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Sous la loupe du psy : Harleen

Sous la loupe du psy : Harleen

chronique

"Sous la Loupe du Psy" : une rubrique "loop and psy" qui propose de poser un focus sur un comicbook sous l'angle de la psychanalyse. Pour relire un comics sous un regard différent, éclairer les mécanismes psychiques du personnage et les ressorts inconscients du récit.

Disclaimer : cette chronique a été rédigée en intégralité par Alex Hivence
Psychanalyste dans la vraie vie, il analyse sous son identité secrète la psyché et la personnalité des héros de la culture comics, manga, et geek.


Harleen, opus sorti en mai 2020 dans le catalogue Black Label de chez Urban Comics, revient sur les origines du Docteur Harleen Quinzel, avant sa conversion en Harley Quinn. Nous assistons aux premiers pas de la jeune psychiatre et de sa première rencontre avec le Joker. Et de sa profession de foi en tant que psy débutante. L'enthousiaste Dr Harleen Quinzel pose ainsi comme hypothèse de recherche sur le comportement criminel que les sociopathes pourraient être causés par une détérioration des zones de l'empathie dans le cerveau. En parallèle de ce travail de recherche, nous suivons Harleen, jeune diplômée en psychiatrie, célibataire, plutôt réservée, dans son périple qui l'amène à croiser des situations qui auront, à terme, des effets indélébiles sur son psychisme.

 

Natural Born Killer hypothesis

L'hypothèse d'une composante biologique expliquant le comportement criminel n'est pas neuf. C'est une hypothèse ancienne chez les psychiatres américains, hypothèse qui les a amenés à forger cette idée des "natural born killers", des tueurs nés. Oliver Stone en fit le titre d'un de ses films où un couple passionnel de tueurs traverse les Etats-Unis en laissant un sillage sanglant sur leur passage. Les travaux de recherche chez nos amis anglo-saxons ont ainsi suivi l'évolution des progrès scientifiques. A l'époque de la cartographie du génome humain des fonds ont été investis pour trouver le gène criminel. A l'époque de l'imagerie cérébrale et de l'avènement des neurosciences, des recherches ont été promus pour rechercher les zones cérébrales responsables des comportements pathologiques, dont les conduites criminelles. 

Le principe selon lequel le cerveau contient les réponses permettant de percer le secret des comportements n'est pas neuf en soi puisque la psychiatrie des années 50 pratiquait déjà allègrement les traitements par électrochocs sur le cerveau et des lobotomies. A l'ère des neurosciences, un regain pour traiter la question des comportements par l'étude du cerveau survient. L'imagerie cérébrale offrant de nouveaux moyens d'investigation sur le fonctionnement du cerveau, porteurs d'espoir pour les uns, de chimères pour les autres. A l'heure actuelle, aucun gène ni aucune zone cérébrale déterminée n'a permis de conclure à une origine cérébrale des troubles. Sont observés des comportements pathologiques voire criminels avec des composantes complexes biopsychosociales.


Le criminel : en panne d'empathie?

L'hypothèse d'un défaut d'empathie chez les sociopathes, telle qu'elle est formulée dans le récit comme thème de recherche du Dr Harleen Quinzel est une hypothèse qui a eu cours dans la réalité. Elle repose sur le principe simple selon lequel le comportement criminel est permis chez un individu du fait de son incapacité à se mettre à la place de l'autre. Et que c'est cette aptitude à ressentir ce que l'autre ressent qui viendrait, chez l'individu équilibré, réguler la conduite potentiellement criminelle. En clair, si vous avez envie de voler le sac d'une petite grand-mère, ce qui vous retient n'est pas seulement un interdit de la Loi, lequel est souvent mis de côté, ni la crainte d'être arrêté, crainte souvent déniée par l'individu, mais le fait de se mettre un instant à la place de cette grand-mère, de ressentir sa détresse et par conséquent cette empathie va refreiner votre intention première. 

