vie.

La musique vous inspire-t-elle également ? J’ai remarqué quelques croquis de jazzmen dans les pages de BDVD 2.0... 

Effectivement, bien que je n’y connaisse rien techniquement, à un tel point que c’en est presque un cliché. Malgré cela, j’adore le jazz. Particulièrement le pianiste Thelonious Monk. Sa façon de jouer est tellement imprévisible et dissonante que certains de ses morceaux me surprennent encore après un nombre incalculable d’écoutes.

Merci d’avoir pris le temps de répondre à cette interview, John Paul.

Merci à toi, François. C’était un plaisir.


Arno Kikoo
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