Aussi séduisante soit cette hypothèse, elle rencontre un souci majeur. Des individus rencontrant un manque d'empathie pour des raisons psychologiques liées à leur personnalité ne commettent pas tous des actes criminels. Des personnes atteintes de certaines psychoses, de certaines formes d'autisme, sont décrites comme ne pouvant faire preuve d'empathie vis-à-vis de l'autre. Ils ont un rapport à l'autre qui fonctionne, s'appuie sur d'autres éléments. La piste du manque d'empathie comme explication univoque du comportement criminel prend ainsi un coup dans l'aile.


Une autre piste intéressante a pu être avancée sur l'empathie au sujet des psychopathes notamment. Ceux-ci ne souffriraient pas d'un manque d'empathie, mais au contraire d'un excès d'empathie. Si l'on considère l'empathie comme la capacité à se mettre à la place de l'autre pour ressentir ce qu'il ressent, être réceptif à ses humeurs, son langage verbal, alors un excès d'empathie permettrait à un psychopathe d'être justement en mesure de percevoir ce qui échappe aux simples petits névrosés que nous sommes pour être en mesure de se fondre dans le comportement de l'autre pour l'approcher suffisamment, utiliser cette empathie hypertrophiée pour parvenir à ses fins. 

Lorsque l'on observe comment le Joker interagit avec le Dr Harleen Quinzel aussi bien dans le face-à-face dans la rue que lors des séances à l'asile d'Arkham, cette piste semble bien plus intéressante. Nous sommes ainsi plus proche d'un Hannibal Lecter du "Silence des agneaux" face à l'agent Starling que d'un "Natural Born Killer". La séduction et le transfert en plus que le Dr Harleen Quinzel ne va pas voir venir. L'apparition de Poison Ivy confirmera cette piste, illustrant de quelle façon son empathie démesurée à l'égard de l'environnement, au sens strict cette fois-ci, mais cela peut s'entendre de façon métaphorique, amène chez elle un comportement criminel que la société réprouve.


Caregiver forever

Dans ce qui est appelé les théories de l'attachement en psychologie, une théorie permettant d'éclairer comment chaque individu se construit selon les premiers liens qu'il développe à l'égard de son environnement, c'est-à-dire de ses figures d'attachement, il est une notion qui s'appelle le caregiver. Le caregiver correspond à l'une des premières figures auxquelles le nourrisson va s'attacher, une figure qui va prendre soin des besoins primaires de ce dernier. Si cette figure d'attachement, celui qui apporte ces premiers soins fondamentaux, fait correctement son travail, le petit être se sent alors en sécurité et développe de façon privilégiée des liens harmonieux avec les futures figures qu'il rencontre. Une théorie veut que ce sont ces premières figures d'attachement qui conditionnent notamment les futures relations sentimentales, en réactivant les sentiment de sécurité, d'insécurité, les peurs de rejet, les angoisses d'abandon par exemple.

Dans certains cas, il existe ce que l'on appelle des caregivers compulsifs. Des personnes qui ne peuvent s'empêcher de prendre soin d'autrui. Ce sont parfois des personnes qui ont dû dans leur histoire d'enfance prendre soin d'un de leurs parents, d'une des figures d'attachement. Cela arrive par exemple lorsque des enfants ont eu à s'occuper d'un parent malade, déprimé, dépressif, ou qu'il a dû faire face au décès de l'un d'eux avec un sentiment de culpabilité qui leur est restée ancré depuis. Ce que l'on nomme parfois résilience peut ici être une conversion de cette détresse, de cette souffrance en attitude plus active. Ces personnes vont se transformer en caregivers compulsifs. Il va être en quelque sorte plus fort qu'eux de prendre soin d'autrui, et cela va former leur relation privilégiée à autrui.


Ces éléments étant posés, ceci ne nous permet-il pas de relire sous un jour nouveau la démarche du Dr Harleen Quinzel ? Dans ce souci qui devient rapidement incontrôlé d'aider autrui, de le sauver de lui-même jusqu'à s'y perdre, la voir dès lors comme une "caregiver compulsive" permet de comprendre sa trajectoire fatale. Celle-ci va dès lors s'acharner à sauver le plus incurable de tous, à l'instar des couples dont l'un tente de sauver l'autre d'une violence plus ou moins enfouie, d'une addiction plus ou moins manifeste, le Dr Quinn va tenter de sauver ce Joker. Et lorsqu'elle apercevra ses cicatrices, réelles ou factices, elle ne pourra refreiner son désir de le soigner de lui-même, convaincue, se convainquant, qu'elle est évidemment celle qui a le pouvoir de le faire.

C'est en cherchant à sauver l'autre de façon compulsive, sans recul sur sa propre pratique psychologique en tant que professionnel, que l'on passe d'un désir d'aider à une voie vers l'enfer, d'autant de bonnes intentions soit-elle pavée. Ici, c'est le piège dans lequel tombe la jeune psychiatre. Elle ne confie à personne ses questions, ses doutes, ses interrogations de jeune professionnelle, à un collègue plus chevronné que l'on nomme parfois superviseur. Elle se lance seule dans la gueule du loup, entame des séances avec un nouveau patient, perçoit que cela dérape, et plutôt qu'analyser la situation, elle y prend goût. Avec tous les risques liés au transfert qui opèrent, c'est-à-dire le lien très particulier qui se tisse entre le patient et son thérapeute, et qui circule dans les deux sens. Là où le Dr Harleen Quinzel pensera alors aider son patient, c'est l'empathie de celui-ci qui permettra au Joker de mener la danse.


Rêves, cauchemars, réveil

Un élément très présent dans le récit, ceci du début à la fin, concerne le rapport aux rêves, aux cauchemars et aux réveils. Dès la première rencontre fortuite dans la rue avec le Joker, le Dr Harleen Quinzel est en proie à des rêves étranges pouvant aller jusqu'au cauchemar. Si le fait d'échapper de peu à une mort certaine engendre des rêves gardant en mémoire un vécu traumatique, cela confirme que la jeune psychiatre est victime d'un état de stress post-traumatique consécutif à sa rencontre avec une mort imminente à laquelle elle a échappé de justesse. Et ceci par le bon plaisir du Joker, ce qui fait de lui une figure à la fois meurtrière et de sauveur. L'ambivalence s'installe d'emblée dans sa représentation de ce personnage. Un visage double qui évoluera ensuite dans ce visage double entre masque et visage, puis entre individu fou dans un monde normal ou individu normal dans un monde fou. Un autre personnage incarnera d'ailleurs cette duplicité en la personne du Procureur Harvey Dent/Double-Face. Cette apparition viendra confirmer que la question qui se pose est bien celle-ci  : l'individu normal est -il un être endormi dans un monde de fous, et l'individu dit fou ne serait-il pas qu'un être réveillé dans un monde fou ?

Les rêves consécutifs à son état de stress post-traumatique vont de fait rendre d'autant plus floue la frontière entre ce qui est normal et ne l'est pas, entre ce qui est un comportement criminel et ce qui fait Loi. Cette expérience de mort imminente va suffisamment marquer le jeune psychiatre pour faire voler ces repères en éclats. Et si éthiquement elle devrait résoudre cette question avant d'aller rencontrer le Joker en tant que thérapeute, nous voyons comme Harleen va au contraire s'engouffrer dans le fait de sauver le Joker pour tenter, au fond, de se sauver elle-même. Car c'est aussi ce que cherche fondamentalement un caregiver compulsif, c'est se sauver de sa propre culpabilité en sauvant l'autre. Il est clair que la jeune Dr Quinzel n'a mené elle-même aucun travail de psychothérapie ou de psychanalyse personnelle pour travailler ce qui était au fond d'elle. Ce qui fait qu'au détour d'une mauvaise rencontre comme celle avec le Joker, ce qui était au fond d'elle, ses démons non éclaircis, la rattrapent. 

Là où Harleen tente  de soigner son propre sentiment de culpabilité, le Joker, du fait de sa personnalité n'est pas assujetti à un tel sentiment. Il a donc lui tout loisir de manoeuvrer, en usant de son empathie pour faire le jeu d'Harleen, la transformant, en devenant son Mister J, en son Harley Quinn.


Le réveil du Dr Harleen Quinzel n'aura pas eu lieu. C'est ce qu'illustre la page de fin. Elle s'est elle-même engouffrée au départ dans un leurre qui la laisse désormais dans une vie rêvée. Dans le pire sens du terme.

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Arno Kikoo
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